L’inégalité héritée
Réginald Surin ·
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Une part de l’inégalité haïtienne se transmet avant toute décision individuelle : elle est héritée. La chronique en chiffre l’ampleur et regarde ce que cette part fixe rend possible, ou impossible, en matière de politique publique.
LE NOUVELLISTE · Une chronique de Réginald Surin
L’inégalité héritée
D’un quart à la moitié de l’écart de revenu entre deux Haïtiens se joue à la naissance
Ce que les chiffres font aux récits par lesquels Haïti rend son inégalité supportable
Deux jeunes hommes, le même âge. L’un naît à Pétion-Ville, d’un fonctionnaire de l’État, dans une maison où il y a des livres et de l’électricité presque tous les soirs. L’autre naît à Bombardopolis, d’un cultivateur, dans une maison où il y a une lampe à pétrole et un champ qui dépend de la pluie. Trente ans plus tard, le premier gagne, disons, dix fois ce que gagne le second. Le chiffre est posé ici pour fixer les idées, et les données de ce papier montreront qu’il est plutôt prudent. Combien, dans cet écart, vient de l’effort fourni par chacun de ces jeunes hommes ? Et combien est imputable à ce qu’on leur a laissé, ou légué, à la naissance ?
Toute société se doit de justifier ses inégalités. Il faut leur trouver des raisons, faute de quoi c’est tout l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer.
Thomas Piketty, Capital et idéologie, 2019.
C’est la phrase d’ouverture du dernier grand ouvrage de Piketty. Elle pose une thèse forte : aucune société ne supporte l’inégalité brute, aucune ne laisse l’écart entre riches et pauvres exister sans récit qui le rende habitable. Quand l’écart est trop grand, ou trop visible, ou trop arbitraire, l’édifice menace. Il faut donc le justifier, et il existe pour cela une grammaire variée selon les lieux et les époques. Les anciens régimes d’Europe l’ont fait par la naissance et la grâce divine. Les démocraties libérales l’ont reformulé en termes de mérite, d’effort et de talent. La théorie économique moderne, depuis Roemer, a appris à distinguer la part de l’inégalité qui suit des choix individuels de celle qui suit des circonstances de naissance. La première peut, en principe, se justifier. La seconde ne le peut pas.
LES RÉCITS QUI FONT TENIR L’ÉDIFICE
Haïti n’a pas un récit, il en a plusieurs, qui opèrent simultanément et se relaient selon qui parle. Le récit du mérite y existe, comme partout, mais il s’y comporte d’une manière particulière. Quand on écoute attentivement le débat public haïtien sur l’inégalité, on entend en réalité trois autres registres, souvent imbriqués, plus présents que le récit méritocratique standard. Il vaut la peine de les nommer avant d’aller voir ce que les chiffres en font.
Le premier registre est celui de la malédiction historique. La dette française de 1825, les occupations, l’embargo, le séisme, les ouragans, et la liste continue. Ce récit a la force de la vérité partielle : ces événements ont effectivement été, et ils ont effectivement appauvri le pays. Mais ce récit a aussi une fonction interne, plus discrète. En attribuant toute la pauvreté à l’extérieur, il efface la question de la distribution à l’intérieur. Si tout vient du dehors, alors le ministre et le paysan sont logés à la même enseigne face à l’histoire. Le récit de la malédiction commune absout les écarts privés.
Le deuxième registre est celui du destin. Chak moun gen chans pa l, chacun a sa chance. La formule créole, très répandue dans le sens commun populaire, n’a pas la même structure que le mérite. Elle ne dit pas que celui qui a réussi a travaillé plus dur. Elle dit que la distribution actuelle des biens et des positions est, sinon juste, du moins inévitable. Une cosmologie, plus ancienne que toute théorie économique, et qui rend la part héritée invisible en la déguisant en mystère. Sous cette cosmologie, demander des comptes sur l’origine d’une fortune devient presque impie. Ce qui est arrivé devait arriver.
Le troisième registre est celui du moun pa, littéralement les miens, et tout ce qui en découle : le pwen, la protection, le réseau de famille élargie. Dans une société où l’État ne redistribue presque rien, c’est le réseau qui le fait. Et le réseau a sa morale propre : on prend soin des siens. Le privilégié n’est pas accusé d’injustice tant qu’il redistribue à son cercle. La part héritée n’est pas niée, elle est ennoblie, parce qu’elle alimente une chaîne d’obligations. C’est le registre le plus subtil des trois, parce qu’il ne nie pas l’inégalité : il la rend morale.
