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Autopsie · Sécurité

Et si la production rizicole de la vallée de l’Artibonite sombrait devant la fureur des gangs ? Scénario d’un effondrement

Réginald Surin · · English

Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗

Le 18 octobre 2025, une vidéo montre ce que les économistes du développement appelleraient pudiquement une perturbation des systèmes de production agricole. La chronique construit le scénario d’un effondrement de la production rizicole de l’Artibonite et en chiffre les conséquences.

Ce 18 octobre 2025, une vidéo diffusée par Infos Partage capture ce que les économistes du développement appelleraient pudiquement une « perturbation des systèmes de production agricole », euphémisme qui peine à masquer la brutalité de ce qui s’y déroule. On y voit des silhouettes dans les champs de l’Artibonite, participant à ce que le média décrit comme la destruction méthodique des plantations de riz par les gangs armés. Le texte en créole haïtien qui accompagne ces images « Men sa kap pase nan latibonit » (Voici ce qui se passe dans l’Artibonite) possède cette économie linguistique qui, paradoxalement, dit davantage que de longs rapports : une violence banalisée, une destruction devenue quotidienne, une catastrophe qui ne fait même plus événement tant elle s’est normalisée.

Cette normalisation de la destruction constitue peut-être, à bien des égards, le symptôme le plus préoccupant de la crise haïtienne contemporaine. Car au-delà de l’image choc ces champs saccagés, ces paysans chassés se dessine une question économique d’une acuité vertigineuse : que signifierait, pour l’architecture économique d’Haïti, l’effondrement de la production agricole dans l’Artibonite ?

La concentration spatiale de la production

Les 28 000 hectares de terres irriguées de la plaine de l’Artibonite ne représentent qu’une fraction modeste des 281 500 hectares de terres cultivables que compte Haïti. Pourtant, selon les données du United States Department of Agriculture pour 2025/26, environ 80 % de la production nationale de riz provient de cette zone. Cette concentration géographique extrême crée une vulnérabilité que les économistes de la sécurité alimentaire, depuis les travaux fondateurs d’Amartya Sen sur les famines, ont maintes fois identifiée comme facteur d’instabilité structurelle.

Pour comprendre l’ampleur de cette concentration, il convient de la replacer dans son contexte historique. Au début des années 1950, lorsque la firme américaine Knappen Tippets Abbett McCarthy réalisa les grands travaux d’irrigation qui ont transformé la plaine de l’Artibonite en zone rizicole moderne, l’objectif était louable : créer un pôle de production capable d’assurer une part substantielle des besoins nationaux. Le barrage de Péligre, inauguré en 1956, et les systèmes d’irrigation qui en découlent ont effectivement permis l’essor d’une riziculture intensive. Mais cette réussite technique a progressivement créé une dépendance territoriale dont les concepteurs n’avaient probablement pas mesuré toute la portée.

La concentration s’est accentuée au fil des décennies pour des raisons à la fois agronomiques et économiques. D’une part, les autres zones de production rizicole notamment dans le Nord-Est et le Sud ont vu leur capacité productive stagner voire régresser, faute d’investissements dans les infrastructures d’irrigation et de maintien des systèmes existants. D’autre part, les économies d’échelle réalisables dans l’Artibonite, grâce à des parcelles plus grandes et à une irrigation contrôlée, ont progressivement marginalisé les autres bassins de production. Résultat : une région unique porte désormais sur ses épaules la quasi-totalité de la production nationale.

Cette situation rappelle d’autres configurations historiques où la concentration géographique de la production alimentaire a transformé des chocs localisés en catastrophes nationales. L’Irlande du XIXe siècle, avec sa dépendance à la pomme de terre cultivée essentiellement dans les comtés de l’Ouest et du Sud, en offre l’exemple tragique le plus connu. Lorsque le mildiou a frappé ces régions entre 1845 et 1852, l’absence de zones de production alternatives a transformé une épidémie végétale en famine qui a tué un million de personnes et forcé deux millions d’autres à l’exil. Le Bengal de 1943 illustre un autre mécanisme : la perturbation du système d’approvisionnement en riz, concentré dans quelques districts, combinée à des décisions politiques désastreuses, a provoqué une famine qui a coûté la vie à environ trois millions de personnes.

