Quand l’attention devient monnaie d’échange : les gangs haïtiens et la nouvelle économie du contrôle territorial
Réginald Surin ·
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
En février 2024, le G9 et le Gpèp, longtemps rivaux, fusionnent. La chronique décrit le basculement que cette alliance opère dans l’économie politique haïtienne : l’attention publique devient une ressource, et le contrôle territorial une monnaie d’échange.
En février 2024, un basculement silencieux s’opère dans l’économie politique haïtienne. Les deux grandes fédérations criminelles de Port-au-Prince, longtemps rivales, fusionnent. Le G9 et le Gpèp, jadis séparés par des luttes sanglantes, se regroupent sous un nom lourd de symbolique : Viv Ansanm. En quelques mois, cette coalition consolide son emprise sur près de 90 % de la capitale, selon les estimations du Global Initiative Against Transnational Organized Crime. Mais au-delà de l’expansion territoriale, ce qui intrigue les observateurs est la sophistication économique croissante de cette domination. Le pouvoir ne s’y exerce plus seulement par la force : il s’organise désormais à travers un système d’information, de visibilité et de contrôle attentionnel qui redéfinit la nature même de l’économie criminelle.
Jimmy Chérizier, alias Barbecue, n’est plus simplement un chef de guerre. Il est devenu une figure médiatique. Ses interventions filmées, ses discours diffusés en direct sur TikTok ou Facebook, ses messages relayés sur WhatsApp lui confèrent une omniprésence numérique qui dépasse le cadre de la terreur. Chaque apparition, chaque menace publique, chaque image virale contribue à la construction d’un pouvoir symbolique : celui d’un homme que l’on ne peut plus ignorer, que l’on redoute mais aussi que l’on reconnaît. C’est cette reconnaissance, ou plutôt cette visibilité, qui lui donne une légitimité fonctionnelle. Et derrière cette légitimité se cache un mécanisme économique d’une redoutable efficacité : transformer l’attention collective en rente territoriale.
Une économie de la peur informée
Le Global Initiative estime que les revenus générés par l’extorsion dans le secteur des transports de conteneurs atteignent entre 60 et 75 millions de dollars par an. Mais ce chiffre ne représente que la partie visible d’un iceberg économique. En extrapolant aux autres formes d’extraction, racket de commerçants, « taxes » sur les marchés, droits de passage, prélèvements sur les transports publics, les flux totaux pourraient approcher un milliard de dollars par an, soit entre 5 et 8 % du PIB informel haïtien, évalué à 60 % d’une économie nationale de 30 milliards USD environ selon les dernières données de la Banque mondiale et du FMI.
Ces revenus circulent à travers une architecture économique singulière : l’économie de la peur informée. Loin de se limiter à la coercition physique, elle repose sur la diffusion massive d’informations, de signaux et d’images qui orientent les comportements avant même que la violence ne se produise. Les messages de menace, les vidéos d’exécution, les démonstrations de force diffusées sur les réseaux sociaux agissent comme des instruments de coordination : ils informent la population sur « qui contrôle quoi », « combien il faut payer », « quel itinéraire éviter ». Autrement dit, la terreur devient un message, et le message un mécanisme de régulation économique.
Herbert Simon et la rareté cognitive
Pour comprendre cette mutation, il faut remonter à une intuition formulée il y a plus d’un demi-siècle par l’économiste Herbert Simon. En 1971, dans Designing Organizations for an Information-Rich World, il écrivait : « Une profusion d’information crée une pénurie d’attention. » Dans un monde saturé de messages, la ressource rare n’est plus l’information, mais la capacité de la traiter. Celui qui parvient à capter et orienter l’attention collective détient donc un pouvoir économique supérieur à celui qui détient simplement les armes ou les richesses matérielles.
Haïti illustre ce renversement de manière brutale. Le pays compte environ 2,6 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux, dont 72 % concentrent leur activité sur Facebook, et 86 % accèdent à Internet via le mobile (DataReportal 2024). Cette configuration crée un goulot d’étranglement attentionnel : un petit nombre de plateformes concentre la quasi-totalité de la visibilité publique. Dans ce contexte, dominer l’espace numérique, c’est dominer le champ de perception collectif, et donc influencer les comportements économiques, politiques et sociaux.
