L’équation économique de Viv ansanm : quand les gangs haïtiens appliquent la valeur de Shapley
Réginald Surin · · English
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
L’alliance née en 2024 de la jonction entre le G9 et le G-Pèp a mis fin à une guerre d’usure entre gangs pour maximiser des sur-profits criminels et coordonner ses offensives contre l’État. La valeur de Shapley, outil de théorie des jeux conçu pour répartir les gains d’une coalition, permet de lire cette architecture, et d’y repérer ce qui la fragilise.
Née à la charnière février-mars 2024 de la jonction entre G9 et G-Pèp, l’alliance « Viv Ansanm » a mis fin à une guerre d’usure entre gangs pour maximiser des sur-profits criminels et coordonner des offensives d’ampleur contre les infrastructures de l’État. L’architecture de coalition qui lui a donné sa force engendre désormais ses faiblesses : conflits de partage, « péages » internes sur les corridors, déviations idiosyncratiques et sur-exposition répressive. À partir de la théorie des coalitions et d’un faisceau d’évidences empiriques 2024-2025, cet article propose une lecture économique de sa trajectoire probable.
Ce que change une coalition criminelle
L’intuition de départ est simple : quand l’affrontement permanent détruit de la rente, une coalition peut la récréer par coordination. Fin février-début mars 2024, « Viv Ansanm » a émergé précisément pour tourner la page d’un conflit circulaire. Selon Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), entre 2021 et 2022, la violence entre gangs avait augmenté de 79 %, avec plus de 500 morts signalés en 2022. Cette guerre d’usure coûtait cher à tous les protagonistes.
Dans les semaines suivantes, des attaques répétées ont visé le Palais national, l’aéroport et des commissariats, pendant qu’une poussée territoriale s’opérait vers des nœuds logistiques, forçant l’État à multiplier les fronts. Viv Ansanm a lancé au moins 10 attaques majeures contre le Palais National depuis début mars 2024. Au cœur de 2025, Viv Ansanm a pris d’assaut le poste de police et la prison de Mirebalais, libérant environ 500 prisonniers, matérialisant la capacité d’action extra-métropolitaine de la coalition.
La coalition contrôle maintenant 85 % de Port-au-Prince, chiffre qui ancre l’analyse dans une économie politique de la rareté territoriale. La conséquence macro-sécuritaire a été immédiate : 5 601 morts en 2024 du fait de la violence armée, soit plus de 1 000 de plus qu’en 2023, avec un affaissement de la mobilité et une montée des déplacements internes.
Autrement dit, la coalition n’a pas « pacifié » ; elle a ré-optimisé la violence au service d’une rente criminelle élargie.
La logique shapleyenne : fabriquer, puis partager un surplus
Pourquoi la coalition tient-elle ? Parce qu’elle produit un surplus au-delà de ce que chaque gang réalisait seul. La théorie des coalitions, dans sa formulation canonique par Lloyd S. Shapley (1953), fournit un instrument : la valeur de Shapley, qui attribue à chaque membre sa part du surplus collectif en fonction de sa contribution marginale à toutes les coalitions possibles.
Deux propriétés comptent ici : l’additivité du surplus quand les ressources sont complémentaires (armes, combattants, checkpoints, accès portuaire) et la discipline par la promesse d’un paiement « équitable » si l’on respecte la coordination. Dans un jeu répété (Fudenberg & Tirole, 1991), cette promesse reste crédible tant que les gains attendus de la coalition dépassent le « gain de menace » d’une sortie en solo.
Transposé à « Viv Ansanm », cela signifie : le gang qui verrouille un goulot d’étranglement ne conserve pas seul la rente des « péages » ; il en reverse une fraction aux alliés qui l’appuient. Tant que cette redistribution est anticipée comme exécutoire, la coalition reste dans le noyau (ensemble des partages qui découragent toute sécession).
La consolidation de l’alliance Viv Ansanm a permis aux gangs de concentrer leurs ressources sur les activités criminelles et les confrontations avec les forces de sécurité, plutôt que de s’engager dans des conflits internes. Résultat mesurable : entre mars et août 2024, la violence des gangs s’est produite dans près de 100 quartiers de l’arrondissement de Port-au-Prince, soit une augmentation de 20 % par rapport aux six mois précédents.
Le problème apparaît quand des événements ou des chocs déplacent les contributions marginales réelles par rapport à ce que rémunère le barème implicite : c’est le déclencheur des frictions.
Les frictions endogènes : déviations idiosyncratiques et « hold-up » de corridor
Déviation idiosyncratique
Les 6-7 décembre 2024, le gang Wharf Jérémie, dirigé par Monel « Mikano » Félix (membre de l’alliance), a ordonné un massacre de plus de 207 personnes à Cité Soleil, ciblant de nombreux aînés accusés de « sorcellerie » à la suite de la maladie d’un enfant du chef.