À côté de ces trois registres opère, plus discrètement, le récit méritocratique classique. Il est mobilisé surtout par les milieux favorisés, dans des contextes professionnels, dans les prospectus des écoles privées, dans les interviews de chefs d’entreprise. Il sert moins à comprendre l’inégalité qu’à se justifier soi-même d’occuper la position qu’on occupe. La singularité haïtienne n’est donc pas l’absence du mérite. C’est sa coexistence avec trois autres récits qui font ensemble le travail que le mérite seul fait dans les démocraties libérales. Chacun de ces récits couvre une portion de l’inégalité que le débat public n’a pas à examiner.
UN INSTRUMENT POUR MESURER L’HÉRITÉ
Ces quatre récits ne disent pas la même chose, mais ils produisent le même effet. Aucun n’invite à poser la question simple : sur l’écart qui sépare celui qui est né à Pétion-Ville de celui qui est né à Bombardopolis, quelle part tient à ce que chacun a fait, et quelle part à ce qu’on lui a remis ?
Le récit du mérite refuse la question, parce qu’il a déjà sa réponse : l’écart est entièrement explicable par l’effort, et celui qui n’a pas réussi n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Le récit de la malédiction la détourne vers l’extérieur : ce n’est pas notre affaire, c’est la dette, l’embargo, le séisme. Le récit du destin la rend impie : ce qui est arrivé devait arriver, on ne demande pas des comptes au sort. Le récit du moun pa ne la pose pas non plus, mais pour une autre raison : il reconnaît l’inégalité, et la trouve morale, parce qu’elle alimente la chaîne d’obligations qui fait tenir le tissu social en l’absence d’État. Quatre manières différentes de ne pas avoir à mesurer.
Pour mesurer, il faut sortir des récits. Il faut un instrument qui ne dépende d’aucune justification, qui ne demande rien de la culture, qui se contente de décomposer un écart en deux portions et de donner un chiffre à chacune. La science économique en propose un, depuis une trentaine d’années, et c’est le sujet de la suite de ce papier.
L’instrument vient des travaux de John Roemer et tient en une phrase. Quand on regarde l’inégalité entre adultes, on peut séparer ce qui suit des circonstances de naissance (le sexe, le département où l’on a ouvert les yeux, la profession du père, la langue de la mère, la religion de la famille) et ce qui suit des choix de l’individu (ses arbitrages, ses prises de risque, ses années d’apprentissage). La première moitié n’a rien à voir avec ce que la personne a fait. La seconde, oui. Aucun récit, qu’il soit de mérite, de malédiction, de destin ou de protection, ne peut transformer la première en chose juste.
À partir de cette séparation, les économistes ont construit une mesure. On l’appelle inégalité d’opportunités, IOp pour aller plus vite. C’est, dans l’inégalité totale du pays, la fraction qui ne s’explique que par les circonstances de naissance. Formellement :
IOp = I({μk}) / I(y)
Sans entrer dans la machinerie, voici ce que la formule fait. Au dénominateur, en bas, on met l’inégalité totale du pays. Au numérateur, en haut, on calcule l’inégalité qui resterait si tous les gens nés dans les mêmes conditions recevaient exactement le même revenu. Le rapport entre les deux donne, en pourcentage, ce que les circonstances expliquent. Si la valeur est de 25 pour cent, cela veut dire qu’un quart des écarts entre les Haïtiens ne s’explique que par les conditions dans lesquelles ils ont commencé. Le reste, 75 pour cent, peut encore relever, en théorie, de l’effort, des choix, de la chance, des compétences.
Le mot important dans la phrase précédente est en théorie. On y reviendra. Pour l’instant, gardons l’idée : un seul chiffre, qui mesure ce qui, dans la vie des gens, ne dépend pas d’eux.
Cette mesure a été calculée dans la plupart des pays du monde. Pas en Haïti. Quand Francisco Ferreira et Jérémie Gignoux ont étudié six pays latino-américains dans un article publié en 2011, ils ont trouvé des parts d’IOp allant de 24 à 50 pour cent. Dit autrement : au Brésil, au Pérou, au Guatemala, entre un quart et la moitié de l’écart entre les revenus des citoyens est déjà décidé le jour de leur naissance. Le reste est négociable. Cette première moitié ne l’est pas.
