Solino, ou la méthode qui manque
Réginald Surin · · English
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Les annonces sur le retour des habitants à Solino se sont multipliées au printemps 2026, jusqu’au niveau de la primature. La chronique ne conteste pas l’intention : elle constate qu’aucune méthode ne la soutient, et dit laquelle manquerait.
Depuis le début de l’année, les signaux envoyés en direction de Solino se sont multipliés. Le 26 mars, la ministre de la Planification et de la Coopération externe, Sandra Paulemon, a reçu les représentants du projet « Retour au Quartier - Solino », dans le prolongement d’une feuille de route tracée par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Le 17 avril, une délégation interministérielle conduite par le ministre de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique, Pythagore Dumas, a parcouru la zone accompagnée de cadres de la DINEPA, de la Mairie de Port-au-Prince et de la Protection civile, afin de procéder à une évaluation des dégâts et d’orienter les interventions. Dans la presse, des chiffres commencent à circuler : un millier de logements à reconstruire, plusieurs milliers de jeunes à former aux métiers du bâtiment. Des lampadaires ont été annoncés. Une volonté gouvernementale existe. C’est déjà cela.
Reste la question qu’aucune visite, aucune annonce et aucun communiqué n’a encore posée clairement : sait-on ce qu’on est en train d’entreprendre ?
La tentation est de répondre oui, parce que le vocabulaire semble familier. Reconstruire après un désastre, Haïti l’a fait, ou plutôt l’a tenté, en 2010 et dans les années qui ont suivi. Le champ de la reconstruction post-catastrophe est un champ balisé, avec ses manuels, ses indicateurs, ses bailleurs spécialisés, sa doctrine éprouvée. On évalue les dégâts, on mobilise les ressources, on rebâtit, on relance les services, on accompagne le retour des populations. La grammaire est connue. Le problème, c’est que cette grammaire ne s’applique pas à ce qui est arrivé à Solino.
Un séisme, une inondation, un incendie : ces événements partagent une caractéristique décisive. Ils frappent un tissu, mais ils laissent intact ce qui n’est pas de pierre et de tôle. Les voisins restent les voisins. La boulangère sait encore à qui elle fait crédit. Le chauffeur de tap-tap connaît toujours le nom des enfants qu’il a vus grandir. Le contrat tacite de coexistence qui faisait tenir le quartier avant la catastrophe persiste au milieu des gravats. Le ciment, quand il revient, vient se poser sur un substrat qui a survécu. C’est cette continuité invisible qui rend possible la reconstruction au sens où on l’entend habituellement. Elle n’est pas une création, elle est une réparation.
Solino n’est pas dans cette situation. Ce qui lui est arrivé n’est pas un désastre, c’est une éviction. Une violence organisée, menée par la coalition Viv Ansanm au terme de près de deux années de pression, a chassé les habitants de leurs maisons, a incendié les constructions, a pillé les biens, a effacé, de proche en proche, les traces matérielles d’une vie collective. Mais elle a fait davantage. Elle a dispersé les gens. Elle a brisé les chaînes de voisinage. Elle a forcé chacun à partir seul, vite, sans prévenir les autres, parce que prévenir, c’était se mettre en danger. Quand on envisage aujourd’hui le retour, ce n’est pas un quartier endormi qu’on cherche à réveiller. C’est une population éparpillée dont nul ne sait plus exactement qui elle est, où elle vit, ce qu’elle veut.
Nous n’avons pas, en français courant, de mot pour désigner ce qui est arrivé. « Déplacement forcé » sonne trop administratif, « nettoyage » est politiquement chargé, « éviction » reste trop civil. Cette carence lexicale n’est pas un détail. Tant qu’un phénomène n’est pas proprement nommé, la réponse qu’on lui oppose reste par défaut celle qui s’applique au phénomène voisin le mieux nommé. Et le phénomène voisin le mieux nommé, en matière urbaine haïtienne, c’est la catastrophe naturelle. On en tire la grammaire, on l’applique, on ne voit pas ce qu’elle rate.
Ce qu’elle rate, c’est que la matière première de la reconstruction de Solino n’est pas d’abord le béton. C’est le tissu humain qui a été défait. Ce n’est pas une question sentimentale, c’est une question opératoire. Reconstruire un millier de logements pour une population dont on ne sait pas encore qui voudra revenir, combien, à quelles conditions, c’est courir le risque documenté de produire un quartier-dortoir que ses propres habitants quitteront dès qu’ils le pourront. Cela s’est vu ailleurs, dans des contextes comparables, chaque fois qu’on a traité la reconstruction comme un problème d’offre de logements.