Dans le cas haïtien, la vulnérabilité est d’autant plus aiguë que nous ne parlons pas simplement d’une spécialisation régionale phénomène banal et souvent efficace en économie mais d’une dépendance quasi-totale à l’égard d’un territoire unique pour un aliment devenu central. Cette centralisation crée ce que les théoriciens des systèmes complexes et de la résilience, comme C.S. Holling ou Brian Walker, qualifient de « manque de redondance fonctionnelle » : lorsqu’un système ne dispose que d’un seul moyen d’accomplir une fonction critique, la défaillance de ce moyen compromet l’ensemble du système.

Les risques inhérents à cette configuration sont multiples et interdépendants. Un choc climatique sécheresse prolongée, inondations catastrophiques, ouragan dévastateur affectant spécifiquement l’Artibonite entraînerait des répercussions nationales immédiates. Une épidémie phytosanitaire ciblant les variétés de riz cultivées dans la région pourrait décimer la production sans que d’autres zones puissent compenser. Et désormais, avec la montée de la violence des gangs armés qui détruisent méthodiquement les capacités productives de la région, c’est un choc anthropique qui menace de faire basculer l’ensemble du système.

Cette concentration géographique se double d’une concentration des infrastructures critiques. Les systèmes d’irrigation, les canaux de distribution d’eau, les routes d’accès aux marchés, les installations de stockage et de transformation tout ce qui permet à la production de devenir nourriture disponible pour la population se trouve également concentré dans cette zone. La destruction ou la paralysie de ces infrastructures aurait des effets en cascade bien au-delà de la seule production agricole.

Les chiffres de la dépendance : une arithmétique de la vulnérabilité

Haïti importe actuellement environ 80 % de sa consommation de riz soit près de 515 000 tonnes annuellement selon le rapport USDA 2025/26, pour un coût oscillant autour de 200 millions de dollars. Cette dépendance massive aux importations place le pays dans une situation de « vulnérabilité alimentaire structurelle » un état où les chocs externes se transmettent directement et brutalement aux populations les plus fragiles.

Les 20 % restants de la consommation nationale proviennent essentiellement de l’Artibonite. Il convient ici de préciser ce que représente réellement cette part de production locale dans l’équation de la souveraineté alimentaire haïtienne. Car la souveraineté alimentaire, telle que conceptualisée par Via Campesina et reprise par les mouvements paysans à travers le monde, ne se résume pas à la capacité de produire une denrée spécifique, aussi stratégique soit-elle. Elle désigne plutôt la capacité d’un pays à assurer, par sa propre production diversifiée, l’alimentation de sa population selon ses préférences culturelles, sans dépendance structurelle vis-à-vis des marchés extérieurs.

Dans cette perspective plus large, Haïti dispose encore d’une base agricole non négligeable : production de tubercules (ignames, patates douces, manioc), de maïs, de sorgho, de haricots, de bananes plantains, de fruits tropicaux. Ces productions, largement issues de l’agriculture familiale et paysanne, contribuent significativement à l’alimentation nationale. Mais le riz occupe une place à part, non seulement par son poids dans les apports caloriques (30 %) et les dépenses alimentaires (20 %), mais aussi par sa dimension symbolique et culturelle : il est devenu l’aliment de référence, celui qui structure les repas quotidiens, particulièrement en milieu urbain.

Ainsi, lorsque nous parlons de la production de l’Artibonite comme d’une « marge étroite de souveraineté alimentaire », il faut comprendre cette formulation dans un sens précis et limité : il s’agit de la seule marge de manœuvre dont dispose Haïti pour ne pas être totalement dépendant des importations concernant l’aliment devenu le plus central dans le régime alimentaire de la population. Cette nuance est cruciale, car elle révèle la nature particulière de la vulnérabilité haïtienne : non pas une incapacité absolue à produire de la nourriture, mais une dépendance quasi-totale aux importations pour la denrée qui, sociologiquement et économiquement, est devenue la plus critique.