Pour Haïti, on ne sait pas. Personne n’a publié le chiffre. La principale raison est que la dernière enquête nationale exploitable, l’Enquête sur les Conditions de Vie des Ménages Après Séisme (ECVMAS), date de 2012. Le pays mesure son inégalité avec un instrument qui a quatorze ans d’âge. Pendant ce temps, dans le débat public, on continue de citer le coefficient de Gini, calculé par la Banque mondiale à environ 0,61 sur la consommation, comme si c’était un thermomètre suffisant. Or le Gini, c’est de la fièvre sans diagnostic : il dit qu’il y a beaucoup d’inégalité, mais pas un mot sur l’origine de cette inégalité, ni sur la part qui est héritée.
Le pays mesure son inégalité avec un thermomètre qui a quatorze ans. Et ce qui se transmet à la naissance reste, faute de données récentes, hors du champ de la mesure. Donc hors du débat.
DEUX CONSTATS QUI COMPTENT POUR HAÏTI
Deux chercheurs, Kristof Bosmans et Z. Emel Öztürk, ont récemment précisé ce qu’une telle mesure peut dire, et ce qu’elle ne peut pas dire. Pour Haïti, deux de leurs constats comptent vraiment.
Le premier tient en une image. Imaginez une carte de la pauvreté dessinée d’abord en trois grosses zones : la ville, la côte, la montagne. On voit déjà des écarts. Refaites-la en distinguant les dix départements : vous voyez plus d’écarts. Refaites-la encore en séparant, dans chaque département, la ville et la campagne : vous en voyez encore plus. Ces écarts existaient depuis le début. La carte grossière les cachait. Plus on regarde de près, plus la part héritée devient visible.
La conséquence pour Haïti est directe. Nos enquêtes ne mesurent presque rien des circonstances qui comptent : ni la profession du père, ni l’éducation des parents, ni la langue parlée à la maison pendant l’enfance. Tout chiffre publié sur la part héritée est donc, forcément, un minimum. Le vrai chiffre est plus élevé.
Le second constat concerne l’école. La règle internationale range l’éducation du côté des choix personnels, comme si étudier relevait du seul mérite. On verra, en lisant le Tableau 2, pourquoi cette règle ne tient pas en Haïti.
CE QUE DISENT LES DONNÉES HAÏTIENNES
Tableau 1. Inégalité d’opportunités, bien-être ménage, ECVMAS 2012
Indicateur de bien-être : loyer imputé par personne (HTG/mois). 4 777 ménages, 23 295 personnes. Calculs préalables sur ECVMAS 2012.
| Quand on tient compte de… | N groupes | Part IOp | Intervalle de confiance |
|---|---|---|---|
| Le département de naissance seul | 10 | 10,3 % | n.d. |
| + Le milieu de résidence | 21 | 19,0 % | 17,1 à 22,5 % |
| + Le passage en camp de personnes déplacées | 23 | 25,0 % | n.d. |
Un mot sur l’indicateur, avant de lire. Pourquoi le loyer, et pas le revenu ? Parce que dans un pays où l’essentiel de l’activité est informelle, le revenu d’un mois ne dit presque rien : il fluctue avec la récolte, il oublie l’autoconsommation, il ignore les transferts. La maison qu’un ménage habite, elle, ne fluctue pas. Elle résume des années de capacité économique accumulée, et c’est précisément cette position durable, celle qui se transmet, que la mesure d’inégalité d’opportunités cherche à saisir. Pour les locataires, on prend le loyer payé. Pour les propriétaires et les occupants à titre gratuit, qui sont la grande majorité, on estime ce que leur logement coûterait s’il était loué, à partir de ses caractéristiques. C’est la pratique standard des agrégats de consommation de la Banque mondiale. Une limite doit être dite : l’imputation s’appuie en partie sur la localisation du logement, et la localisation figure aussi parmi les circonstances du tableau. Les parts qui suivent peuvent donc être légèrement flattées par cette parenté, raison de plus pour les lire comme des ordres de grandeur, et raison pour laquelle le Tableau 2, construit sur le revenu du travail, un instrument indépendant, sert de contre-épreuve.