Il faut ajouter quelque chose qui complique encore la lecture : Solino d’avant n’était pas un optimum à restaurer. C’était déjà une zone de pauvreté concentrée, de constructions anarchiques, de services de base absents, d’eau qui ne venait pas, d’électricité qui clignotait, d’écoles qui fonctionnaient à peine. L’absence de cadastre fiable, l’occupation de terrains non aedificandi, l’entassement sur les pentes et au bord des ravines avaient patiemment produit, au fil des décennies, une vulnérabilité dont la capture par les gangs a été la conséquence plus que la cause. Un territoire sans propriété documentée est un territoire dont personne ne peut juridiquement défendre l’usage. Un territoire où l’État ne passe jamais est un territoire dont quelqu’un d’autre finira par organiser la règle. Ce qu’on appelle aujourd’hui Solino à reconstruire, c’est donc en réalité un équilibre défaillant qui a fini par céder, et non un ordre sain brutalement interrompu.
Cela change la question. « Reconstruire », au sens littéral, reviendrait à rétablir la configuration qui a produit la chute. Ce n’est évidemment pas ce que personne souhaite, même si c’est souvent ce qui arrive, parce que la pente de facilité est de rebâtir à l’identique ce que le souvenir garde et que les ayants droit réclament. L’alternative, « refonder », porte ses propres risques : une refondation décidée d’en haut, avec plan d’ingénieur et reconfiguration autoritaire de la trame urbaine, ouvre la porte à ce que Beyrouth a connu avec Solidere dans les années 1990, un centre reconstruit dont les anciens habitants ont été peu à peu exclus, un espace matériellement impeccable et socialement vidé. L’histoire n’est pas haïtienne, mais l’avertissement l’est.
Et cet avertissement porte d’autant plus que Solino n’est pas un quartier isolé. C’est un échantillon de cette constellation de quartiers populaires qui ont servi, depuis au moins trois décennies, à l’économie politique haïtienne. L’histoire récente, celle qui est documentée, montre des liens répétés entre les dynamiques territoriales des quartiers populaires et les usages politiques ou criminels qui en ont été faits. La Jamaïque a formalisé ce modèle jusqu’à lui donner un nom, les garrison constituencies, dont la littérature académique, d’Obika Gray à Laurie Gunst, a minutieusement reconstitué la généalogie. Haïti n’a pas eu ce niveau de formalisation, mais le phénomène des « bases », l’emploi de jeunes des quartiers populaires dans des fonctions de mobilisation ou de protection, puis l’émergence de gangs territoriaux comme Grand Grif dans le Bas-Artibonite, tout cela appartient au domaine de ce qui peut être cité sans supposition.
Dans ce cadre, réinvestir Solino avec quelques équipements et un discours de relance, c’est courir le risque de renouveler à son insu l’arrangement qui a produit la chute. C’est remettre la zone en état de fonctionnement suffisant pour que la vie reprenne, sans toucher aux conditions structurelles qui en faisaient un terreau disponible pour quiconque déciderait de s’en servir. La reconstruction cosmétique ne préserve pas la paix, elle la fragilise en lui donnant l’apparence du rétablissement. Elle permet aux acteurs politiques de tourner la page, alors même que la page n’a pas été écrite.
Car il y a un phénomène, documenté par Charles Tilly sur longue période, qu’il faut bien nommer : la routinisation de la violence collective. À chaque cycle, le seuil de ce qui est admissible monte. Les zenglendos des années 1990 opéraient encore dans une logique de prédation individuelle ; les chimè ont politisé la violence mais l’ont contenue dans des cadres clientélistes ; Viv Ansanm franchit un palier supplémentaire, en coalition, en contrôle territorial durable, en défi frontal à la souveraineté. À chaque palier, ce qui était impensable au palier précédent devient la nouvelle ligne de base. Ce n’est pas une fatalité psychologique, c’est un phénomène de mémoire sociale : la génération suivante opère depuis le précédent, pas depuis l’origine. Si Solino est reconstruit sans refondation du contrat qui le gouverne, le prochain cycle, s’il advient, partira de Viv Ansanm comme norme, pas comme exception.
C’est pour cela que ce dont Solino a besoin, avant tout programme, avant toute enveloppe, avant toute annonce chiffrée, c’est d’une méthode. Une méthode qui ne sépare pas le diagnostic de l’action, qui ne traite pas « ce qu’il faut comprendre » et « ce qu’il faut faire » comme deux temps successifs mais comme deux faces d’un même geste. Cette méthode se déploie en cinq couches articulées, physique, foncière, démographique, économique, institutionnelle, chacune portant à la fois son observation propre et sa traduction opérationnelle, chacune appelant la suivante.