Cette production locale de riz, aussi modeste soit-elle en volume, remplit plusieurs fonctions qui dépassent sa simple contribution quantitative. D’abord, elle constitue un amortisseur partiel face aux fluctuations des prix internationaux, offrant une alternative même limitée au riz importé lorsque celui-ci devient trop cher. Ensuite, elle représente un réservoir de savoir-faire agronomique et de variétés locales adaptées aux conditions haïtiennes, capital immatériel qui se perdrait irrémédiablement avec la fin de la riziculture nationale. Enfin, elle maintient vivante la possibilité théorique certes, mais symboliquement importante d’une reconquête progressive de l’autonomie alimentaire.

L’effondrement de cette production locale, concentrée dans l’Artibonite, transformerait donc une dépendance déjà massive (80 %) en dépendance absolue (100 %) pour le riz. Mais au-delà du chiffre, c’est tout un horizon de possibilité qui se fermerait : celui d’un Haïti capable de nourrir ses enfants avec le riz produit sur sa propre terre. Cette configuration crée ce que les théoriciens des systèmes complexes appelleraient une « fragilité en cascade » : la défaillance d’un élément l’Artibonite suffirait à provoquer l’effondrement de l’ensemble du système de production locale de riz, transformant une vulnérabilité grave en vulnérabilité absolue.

Le choc des importations : quand l’arithmétique devient politique

Si la production de l’Artibonite s’effondrait définitivement, la première conséquence serait une augmentation mécanique des importations. Pour une population d’environ 11 millions d’habitants, le besoin annuel se situe autour de 550 000 tonnes métriques. L’augmentation nécessaire pour compenser la perte de la production locale représenterait environ 110 000 tonnes supplémentaires.

À raison d’un prix moyen entre 450 et 550 dollars la tonne, cela représenterait un surcoût annuel d’approximativement 50 à 60 millions de dollars. Pour un pays dont le PIB total se situe autour de 8 à 9 milliards de dollars et dont les réserves en devises étrangères sont chroniquement déficitaires, cette dépense additionnelle constituerait un fardeau macroéconomique considérable.

Mais cette approche comptable manquerait l’essentiel. Ce qui se joue dans cette augmentation des importations n’est pas seulement une question de balance commerciale c’est une transformation qualitative du rapport de dépendance qui lie Haïti aux marchés internationaux. Les travaux de Harriet Friedmann et Philip McMichael sur les « régimes alimentaires » nous ont enseigné que les flux de nourriture ne sont jamais purement économiques : ils sont aussi des relations de pouvoir, des instruments de dépendance, des vecteurs d’influence géopolitique.

L’inflation comme mécanisme de transmission de la vulnérabilité

La disparition de la production locale déclencherait mécaniquement une pression inflationniste dont les canaux méritent d’être explicités. Dans son étude « De la distorsion des signaux de prix à la vulnérabilité alimentaire : une analyse de la transmission asymétrique sur le marché du riz importé en Haïti », réalisée en 2020, Réginald a démontré, à travers une modélisation économétrique rigoureuse utilisant des modèles à seuil autorégressifs (TAR), que cette transmission est profondément asymétrique.

Les résultats sont sans équivoque : les hausses des cours mondiaux du riz sont répercutées à plus de 80 % dans les prix de détail en Haïti dans le mois, tandis que les baisses ne sont transmises qu’à hauteur de 50 % et avec un décalage de 3 à 6 mois en moyenne. Cette asymétrie traduit une défaillance dans le fonctionnement concurrentiel du marché, liée à sa structure oligopolistique.

L’analyse structurelle menée par Réginald révèle que le marché du riz importé est dominé par une poignée de grands importateurs-grossistes pas plus de 3 à 5 pour une consommation de plus de 30 000 tonnes par mois. L’indice de Herfindahl-Hirschman calculé se situe entre 1 000 et 2000, indiquant un marché « modérément concentré » selon les standards du Département de la Justice américain, mais en réalité fortement oligopolistique dans le contexte haïtien. Ces oligopoleurs sont en position d’imposer leurs marges, et des indices suggèrent l’existence d’une collusion tacite pour maintenir des prix élevés.