Économiquement, c’est l’exemple type d’un usage privé de ressources de coalition (hommes, munitions, temps) non générateur de rente commune : une action que les alliés ne peuvent ni prévenir ni monétiser, mais qui consomme du « budget de coercition » collectif et abîme la marque de l’alliance. Sanctionner ce type d’écart est coûteux : qui paie le coût de la punition, et sur quelle base vérifiable ? L’incapacité de transformer ce choc en punition publique signale un déficit de mécanismes de gouvernance interne.
Hold-up de corridor
À l’inverse, certains écarts expriment une rationalité froide : s’approprier plus de rente en renégociant les termes implicites du partage. Entre le 26 et le 29 janvier 2025, Viv Ansanm a lancé des attaques multiples sur Kenscoff, visant à prendre le contrôle de la zone et à sécuriser l’accès vers le Sud-Est. Cette violence a causé 262 morts et déplacé plus de 3 000 personnes entre janvier et mars.
Or, une fois le corridor conquis, les groupes postés aux checkpoints deviennent des gatekeepers capables d’imposer des « péages internes » aux alliés. Chaque avancée des gangs conduit à la création de cellules locales dont l’une des principales tâches est d’établir un régime d’extorsion local. Dès lors, le barème de partage antérieur sort du noyau : les contrôleurs de corridor captent une valeur relative accrue, et les autres réclament une révision.
Sur-exposition stratégique et chocs exogènes
La coalition a aussi sur-optimisé sa visibilité. Dès mars 2024, les attaques spectaculaires ont déclenché un rééquilibrage international. En mai 2025, les États-Unis ont officiellement désigné Viv Ansanm comme organisation terroriste transnationale, et en juillet 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU a désigné Viv Ansanm sur sa liste de sanctions. Ces mesures accroissent les coûts de transaction : achats d’armes, circuits de blanchiment, logistique transfrontalière.
L’équation se resserre : plus la rente est élevée et visible, plus la répression augmente le coût marginal de la coalition jusqu’à ce que le gain de menace de la défection redevienne compétitif.
Le même mécanisme vaut pour la projection hors capitale. L’attaque de Mirebalais, la prise de la prison et l’évasion massive ont étendu l’empreinte de la coalition… mais élargi le théâtre de la répression. En septembre 2025, l’offensive vers Arcahaie a révélé une logique encore plus coûteuse : Viv Ansanm a choisi de passer par Laboderie comme corridor d’approche, tentant de recruter de force la population locale pour renforcer ses effectifs avant l’attaque. Face au refus des habitants, la coalition a procédé à un massacre punitif (plus de 40 morts) avant de poursuivre vers sa cible.
Cette séquence de contournement géographique, échec du recrutement forcé, massacre sans gain illustre parfaitement ce que les économistes appellent des « coûts de recrutement croissants ». Une coalition stable aurait négocié, acheté les loyautés, ou trouvé d’autres voies d’accès. Le recours immédiat à l’élimination massive, puis la poursuite d’une offensive coûteuse, signale une logique sous pression temporelle qui ne peut plus se permettre les coûts de transaction normaux. À mesure que la coalition multiplie les fronts, elle multiplie les points de friction internes et externes.
Institutions, connaissance et terreur : quand l’université devient cible
Une coalition qui veut durer cherche la discrétion profitable ; « Viv Ansanm » a souvent préféré la démonstration. En 2024, Viv Ansanm a vandalisé et incendié les locaux de la Faculté des Sciences, de Linguistique, d’Agronomie et de Médecine de l’Université d’État d’Haïti.
Au-delà de l’émotion, c’est une logique d’économie politique : neutraliser des lieux de reproduction de l’autorité symbolique et des ressources cognitives (médecins, ingénieurs, pharmaciens) qui permettent à l’État de se reconstituer. Cette violence symbolique coûteuse en réputation internationale paie peu en rente immédiate, mais elle signale le pouvoir de nuisance et déplace les anticipations.
Enseignements internationaux : pourquoi certaines coalitions tiennent et d’autres se fragmentent
L’histoire comparée éclaire la situation haïtienne. Les mafias italiennes ont expérimenté deux architectures : verticale (Cosa Nostra, 'Ndrangheta) et horizontale (Camorra). Les premières disposent d’organes de coordination et de règles exécutoires de partage inter-familles ; elles contrôlent mieux les homicides « ordinaires » et résistent davantage aux chocs répressifs. La Camorra, polycentrique, forme et défait des coalitions fluides, avec une violence moins prévisible.
« Viv Ansanm » s’inscrit entre ces modèles : un leadership central (Chérizier) mais de puissants barons périphériques gardant leur autonomie. La littérature de sociologie des organisations criminelles (Catino, 2014-2019) confirme que la verticalité favorise la discipline et l’arbitrage, tandis que l’horizontalité maximise la rapidité d’adaptation, mais au prix d’une instabilité chronique.