Viv Ansanm, sans théoriser le modèle, a compris intuitivement ce que les grandes entreprises du numérique ont mis des décennies à formaliser : l’attention est une monnaie. Facebook la convertit en revenus publicitaires ; les gangs la transforment en capital symbolique, puis en rentabilité coercitive. Leur « business model » repose sur une équation simple : plus la visibilité de la peur augmente, plus les coûts de la contrainte physique diminuent.
Bourdieu, ou la mécanique invisible du pouvoir reconnu
Pierre Bourdieu, dans La Distinction (1979) et Raisons pratiques (1994), décrivait le capital symbolique comme une forme de pouvoir fondée sur la reconnaissance collective. Ce pouvoir n’a pas besoin d’être juste, encore moins moral : il fonctionne tant qu’il est reconnu comme légitime dans les perceptions sociales. Lorsqu’un médecin ou un juge parle, son autorité ne découle pas uniquement de ses compétences : elle est acceptée car inscrite dans un système de croyances collectives. Le patient ne vérifie pas les diplômes, le citoyen ne rejuge pas chaque décision : la confiance est institutionnalisée. Bourdieu appelle cela la méconnaissance : le moment où les mécanismes de production du pouvoir s’effacent derrière l’évidence du pouvoir lui-même.
Transposée au contexte haïtien, cette logique éclaire le phénomène Chérizier. Chaque diffusion en direct sur TikTok, chaque discours relayé par des milliers de partages construit, interaction après interaction, un capital symbolique de domination. « Chérizier contrôle Cité Soleil » devient un fait social reconnu, intégré par les habitants, les commerçants, les chauffeurs, les institutions humanitaires. Cette reconnaissance, même fondée sur la peur, confère une autorité qui n’a plus besoin d’être constamment réaffirmée. Elle économise les coûts de légitimation : plus besoin d’imposer par la force ce que la société perçoit déjà comme réalité.
C’est cette perception partagée qui rend la domination économique efficace. L’autorité symbolique, convertie en obéissance anticipée, produit un rendement mesurable : moins de révoltes, moins de résistance, plus de prévisibilité dans les flux d’argent et de marchandises.
La réduction des coûts de transaction : quand la peur devient infrastructure
L’économie classique nous enseigne, depuis Ronald Coase (1937), que toute activité productive génère des coûts de transaction : recherche d’information, négociation, surveillance, exécution. L’extorsion n’échappe pas à cette règle. Or, la domination informationnelle réduit radicalement ces coûts.
D’abord l’identification : les commerçants annoncent eux-mêmes leurs arrivages sur WhatsApp, les transporteurs publient leurs trajets sur Facebook. L’information économique circule librement ; les gangs n’ont qu’à l’observer. Ensuite la communication : les menaces, autrefois transmises par des messagers physiques, se propagent désormais par messages vocaux ou vidéos virales. Selon le Washington Post (2022), « les messages des gangs apparaissent d’abord sur WhatsApp avant de se diffuser sur d’autres plateformes », créant une visibilité quasi instantanée des sanctions potentielles. Enfin, la surveillance : les contenus violents diffusés en ligne servent de signaux crédibles. Comme dans la théorie des signaux de Michael Spence, le coût élevé de production de ces vidéos (exposition médiatique, risque de traçage) en garantit la crédibilité. La peur devient auto-entretenue : le signal remplace l’acte.
Ce mécanisme confère à Viv Ansanm une efficacité redoutable. Une fois l’infrastructure informationnelle installée, le coût marginal de l’extorsion décroît : chaque nouveau commerçant « racketé » coûte moins cher à contrôler. Nick Srnicek, dans Platform Capitalism (2017), décrit une logique semblable chez les grandes plateformes numériques : le coût d’ajouter un utilisateur supplémentaire tend vers zéro. Les gangs haïtiens appliquent, dans un autre registre, le même principe : une fois le réseau de peur en place, chaque transaction supplémentaire augmente la rentabilité du système.