Comment lire ce tableau. La première ligne dit : si on ne sait rien d’autre des gens que dans quel département ils sont nés, on capture déjà 10,3 pour cent de toute l’inégalité du bien-être en Haïti. Autrement dit, le département de naissance, à lui seul, explique un dixième des écarts. C’est déjà considérable, étant donné qu’il n’y a que dix départements, et qu’on n’a rien demandé d’autre.
La deuxième ligne ajoute le milieu de résidence : aire métropolitaine, ville secondaire, ou campagne. La part capturée presque double : 19 pour cent. Ce qu’on observe à cet instant, c’est exactement ce que le théorème de Bosmans-Öztürk dit : rien n’a changé dans la réalité, on a juste regardé de plus près. Une partie de l’inégalité qui paraissait du bruit individuel se révèle, en fait, structurée par le milieu où la personne a grandi.
La troisième ligne ajoute le passage en camp de personnes déplacées internes. 25 pour cent. Avec trois variables de naissance et de trajectoire forcée, on capte déjà un quart des écarts. Et on n’a mesuré que des choses très grossières : la géographie et le déplacement post-séisme. Aucune information sur la famille, le métier des parents, la langue, l’école. Le vrai chiffre est ailleurs, plus haut.
Tableau 2. Inégalité d’opportunités, revenu individuel du travail, adultes 25-65 ans
Sous-échantillon : 2 961 adultes nés en Haïti. Religion regroupée en 4 catégories, éducation en 4 niveaux. La dernière ligne ajoute des variables de trajectoire adulte et se lit comme une borne haute exploratoire, hors du cadre strict des circonstances de naissance.
| Quand on tient compte de… | N groupes | N | Part IOp |
|---|---|---|---|
| Le sexe seul | 2 | 2 961 | 0,2 % |
| + Le département de naissance | 20 | 2 961 | 3,8 % |
| + La religion | 79 | 2 961 | 8,4 % |
| + Le niveau d’éducation (traité comme circonstance) | 257 | 1 891 | 25,1 % |
| + Milieu, mode d’obtention de l’emploi, mobilité internationale | 622 | 1 887 | 49,0 % |
On change ici d’instrument de mesure. Le Tableau 1 portait sur le bien-être du ménage, approché par le loyer. Le Tableau 2 porte sur le revenu individuel du travail, et il est le cœur du papier. Deux mètres différents, donc deux niveaux de chiffres : ce qui compte n’est pas de les comparer terme à terme, mais de voir que, dans les deux cas, la part héritée monte à mesure qu’on regarde de plus près. On lit ce tableau comme un escalier qu’on monte une marche à la fois.
Première marche, le sexe seul. À peine 0,2 pour cent. La conclusion est simple, et elle est juste : dans le marché du travail haïtien, ce qui sépare les hommes des femmes en moyenne ne pèse presque rien dans l’inégalité totale. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discriminations sexuées, qui sont vraies et documentées par ailleurs. Cela veut dire que les écarts entre hommes et femmes sont beaucoup plus petits que les écarts à l’intérieur de chaque sexe. La pauvreté haïtienne est massivement non genrée, parce qu’elle est massive tout court.
Deuxième marche, on ajoute le département de naissance. La part bondit à 3,8 pour cent. Un Haïtien né dans le Nord-Est et un Haïtien né dans l’Ouest ne partent pas avec les mêmes cartes. Ce seul lieu de naissance capture déjà près de vingt fois ce que captait le sexe.
Troisième marche, on ajoute la religion. La part double encore, 8,4 pour cent. Ici, il faut s’arrêter. La religion en Haïti n’est pas une opinion privée. Elle est un marqueur de réseau, de classe scolaire fréquentée, de paroisse, et donc d’accès. Le fait qu’elle pèse autant ne veut pas dire que Dieu fait des préférences. Cela veut dire que les écoles catholiques, les écoles baptistes, les écoles méthodistes construisent des trajectoires différentes, et que les enfants n’ont pas eu leur mot à dire dans le choix de leur baptême. Une réserve s’impose toutefois : l’enquête mesure la religion déclarée à l’âge adulte, pas celle de l’enfance. Les conversions existent, et ce qu’on capture ici est donc un reflet imparfait de la circonstance de naissance. La part attribuée à la religion doit se lire avec cette prudence.