La première couche est physique, et elle est aussi la plus immédiatement décisive. Avant toute chose, il faut établir une cartographie fine du terrain : topographie, pentes, comportement des sols, zones inondables, qualité portante du bâti restant. Solino avant les gangs avait déjà une partie significative de son bâti construit sur des terrains qui n’auraient jamais dû l’être, au bord des ravines, sur des sols instables, dans des poches exposées au ruissellement. Cette cartographie ne conduit pas à un rapport qu’on classe, elle conduit immédiatement à une décision : ce qui doit être rasé parce que reconstructible ailleurs, ce qui doit être reconfiguré parce que réparable avec une reprise structurelle, ce qui doit être abandonné comme zone non aedificandi et transformé en espace public ou en voirie. Cette décision n’est pas uniquement technique, elle touche à la mémoire des lieux et aux appartenances, et elle suppose une consultation des habitants qui est elle-même un acte de reconstruction sociale, parce qu’elle les remet en position de sujets de leur lieu et non d’objets d’un projet. L’audace sans cartographie est de la brutalité. La cartographie sans audace est de la gestion. La première couche pose les deux ensemble.
La deuxième couche est foncière, et c’est dans cette couche que bascule une grande partie de ce qui fait la différence entre une reconstruction cosmétique et une reconstruction fondatrice. Il s’agit d’établir qui occupait quoi, à quel titre, depuis quand. Titres officiels, possessions documentables par témoignage, occupations préexistantes reconnues par la communauté. Mais cette observation n’a pas de sens si elle n’est pas suivie, dans le même souffle, par la régularisation foncière systématique, avec enregistrement à la DGI, reconnaissance des usages anciens, délivrance de titres opposables. Le Pérou a mené une opération comparable avec le COFOPRI dans les années 1990, avec toutes les critiques qu’on voudra sur sa marchandisation, mais en démontrant qu’une régularisation massive est faisable en quelques années. Pour une population qui vient d’être chassée, qui a perdu jusqu’aux papiers qui prouvaient son existence administrative, le titre de propriété est davantage qu’un document juridique. C’est la reconnaissance publique que des gens ont vécu là, ont construit là, appartiennent à ce lieu. Il rend son porteur juridiquement défendable, économiquement visible, fiscalement identifiable. C’est la clé qui déverrouille tout ce qui suivra.
La troisième couche est démographique, et sa difficulté propre est plus grande qu’il n’y paraît. Qui est déjà revenu, qui veut revenir, qui s’est réinstallé ailleurs de manière durable, vers les hauts de Delmas, vers Pétion-Ville, parfois Tabarre, parfois la République dominicaine lorsque des réseaux familiaux préexistants rendaient la chose possible. La population de référence n’est pas rassemblée en un camp où l’on pourrait la compter ; elle est dispersée en une myriade d’arrangements de fortune, chez une tante, dans une chambre louée, dans une maison qui accueille déjà trois familles. Un recensement ciblé, conduit en collaboration avec les organisations de base, les églises et les écoles qui ont maintenu le contact avec les déplacés, est la seule façon d’ajuster l’offre de reconstruction à la demande réelle. Ce recensement ne vaut pas comme statistique, il vaut comme calibration : les chiffres aujourd’hui avancés, mille logements, plusieurs milliers de jeunes, flottent sans ancrage empirique tant que cette couche n’est pas posée. Et il engage une décision. Si la population qui veut revenir est de trois cents ménages et non de mille, reconstruire pour mille, c’est fabriquer le quartier-dortoir que personne ne voulait. Si elle est de deux mille, c’est condamner la moitié des ayants droit à rester dehors. Observer pour calibrer, calibrer pour décider, dans un seul geste.
La quatrième couche est économique, et c’est elle qui porte la reconstruction du tissu productif au sens le plus concret. Il faut cartographier les chaînes de subsistance d’avant, comprendre comment les ateliers, les commerces, les liens d’emploi fonctionnaient, identifier ce qui peut être relancé, ce qui est définitivement perdu, ce qui doit être remplacé par autre chose. Mais cette cartographie, encore une fois, ne vaut qu’en ce qu’elle autorise une décision de structuration active, et cette structuration se joue simultanément sur deux plans : celui de la filière et celui de l’infrastructure financière qui la rend viable.