Des chiffres qui confirment la structuration d’un système
L’économie de l’extorsion n’est plus chaotique : elle est désormais rationalisée. Le Global Initiative estime que les revenus issus du racket des conteneurs dépassent 60 millions de dollars par an, tandis que le ministère des Finances haïtien évoque un total de 70 millions USD toutes sources confondues. Ces chiffres, modestes à l’échelle mondiale, représentent une manne colossale dans un pays dont le PIB par habitant avoisine 2 700 USD.
Ces fonds ne disparaissent pas entièrement dans la consommation immédiate ou l’achat d’armes. Les rapports du Global Initiative de 2024 et 2025 évoquent une financiarisation croissante : acquisition de terrains, investissements dans les transports urbains, participation à des commerces formels par prête-noms. Autrement dit, l’économie criminelle s’intègre progressivement à l’économie légale. Les frontières s’estompent. Le capital de la peur devient un capital patrimonial. Cette évolution rappelle le précédent colombien : dans les années 1980, les cartels de Medellín et de Cali avaient converti leurs profits illégaux en investissements immobiliers et agricoles, créant des structures économiques hybrides qui survivent encore aujourd’hui.
Une coïncidence révélatrice : visibilité numérique et expansion territoriale
Entre octobre 2024 et juin 2025, la corrélation entre intensification numérique et expansion territoriale est frappante. Le Haitian Times documente une augmentation spectaculaire des diffusions en direct de Chérizier et de ses alliés sur TikTok, tandis que les Nations Unies recensent 1 018 morts et 239 000 déplacés dans les départements de l’Artibonite et du Centre, nouveaux bastions de Viv Ansanm. Les vidéos de menaces et d’exécutions, abondamment relayées, précèdent souvent les attaques physiques. Le terrain est préparé par la peur : les populations fuient avant même l’arrivée des combattants. L’effet de « terreur anticipée » devient un instrument d’expansion à faible coût.
Pierre Espérance, directeur du RNDDH, le résume ainsi : « Ils ont compris le pouvoir des médias ; ils l’utilisent pour instiller la peur et recruter. » La phrase éclaire la dimension stratégique de ce phénomène. Le numérique ne sert plus seulement à intimider, mais à rationaliser la conquête.
Les coûts invisibles : désintégration du capital social
Si les gains sont évidents pour les groupes armés, les pertes pour l’économie nationale sont immenses. Haïti, déjà en récession chronique, voit son capital social, cette confiance réciproque qui permet la coopération économique, se déliter. Là où l’incertitude règne, les échanges s’effondrent. Les entreprises réduisent leurs effectifs, les banques cessent de prêter dans les zones à risque, les chaînes d’approvisionnement se fragmentent. Les études sur El Salvador montrent que la présence de gangs peut réduire la productivité locale de 15 à 20 %. En Haïti, où 90 % de l’emploi relève du secteur informel, les conséquences sont encore plus graves : effondrement des petites entreprises, contraction de la consommation, exode des compétences.
Les 1,3 million de déplacés internes recensés par l’ONU représentent non seulement une tragédie humaine, mais aussi une fuite de capital humain. Des quartiers entiers se vident de leur main-d’œuvre qualifiée ; les réseaux de proximité, essence même de l’économie informelle, se désagrègent. La perte est cumulative : chaque déplacement entraîne la disparition d’un micro-écosystème productif.
La fragmentation du territoire : de l’économie nationale aux archipels locaux
À mesure que les zones de contrôle se stabilisent, l’économie haïtienne se reconfigure en mosaïque. Les transporteurs doivent négocier à chaque checkpoint, chaque tronçon de route devient une frontière économique, chaque gang fixe son tarif de « péage ». Acheminer un conteneur de Varreux à la plaine du Cul-de-Sac suppose parfois jusqu’à sept paiements successifs. Les coûts logistiques explosent, les prix à la consommation suivent. Ce morcellement rappelle les économies de guerre d’Afrique centrale ou du Liban dans les années 1980 : des micro-territoires interconnectés par des flux irréguliers, sans coordination centrale.