Quatrième marche, et c’est celle qui change tout. On ajoute le niveau d’éducation, mais traité comme circonstance, c’est-à-dire comme une chose reçue plus que choisie. La part passe à 25,1 pour cent. Un peu plus que la borne basse de la fourchette latino-américaine. Une précision de lecture, d’abord : à partir de cette marche, l’échantillon se réduit de 2 961 à 1 891 adultes, ceux pour lesquels le niveau d’éducation est renseigné. Les parts des marches précédentes, recalculées sur ce sous-échantillon restreint, restent du même ordre, ce qui autorise la comparaison d’une marche à l’autre. Pour comprendre pourquoi cette marche est si haute, il faut rappeler comment l’école haïtienne fonctionne. Selon les données du Ministère de l’Éducation Nationale, plus de 80 pour cent de l’enseignement fondamental est privé. Les frais d’inscription varient selon la capacité de paiement des familles. Le supérieur passe par des concours, des recommandations, des bourses obtenues via des réseaux. L’enfant qui termine le secondaire haïtien n’a pas seulement travaillé : il a aussi un père qui a pu payer, une mère qui a pu suivre les devoirs, et probablement une famille proche de Port-au-Prince, parce que les bons lycées y sont concentrés.
La convention internationale, suivie par la plupart des économistes, range pourtant l’éducation du côté des choix. Le geste est défendable dans les pays où l’école primaire est universelle, publique et de qualité homogène. Là, on peut soutenir que l’enfant qui a étudié a vraiment choisi. En Haïti, le même geste devient un escamotage. On traite comme un effort ce qui est, en grande partie, une dotation. Le résultat se voit en comparant deux calculs faits sur le même sous-échantillon de 1 891 adultes : avec les trois mêmes circonstances que la marche précédente, sexe, département, religion, et l’éducation laissée du côté de l’effort, la part héritée ressort à 9,3 pour cent. Ce chiffre ne figure pas dans le tableau, il en est le contrefactuel. Dès qu’on cesse de traiter l’éducation comme un choix personnel, la part passe à 25,1 pour cent. Elle triple. Personne n’a travaillé plus ou moins. Personne n’a gagné plus ou moins. C’est la convention qui a changé, et c’est la convention que le pays a, sans en discuter, adoptée par défaut.
Décider que l’école est un effort, ou décider qu’elle est une circonstance : c’est la même donnée, le même indicateur, mais ce sont deux pays différents. L’un publie 9 pour cent. L’autre publie 25.
Cinquième marche, la spécification étendue. On ajoute le milieu de résidence actuel, la manière dont la personne a obtenu son emploi, et le fait d’avoir vécu plus d’un mois à l’étranger récemment. La part atteint 49 pour cent. Cette marche, il faut la présenter pour ce qu’elle est, et elle n’est plus tout à fait une mesure d’inégalité d’opportunités au sens strict. Les trois variables ajoutées ne sont pas des circonstances de naissance : ce sont des éléments de trajectoire adulte, dans lesquels les choix de la personne ont leur part. Le mode d’obtention de l’emploi, en particulier, est si proche du revenu lui-même qu’il en explique mécaniquement une fraction. On change donc de question : on ne mesure plus seulement ce qui était donné au départ, on mesure ce que la position sociale, héritage et trajectoire confondus, explique du revenu. Deux autres réserves s’ajoutent. Avec 622 combinaisons pour 1 887 personnes, beaucoup de groupes ne comptent que deux ou trois individus, et ce type de découpage très fin tend, par construction statistique, à gonfler le chiffre. Le 49 pour cent doit donc se lire comme une borne haute exploratoire, pas comme un résultat au même titre que le 25,1. Ce que cette marche dit de robuste est plus simple : à chaque dimension supplémentaire qu’on consent à mesurer, la part expliquée monte, et l’essentiel de ce qui monte passe par des canaux, le milieu, le réseau, qui se transmettent. Et il en reste encore : on n’a toujours pas la profession du père.