Sur le premier plan, la formation aux métiers du bâtiment, si elle se fait en salle de classe pendant des mois avant que les jeunes ne retournent chercher un emploi qui n’existe pas, reproduit l’échec classique des programmes de formation professionnelle haïtiens. L’alternative, c’est de penser le chantier lui-même comme école : les jeunes de Solino reconstruisent Solino, encadrés par des maîtres d’œuvre, la reconstruction devient la certification, et ce faisant, ils refont le quartier comme le leur. La matérialité du geste produit le lien social, et non l’inverse. Mais un chantier-école ne crée pas une filière. Pour que la compétence acquise produise de l’emploi durable, il faut que se constituent, à partir des jeunes formés, des coopératives ou des PME du bâtiment ancrées dans le quartier, capables de soumissionner sur des marchés publics au-delà de Solino une fois la période d’amorçage passée. Cela suppose une ingénierie qui va au-delà de la formation : accompagnement à la structuration juridique, partenariats avec des centrales d’achat pour les matériaux, certification technique reconnue, et une clause de contenu local opposable inscrite dans chaque contrat public passé pour la reconstruction, pas comme recommandation mais comme clause contractuelle dont le non-respect entraîne pénalité. Cette clause existe ailleurs, dans les concessions minières chiliennes ou péruviennes, dans certains programmes de développement urbain. Sans elle, la formation est une dépense, pas un investissement. Avec elle, la filière existe parce qu’elle a la commande pour se déployer.
Sur le second plan, celui de l’infrastructure financière, la reconstruction économique de Solino peut s’appuyer sur une ressource que les générations antérieures d’urbanistes n’avaient pas à leur disposition : l’intégration financière numérique. Quatre modèles, dans des contextes très différents, convergent vers une même architecture : WeChat Pay et Alipay en Chine, PromptPay en Thaïlande, UPI en Inde, M-Pesa au Kenya. Le mécanisme tient en peu de mots. La marchande de fritay n’a pas besoin d’un compte bancaire classique ouvert dans une agence de Delmas. Elle a besoin d’un QR code sur son étal. Le client paie avec son téléphone. L’argent arrive sur un portefeuille mobile qui peut immédiatement servir à repayer le grossiste, à régler l’électricité, à envoyer à la famille en province, à acheter le matériel pour le chantier voisin. La dématérialisation est complète, le cash devient résiduel. Haïti dispose déjà de l’infrastructure technique avec MonCash et NatCash ; ce qui manque, ce n’est pas la technologie, c’est la densification d’usage à l’échelle d’un quartier entier, soutenue par un programme volontariste d’équipement des commerces et de formation à l’usage. Chaque transaction laisse une trace, et cette trace constitue un historique. Six mois d’historique de revenus quotidiens, documentés, lissés, permettent d’accorder à la marchande un micro-crédit calibré sur son flux réel, que son titre foncier vient compléter comme collatéral si le montant le justifie. Le profil de risque s’inverse : plus elle transige, plus elle devient visible au système financier, plus elle accède à des produits qui consolident son activité. Et cette infrastructure produit un effet latéral qu’il serait sot d’ignorer : l’économie des gangs repose sur le cash, sur la liquidité sans trace, sur la possibilité de racketter un commerçant dont les recettes sont invisibles. Un quartier où les paiements sont majoritairement numériques est un quartier où l’extorsion quotidienne perd en efficacité. Ce n’est pas une protection absolue, aucun dispositif ne l’est, mais c’est une friction structurelle ajoutée à l’écologie économique du crime.
Avant d’aborder la dernière couche, il faut nommer ce qui fait tenir les quatre précédentes ensemble comme promesse politique, et non comme simple empilement technique : la dimension symbolique. Medellín, sous l’administration Fajardo au début des années 2000, a installé dans ses comunas les plus dégradées des bâtiments volontairement monumentaux, confiés à des architectes de premier plan. Les Parques Biblioteca, dont la Biblioteca España à Santo Domingo conçue par Giancarlo Mazzanti est l’exemple le plus connu, assumaient une thèse claire : les plus beaux bâtiments publics doivent se trouver là où les gens ont historiquement reçu le pire. C’est un renversement symbolique, et il a produit un effet d’essaimage documenté, parce que les autres comunas ont voulu ce que Santo Domingo avait reçu, et la pression politique est devenue collective. À Solino, une telle démonstration pourrait prendre la forme d’un centre culturel et éducatif de haute qualité architecturale, avec bibliothèque, salles de travail, espace de débat, équipements numériques, laboratoires de langues et de code. Un lieu où les enfants du quartier préparent leurs examens dans les mêmes conditions que ceux de Pétion-Ville, où les adultes suivent des formations, où des concours de débats et des rencontres intellectuelles se tiennent régulièrement. Ce n’est pas de l’esthétique, c’est le signal matériel qu’une autre hiérarchie spatiale est possible. Sans ce signal, la méthode reste technique. Avec lui, elle devient politique au sens plein.