Cette fragmentation s’accompagne d’un phénomène inédit : la visibilité comme facteur de stabilisation. Plus un groupe est visible, plus il est reconnu, plus sa « souveraineté » locale est acceptée. L’effet de réseau joue dans la peur comme dans la finance : la notoriété renforce la crédibilité. Autrement dit, la domination numérique crée des externalités de réseau négatives : plus un acteur contrôle la visibilité, plus il devient risqué de l’ignorer. La violence n’a même plus besoin d’être quotidienne ; son image suffit à réguler l’ordre.
Une économie politique de la peur
Ce que révèle le cas haïtien dépasse ses frontières. C’est un miroir déformant de la mondialisation numérique : une économie où l’attention devient la matière première de la domination. Les logiques à l’œuvre dans les bidonvilles de Port-au-Prince ne sont pas si différentes de celles des géants du numérique : captation de l’attention, conversion en pouvoir, monétisation de la visibilité. La différence tient dans la finalité : Facebook vend des espaces publicitaires, Viv Ansanm vend la survie.
Cette analogie, loin d’être provocatrice, souligne la nature systémique du phénomène. La frontière entre économie légale et illégale se brouille, non par hasard mais par structure. Les deux obéissent à la même rationalité : maximiser la visibilité, réduire les coûts de transaction, contrôler la perception du réel. Là où l’État faillit, le réseau devient institution. La viralité remplace la loi.
Dans ce contexte, les politiques publiques centrées exclusivement sur la sécurité apparaissent inadaptées. On ne peut pas combattre une économie de l’attention par la seule force militaire. Il faut reconquérir l’espace cognitif : produire des narratifs concurrents, restaurer la crédibilité de l’information publique, reconstruire des circuits de confiance économique. Autrement dit, la reconquête du territoire doit commencer par la reconquête du regard.
L’enjeu d’une reconstruction cognitive
Rebâtir Haïti ne signifiera pas seulement reconstruire ses routes ou ses institutions : il faudra réapprendre à organiser la visibilité. Les États faibles du XXIᵉ siècle ne sont pas seulement défiés sur le terrain militaire ou financier ; ils le sont sur le terrain de l’attention. Celui qui contrôle les flux de perception contrôle la coordination économique. Dans le cas haïtien, les réseaux sociaux, WhatsApp, TikTok, Facebook, sont devenus des espaces de gouvernance parallèle, où la loi s’écrit en temps réel, en images et en émotions.
L’État devra donc réinventer ses outils : créer des canaux numériques de confiance ; offrir une information économique et sécuritaire fiable ; investir dans l’éducation médiatique et la cyber-résilience. À défaut, il restera invisible là où se joue désormais la bataille du pouvoir : sur l’écran du téléphone.
de Port-au-Prince au monde
L’histoire que raconte Haïti n’est pas celle d’un effondrement isolé. C’est celle d’un glissement global : de la souveraineté territoriale à la souveraineté informationnelle. Dans les zones où l’État recule, la peur devient une économie ; dans celles où il persiste, l’attention devient un marché. Ces deux logiques ne sont que les faces opposées d’une même révolution cognitive.
En observant Viv Ansanm, on ne contemple pas seulement une tragédie haïtienne. On voit émerger une forme primitive du capitalisme attentionnel appliqué à la gouvernance illégale : une économie où la visibilité est à la fois pouvoir, marchandise et instrument de régulation. Si cette hypothèse se vérifie, elle impose de repenser les politiques de développement, de sécurité et de communication : il n’y a plus d’économie sans économie de l’attention.
Haïti, dans sa douleur, nous montre peut-être le visage le plus cru du monde qui vient : un monde où la domination ne s’impose plus seulement par la force ou la richesse, mais par la capacité à capter, orienter et monétiser les regards.