Graphique 1. Plus on regarde de près, plus la part héritée grandit
LA RÉPONSE, EN CLAIR
On peut maintenant répondre à la question du début. Quand on mesure l’inégalité de revenu entre tous les Haïtiens, au moins un quart de cette inégalité s’explique par des circonstances que personne n’a choisies : le département de naissance, le milieu, l’accès à l’école. C’est le chiffre solide, celui qu’on obtient avec les seules variables disponibles. Et ce n’est qu’un plancher. Les circonstances qu’aucune enquête haïtienne ne mesure, comme l’éducation des parents ou la langue de l’enfance, tirent ce chiffre vers le haut : partout où elles ont été mesurées, ce sont elles qui pèsent le plus. La spécification la plus large calculée ici, qui mélange il est vrai héritage et trajectoire, monte à 49 pour cent et donne l’ordre de grandeur du plafond. Entre un quart, certain, et une moitié, plausible, se loge la réponse. Pour nos deux jeunes hommes de Pétion-Ville et de Bombardopolis, cela veut dire qu’une bonne partie de l’écart qui les sépare était déjà écrite avant qu’ils aient rien fait de leur vie.
Le reste du papier montre, chiffre par chiffre, d’où vient cette part héritée. Trois choses la composent surtout : le département de naissance, le milieu où l’on grandit, et l’accès à une école qui se paie.
CE QUE LES TYPES NOUS DISENT
On peut quitter, pour un instant, les pourcentages globaux, et descendre dans le concret. Quand on croise le département de naissance et le milieu de résidence, on obtient une trentaine de cellules. Chacune représente un type de personne. Né dans l’Artibonite et vivant à la campagne. Né dans l’Ouest et vivant en aire métropolitaine. Et ainsi de suite. Chaque cellule a son revenu médian.
Sur le revenu du logement par personne, les huit cellules les plus pauvres sont, toutes les huit, rurales. Dans l’ordre : Artibonite, Nord-Ouest, Grand’Anse, Nord-Est, Centre, Sud-Est, Sud, Nord. La plus riche est l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Le ratio entre les deux extrêmes atteint 9,4 fois. Pour rendre ce chiffre lisible : pour chaque mille gourdes que dépense, par personne, le Port-au-Princien moyen pour se loger, le rural d’Artibonite, le rural du Nord-Ouest, le rural de la Grand’Anse en dépense un peu plus de cent. Sa maison vaut un dixième de la maison de l’autre. Personne n’a choisi cette maison à la naissance. Personne ne peut, par un effort de volonté seul, en construire une autre.
Graphique 2. Le revenu du travail, lu par département de naissance et milieu de résidence
Le graphique se lit sans calcul, et c’est ce qui le rend dur. Il faut des décennies de divergence structurelle pour produire une telle hiérarchie. Des décennies pendant lesquelles l’État a construit des routes ici et pas là, des écoles ici et pas là, des emplois formels ici et pas là. Personne, dans la génération actuelle, n’a fait ces choix. Ils sont reçus. Ils s’imposent.
Reste l’éducation, dont on a vu qu’elle pèse lourdement dans le tableau précédent. Le gradient éducation-revenu mérite, lui aussi, qu’on s’y attarde. On l’imagine raide : le pays vend l’école comme l’ascenseur principal vers une vie meilleure. Les données disent un ascenseur qui part du sous-sol, et qui ne hisse vraiment que ceux qui montent avec autre chose que leur diplôme.
Graphique 3. Combien rapporte une année d’école
Le revenu mensuel médian d’un adulte sans instruction est de 1 500 gourdes. Celui d’un adulte qui a atteint le lycée ou l’université, 4 000 gourdes. Le rapport entre les deux est de 2,7 fois. Ramené à l’année d’études, ce multiplicateur correspond à un rendement d’environ 8 pour cent par année de scolarité, ce qui est, en réalité, dans la norme mondiale des équations de salaire. Le problème haïtien n’est donc pas que l’école ne rapporte rien. Il est double. D’abord, le point de départ est si bas que multiplier 1 500 gourdes par 2,7 laisse encore le diplômé médian dans la pauvreté : l’ascenseur fonctionne, mais il part du sous-sol. Ensuite, et surtout, ce rendement médian ne ressemble pas à la promesse. Beaucoup d’écoles haïtiennes vendent à leurs élèves l’idée d’un saut spectaculaire après l’obtention du baccalauréat. La distribution dit autre chose : le saut spectaculaire existe, mais il est réservé à quelques-uns.