Les maras centraméricaines (MS-13/Barrio 18) n’ont jamais consolidé une coalition durable de type « Viv Ansanm ». La raison est structurelle : la segmentation en cliques et l’absence de commandement central produisent un réseau fédéré - robuste à la décapitation, mais inapte à générer des super-rentes qui exigent une coordination lourde.
Enfin, les cartels colombiens rappellent le risque d’auto-destruction par sur-coordination : à mesure que Medellín synchronisait ses flux (années 1980), la visibilité engendrait une répression existentielle ; la coalition s’est fragmentée quand les coûts d’affrontement à l’État ont dépassé les bénéfices de l’hyper-rente.
Scénarios pour Haïti : trois trajectoires et un point de bascule
Scénario A - Fragmentation compétitive (modèle mexicain)
Si les coûts de coordination continuent d’augmenter (sanctions, pression internationale, raréfaction des munitions) et si les barèmes implicites de partage ne reflètent pas les contributions marginales réelles, alors la coalition sort du noyau : sous-coalitions et scissions. Effet pervers : moins d’attaques spectaculaires, mais une diffusion de la violence et des prédations plus erratiques. Les signaux existent : querelles de checkpoints, purges locales, montées de micro-chefferies.
Scénario B - Territorialisation stabilisée (modèle 'Ndrangheta)
La coalition se routinise : moins d’attaques symboliques, davantage d’extraction discrète (taxation systématique du commerce, arbitrage des litiges, « protection » imposée). Condition nécessaire : une verticalité renforcée (organe d’arbitrage, barème de partage quasi-formel, sanctions graduées et crédibles). Les précédents italiens montrent que cette voie exige règles et institutions criminelles, un paradoxe pour des gangs haïtiens nés de l’opportunisme de guerre urbaine.
Scénario C - Négociation transitionnelle
Des épisodes internationaux (Salvador, Italie) attestent qu’un État peut marchander une baisse de violence contre des concessions judiciaires limitées. Mais la désignation onusienne et certaines qualifications juridiques (terrorisme) élèvent les coûts politiques de tel arbitrage. En outre, une coalition hétérogène rend la crédibilité de tout accord fragile : exclure des factions produit des schismes.
Au-delà de ces trois voies, une hybridation à la brésilienne (gouvernance parallèle par zones) est possible : segmentation territoriale, interfaces de négociation avec des pans de l’administration, normalisation d’un ordre criminel de facto. Elle maximise la rente locale mais installe un coût social permanent.
Variables déterminantes
Comme l’observe ACLED, « Viv Ansanm est susceptible de perdurer tant qu’elle fait face à la menace partagée d’une force de sécurité internationale ». Mais quatre variables critiques détermineront sa trajectoire :
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Cohésion interne : Plus les mécanismes de partage se dégradent, plus la fragmentation devient probable. Au-delà d’un seuil critique, la « valeur de défection » dépasse la « valeur de coopération ».
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Intensité répressive : Une pression modérée renforce la cohésion, mais une répression massive déclenche la fragmentation. La mission kenyane et les sanctions créent cette pression critique.
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Alternatives économiques : Plus l’économie formelle se redresse, plus les gangs périphériques peuvent sortir de l’alliance. Inversement, une dégradation renforce la dépendance aux rentes criminelles.
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Pression internationale : Les sanctions modifient l’équation coûts-bénéfices. Si elles rendent les opérations impossibles, elles poussent vers la fragmentation.
En guise de conclusion : une fenêtre étroite
« Viv Ansanm » n’est pas une énigme sociologique ; c’est une équation économique. Elle a transformé des rivalités coûteuses en super-rentes par la coordination ; elle butte désormais sur le partage, parce que les contributions marginales se déplacent plus vite que les barèmes implicites.
À court terme, la coalition peut tenir tant que la menace externe nourrit un réflexe de ralliement. Mais chaque massacre idiosyncratique non sanctionné, chaque checkpoint qui change de main, chaque attaque spectaculaire qui appelle une riposte mieux outillée rapproche l’alliance du point où les coûts de coordination dépassent les bénéfices.
La théorie des coalitions ne dit pas quand surviendra le basculement ; elle indique où agir pour l’accélérer au moindre coût social : sur les rentes, les goulets, et les écarts. Là se joue, très prosaïquement, l’avenir d’une coalition qui a déjà franchi sa fenêtre optimale de stabilité.
L’histoire des coalitions criminelles enseigne qu’il existe une « fenêtre de stabilité » étroite : assez coordonnées pour générer des super-rentes, mais pas assez visibles pour déclencher une répression existentielle. Avec ses attaques spectaculaires contre le Palais National et sa désignation comme organisation terroriste, Viv Ansanm semble avoir franchi cette ligne rouge.
Pour les décideurs, cette grille d’analyse suggère qu’exploiter les contradictions internes pourrait être plus efficace que l’affrontement frontal. Comprendre les mécanismes économiques sous-jacents peut ouvrir de nouvelles voies d’action sans générer les coûts sociaux massifs des fragmentations observées ailleurs.