Cette vulnérabilité aux chocs de prix internationaux, déjà aiguë, deviendrait absolue en l’absence de toute production tampon locale. L’histoire récente en fournit une illustration : en 2007-2008, lorsque le prix mondial du riz a augmenté de plus de 50 % en quelques mois, Haïti a connu des émeutes de la faim qui ont fait plusieurs morts et ébranlé le gouvernement.

Les données récentes sont éloquentes : entre août 2024 et juillet 2025, l’inflation a dépassé 30 %, tandis que le coût de la nourriture a augmenté d’un tiers. Dans ce contexte, toute pression inflationniste supplémentaire ne se mesurerait pas en points de pourcentage abstraits, mais en repas sautés, en enfants déscolarisés, en familles basculant dans la famine.

La crise des moyens d’existence : l’économie morale de la survie

Les dizaines de milliers de producteurs de riz et d’ouvriers agricoles qui tirent directement leur subsistance de la riziculture dans l’Artibonite se retrouveraient privés de leur source primaire de revenus. L’effet domino ne s’arrêterait pas à la production stricto sensu. Les 342 moulins recensés qui transforment le paddy en riz blanc cesseraient leurs activités. Les plus de 8 000 Madan Sara ces commerçantes qui constituent l’épine dorsale du système de distribution informel verraient disparaître une part substantielle de leur chiffre d’affaires.

James C. Scott, dans son analyse magistrale des sociétés paysannes, a montré comment les communautés rurales développent des « économies morales » complexes, des systèmes de réciprocité et de solidarité qui permettent la survie collective. La destruction brutale de ces systèmes ne provoque pas simplement une perte de revenus elle déchire un tissu social, rompt des liens de solidarité, atomise des communautés.

Port-au-Prince, destination traditionnelle de l’exode rural, est déjà une ville asphyxiée où les gangs contrôlent environ 85 % de la zone métropolitaine selon les estimations de l’ONU. L’afflux massif de réfugiés économiques exercerait une pression insoutenable sur une infrastructure urbaine déjà défaillante. Mike Davis, dans son analyse des « planet of slums », a documenté comment l’urbanisation sans industrialisation crée des bidonvilles où s’entassent des populations sans emploi formel, sans services de base, dans des conditions de précarité extrême.

La souveraineté alimentaire comme horizon perdu

Le concept de « souveraineté alimentaire », tel que théorisé par Via Campesina, ne désigne pas simplement l’autosuffisance quantitative. Il renvoie au droit des peuples à définir leurs propres systèmes alimentaires, à contrôler leurs ressources productives, à ne pas dépendre structurellement de décisions prises à l’étranger pour leur alimentation quotidienne.

L’ironie tragique de la situation haïtienne réside dans le fait qu’il y a quarante ans, le pays produisait suffisamment de riz pour nourrir sa population. Ce qui a changé, ce ne sont pas les capacités agronomiques, mais les règles du jeu économique. Les politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI dans les années 1980, la réduction drastique des tarifs douaniers passés de 50 % en 1986 à 3 % en 1995, alors que les États-Unis maintenaient les leurs entre 3 % et 24 % l’afflux massif de riz américain subventionné : autant de décisions qui ont progressivement démantelé la capacité productive haïtienne.

Bill Clinton a présenté des excuses publiques en 2010, reconnaissant que ces politiques ont « privé les agriculteurs haïtiens de la possibilité de produire du riz pour nourrir leur nation ». Reconnaissance tardive qui ne change rien à la réalité présente. La disparition de la production dans l’Artibonite porterait cette dépendance à un niveau tel que la notion même de souveraineté alimentaire deviendrait caduque.

Le cercle vicieux de la déstructuration

L’agriculture haïtienne, qui représentait environ 40 % du PIB national dans les années 1980, a décliné à environ 30 % aujourd’hui. La production rizicole de l’Artibonite, bien qu’affaiblie, demeure un pilier symbolique et matériel du secteur agricole. Sa disparition enverrait un signal dévastateur : si même le grenier historique du pays, la zone la mieux dotée en infrastructures d’irrigation, ne peut plus fonctionner, quel espoir reste-t-il ?