Le contraste entre médiane et moyenne raconte le complément. Le revenu moyen au niveau lycée-supérieur atteint 11 732 gourdes, soit trois fois la médiane. Cela veut dire qu’à ce niveau d’éducation, une fraction des adultes gagne très bien et tire la moyenne vers le haut, tandis que la majorité reste autour des 4 000 gourdes médianes. L’éducation, dans le marché du travail haïtien, ne produit pas une amélioration générale. Elle produit une amélioration modeste pour la plupart, et une amélioration spectaculaire pour quelques-uns. Ces quelques-uns ne sont pas, en général, plus instruits que les autres. Ils sont mieux placés. Ils ont, en plus du diplôme, un nom, un réseau, une famille, un quartier. C’est cette combinaison-là, et non l’éducation seule, qui rémunère.
LES DEUX BOUTS DE LA DISTRIBUTION
Pour finir le tour, regardons les extrêmes. Sur les 2 961 adultes de notre échantillon, le décile supérieur, c’est-à-dire les 10 pour cent les mieux payés, gagne en médiane 20 000 gourdes par mois. Le décile inférieur, les 10 pour cent les moins bien payés, gagne 400. Le rapport est de 50 fois.
Pour rendre ce chiffre lisible, voici la traduction. Sur une année entière, le décile inférieur gagne 4 800 gourdes. Le décile supérieur en gagne autant en six jours. Ce que le rural d’Artibonite, le rural du Nord-Ouest, le rural de la Grand’Anse mettent un an à toucher, le cadre métropolitain l’a en moins d’une semaine de travail. Ce n’est pas une métaphore : c’est une arithmétique simple, qu’on peut refaire avec une calculatrice de téléphone.
Graphique 4. De quoi est faite la différence entre celui qui gagne 400 et celui qui gagne 20 000
Dans le décile supérieur, un adulte sur deux réside dans l’aire métropolitaine. Dans le décile inférieur, un sur six. Dans le décile supérieur, trois sur dix sont nés à l’Ouest. Dans le décile inférieur, un sur huit. Dans le décile supérieur, un adulte sur cinq a atteint le lycée ou l’université. Dans le décile inférieur, un sur vingt-cinq. Aucune de ces différences ne raconte un écart d’effort. Elles racontent une géographie, une ville, et un parcours scolaire dont les conditions d’accès sont fixées par les portefeuilles des parents.
CE QU’ON NE MESURE PAS, ET QUI PORTE LE RESTE
Tout ce qu’on vient de voir, qui suffit déjà à inquiéter, demeure très en deçà de ce que la théorie prédit. Les variables mesurées par l’ECVMAS couvrent une fraction étroite des circonstances qui comptent vraiment en Haïti. Trois variables, absentes des enquêtes nationales, mériteraient d’y figurer.
Première variable absente : l’éducation des parents. Dans tous les pays où on l’a mesurée, c’est, à elle seule, le plus puissant prédicteur du revenu d’un adulte. Plus puissant que le diplôme propre de l’adulte. Plus puissant que sa profession. Tout simplement parce qu’elle résume, dans un seul chiffre, ce que les parents savaient, ce qu’ils pouvaient transmettre, ce qu’ils pouvaient payer, et la qualité des écoles dans le quartier où ils s’étaient installés.
Deuxième variable absente : la profession du père. Elle dit le réseau professionnel dans lequel l’adulte est entré, ses premières recommandations, sa première lecture du monde du travail.
Troisième variable absente, et celle-là est haïtienne : la langue première de l’enfance. Un enfant qui n’a jamais parlé que créole à la maison n’entre pas au secondaire avec le même bagage qu’un enfant qui a entendu du français tous les soirs. La suite est connue : le lycée en français, l’université en français, l’emploi formel en français. Cette variable est connue de tout enseignant haïtien. Aucune enquête ne la mesure. Aucune décomposition de l’inégalité d’opportunités ne la capture. Et pourtant elle est probablement, en Haïti, l’un des canaux par lesquels la part héritée passe le plus discrètement d’une génération à la suivante.
CE QUE LES CHIFFRES FONT AUX RÉCITS
Reprenons les récits qui, en ouverture, justifiaient ensemble l’inégalité haïtienne. Le mérite pour les milieux favorisés, la malédiction pour le débat public, le destin pour le sens commun, le moun pa pour le réseau. À présent que les chiffres ont parlé, on peut leur demander des comptes un à un.