La cinquième couche est institutionnelle, et c’est elle qui referme la boucle. Qui porte l’intégration des quatre précédentes ? À quel niveau de l’État l’arbitrage peut-il se faire lorsque la couche foncière contredit la couche physique, lorsque la couche économique exige un choix que la couche démographique ne valide pas ? Selon quelle redevabilité cet arbitrage est-il rendu ? Ces questions ne sont pas accessoires. Un diagnostic sans autorité d’intégration reste un document. Et un document, en Haïti, se classe. Mais cette couche porte aussi, dans sa traduction opérationnelle, ce qui est peut-être la démonstration la plus puissante de ce que peut être un État refondé à l’échelle d’un quartier : le cycle fiscal visible.
La titulation foncière crée des propriétaires. Les propriétaires, rendus visibles par la bancarisation numérique, deviennent contribuables de manière non punitive. La DGI ne perçoit plus un forfait arbitraire, elle calibre une contribution proportionnelle à un flux documenté, avec un taux faible compensé par une assiette élargie : contribution foncière bâtie, patente, TCA sur les commerces enregistrés. Et, c’est ici que la refondation du contrat devient tangible, une part identifiée de cette recette est fléchée vers le quartier lui-même, en services visibles : l’école qui fonctionne avec cantine, la voirie qui est entretenue, le ramassage quotidien des ordures, le poste de santé ouvert jour et nuit, l’éclairage qui tient, l’eau à moins de deux cents mètres de chaque logement. Le citoyen voit son impôt revenir. C’est cette visibilité du retour qui légitime l’État comme acteur économique et non seulement comme force de sécurité. Ce n’est pas une spéculation : les fédérations urbaines colombiennes ont expérimenté ce mécanisme à partir des années 2000, et c’est une des raisons pour lesquelles les habitants des comunas défavorisées de Medellín ont fini par payer leurs impôts fonciers. Parce qu’ils voyaient, rue après rue, ce que cela produisait.
La sécurité doit alors être pensée non comme présence mais comme architecture et comme contrat. Les Unités de Police Pacificatrices de Rio de Janeiro, citées un temps comme modèle, se sont effondrées précisément parce qu’elles reposaient sur une présence policière sans contrepartie contractuelle avec les habitants et sans articulation avec les autres segments de la chaîne pénale. L’alternative, c’est de faire de la présence sécuritaire l’un des termes d’un pacte local explicite, renouvelable, dont la rupture est publique : les habitants s’engagent à signaler, à coopérer, à participer à des comités de suivi, en échange de garanties sur la permanence de la protection. Ce pacte n’est un mécanisme de coresponsabilité que s’il s’inscrit dans une architecture qui relie police, renseignement et justice dans un dispositif permanent. Sans cette articulation, la reconfiscation territoriale par les gangs n’est pas une hypothèse lointaine, c’est la trajectoire la plus probable.
Il reste à dire ce que cet article ne prétend pas être. Il n’est pas une feuille de route opérationnelle, il n’est pas un plan d’exécution, il n’est pas une note de politique publique. C’est une méthode, proposée à la discussion, qui tient ou ne tient pas comme telle. Aucun des dispositifs haïtiens actuels, pris isolément, n’est structuré pour conduire une opération intégrée de cette nature. Le MPCE produira sa couche de planification, le ministère des Sports et de l’Action civique ses programmes de jeunesse, la Mairie son volet d’aménagement, la DINEPA son réseau d’eau, la police son dispositif sécuritaire. Chacun remplira ses rapports d’exécution. L’intégration, qui est la chose même, n’aura eu lieu nulle part. Ce n’est pas qu’il manque une volonté, c’est qu’il manque un cadre.
Ce cadre peut s’inventer en pensant Solino. Il peut aussi ne pas l’être, auquel cas la reconstruction de Solino n’aura été que l’intervalle entre deux destructions. Nous en avons déjà vécu plusieurs. La différence, cette fois, c’est que la méthode existe si on la choisit, et que ce choix n’est pas technique. Il est politique, au sens le plus sobre du terme : c’est la question de savoir si l’État veut faire la démonstration qu’il est capable de reparaître quelque part, durablement, intégralement, comme un État. Solino peut en être l’exemple. Il ne le sera pas par la liste des choses annoncées, il le sera par la cohérence de ce qui sera fait, dans l’ordre où les choses doivent être faites.
Le reproductible, c’est la méthode. Pas le chiffre.