Les effets psychologiques se propageraient rapidement. Les investisseurs hésiteraient encore davantage à engager des ressources dans un secteur perçu comme condamné. Cette réticence aggraverait la dégradation des infrastructures et des capacités productives, créant un cercle vicieux autoentretenu. Albert Hirschman avait identifié ce type de dynamique qu’il qualifiait d'« effets de découragement cumulatifs » : une fois qu’un secteur entre dans une spirale de déclin, les mécanismes de marché tendent à l’aggraver.

Les jeunes générations abandonneraient définitivement la terre. Le savoir-faire agronomique ces connaissances sur les variétés de semences adaptées, les techniques de gestion de l’eau, les calendriers de plantation se diluerait progressivement. Cette perte de capital humain constitue peut-être, à long terme, le dommage le plus irréversible, car les infrastructures peuvent être reconstruites, mais les savoirs perdus sont beaucoup plus difficiles à reconstituer.

Les conséquences macroéconomiques : une ponction sur la demande effective

Au niveau macroéconomique, la ponction opérée par les marges asymétriques des oligopoleurs sur le budget des ménages déprime la demande effective et freine la diversification productive. Comme l’a démontré Surin, cette asymétrie de transmission agit comme une taxe privée régressive qui aggrave la contrainte de débouchés intérieurs.

Les politiques publiques de subventions et de protection de la riziculture crédit agricole bonifié via la Banque Nationale de Crédit, achats publics par l’ENAOL (Entreprise Nationale d’Oléagineux), tarifs douaniers se sont révélés coûteuses (souvent plus de 5 % du PIB annuellement) et peu efficaces face au dumping des importations favorisé par la transmission asymétrique. Les subventions aux intrants ont surtout favorisé la contrebande vers la République dominicaine. Les achats publics ont été irréguliers et souvent détournés. Le taux de remboursement des prêts agricoles n’a pas dépassé 30 %.

Ces mesures parviennent mal à contrecarrer les effets négatifs de la transmission asymétrique. Une meilleure régulation de la transmission des prix aurait sans doute été plus efficace et moins coûteuse pour atteindre les objectifs de souveraineté alimentaire. Les économies budgétaires réalisées auraient pu financer des biens publics essentiels (éducation, santé, infrastructures).

IV. Conclusion : entre lucidité analytique et responsabilité intellectuelle

Au terme de cette analyse, une conviction s’impose : la question de l’Artibonite transcende le cadre d’un problème sectoriel agricole. Elle constitue un enjeu de survie collective pour Haïti, mais aussi un test pour la communauté internationale et pour les institutions qui prétendent réguler l’économie mondiale.

Les images diffusées ce matin par Infos Partage ces silhouettes dans les champs, ce texte qui dit simplement « Men sa kap pase nan latibonit » racontent une histoire que les analyses économétriques ne peuvent qu’effleurer. Car derrière les statistiques, les modèles, les tests sur l’asymétrie de transmission, il y a des vies humaines, des familles, des communautés.

L’étude de Réginald « De la distorsion des signaux de prix à la vulnérabilité alimentaire » a démontré rigoureusement l’asymétrie de transmission des prix et ses causes structurelles la concurrence imparfaite, la collusion tacite des oligopoleurs, l’absence de régulation effective. Elle a quantifié les conséquences : compression du pouvoir d’achat des ménages, aggravation de l’insécurité alimentaire (plus de 20 % de la population en situation d’insécurité alimentaire caractérisée), frein à la demande intérieure et à la croissance.

Les transformations nécessaires comme le rétablissement de la sécurité, le renforcement de la politique de concurrence pour discipliner les oligopoleurs-importateurs, facilitation de l’entrée de nouveaux importateurs, mécanisme de lissage des chocs de prix mondiaux, réforme des soutiens à la filière rizicole, promotion de la diversification alimentaire nécessiteraient une volonté politique et des ressources dont on voit peu les signes à l’horizon.

L’Artibonite n’est pas seulement le grenier d’Haïti : c’est aussi le dernier rempart matériel et symbolique contre une dépendance alimentaire totale. Chaque champ détruit, chaque agriculteur qui fuit, chaque saison de plantation manquée nous rapproche d’un point de non-retour. Cet exercice prospectif n’a de sens que s’il contribue, aussi modestement soit-il, à une prise de conscience qui pourrait encore permettre d’éviter le pire.

L’Anatomie de la Fracture

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