Au récit du mérite, les chiffres opposent un fait simple. Sur le revenu du travail, le diplôme du supérieur ne multiplie le revenu médian que par 2,7, un rendement honorable en pourcentage mais qui, parti de 1 500 gourdes, laisse le diplômé médian pauvre. L’éducation compte, mais à elle seule, elle n’explique pas les grands écarts. Ce qui les explique davantage, c’est l’accès : le diplôme rémunère mieux quand il s’ajoute à un nom, un quartier, une famille, un milieu. Le mérite, au sens strict, fait moins de la moitié du travail.
Au récit de la malédiction historique, ils opposent une distribution interne mesurable. La dette, les occupations, l’embargo, le séisme ont bien existé. Mais ils n’ont pas frappé tous les Haïtiens à la même hauteur. Un enfant né à Pétion-Ville d’un fonctionnaire de l’État en 1980 et un enfant né à Bombardopolis d’un cultivateur la même année ont vécu le même séisme, le même embargo, le même appauvrissement national. Trente ans plus tard, leurs revenus ne se ressemblent en rien, et le rapport de 50 entre les déciles extrêmes dit jusqu’où l’écart peut aller. La malédiction est commune, l’héritage ne l’est pas. Le récit qui prétend tout absorber dans une fatalité extérieure fait disparaître au moins le quart de l’inégalité réelle, celle qui se reproduit à l’intérieur, génération après génération, parmi des gens qui ont tous traversé les mêmes catastrophes.
Au récit du destin, du chak moun gen chans pa l, les chiffres opposent une géographie. L’aire métropolitaine de Port-au-Prince loge un adulte sur deux du décile supérieur des revenus. Un adulte sur six du décile inférieur. Ce n’est pas une chance, c’est une adresse. L’Ouest a fourni trois adultes sur dix dans le haut, contre un sur huit dans le bas. Ce n’est pas un destin, c’est un département. Les types les plus pauvres, classés par revenu de logement par personne, sont tous ruraux, et il a fallu des décennies de choix budgétaires concrets pour qu’ils le soient. Le destin haïtien, examiné à la lumière des données, a un nom : il s’appelle l’allocation des routes, des écoles, des emplois formels, des hôpitaux. Aucune cosmologie n’a tracé ces lignes. Des hommes les ont tracées, en se réunissant dans des bureaux, à des dates précises, sur des cartes administratives.
Au récit du moun pa, les chiffres opposent l’effet de la coexistence des récits. Le mérite seul, on l’a vu, ne suffit pas à expliquer la position sociale. Mais le moun pa, qui pourrait passer pour son complément moral légitime, en hérite de la fonction. Quand l’État ne redistribue presque rien, c’est le réseau qui distribue. Quand le diplôme ne suffit pas à hisser, c’est la famille étendue qui hisse. Ce que le réseau prend en charge, l’État aurait pu le prendre en charge. Que ce ne soit pas le cas n’est pas une fatalité culturelle, c’est un effet de la faiblesse persistante de l’institution publique. Le moun pa n’est pas une fraude. C’est une institution informelle qui remplit le vide laissé par l’institution formelle, et qui, ce faisant, reproduit l’inégalité d’une génération à la suivante par des canaux que la mesure ne sait pas capturer.
Toute société justifie ses inégalités, dit Piketty. Haïti les justifie par quatre récits qui se relaient : le mérite pour les milieux favorisés, la malédiction pour le débat public, le destin pour le sens commun, le moun pa pour le réseau. Les chiffres ne réfutent pas ces récits. Ils en révèlent la fonction.
Cette fonction, on peut maintenant la dire en clair. Les quatre récits ne sont pas des mensonges. Ils contiennent chacun une part de vérité. Mais ils opèrent ensemble comme un voile qui empêche de poser la question simple : combien, dans l’écart entre Pétion-Ville et Bombardopolis, est de l’effort et combien est de l’héritage ? La mesure d’inégalité d’opportunités, lue avec prudence, suggère que la part héritée est d’au moins 25 pour cent dans les enquêtes existantes, et qu’elle approche probablement 50 pour cent quand on intègre les variables que ces enquêtes ne mesurent pas : l’éducation des parents, la profession du père, la langue de l’enfance. Ces variables, en Haïti plus qu’ailleurs, transmettent la position d’une génération à la suivante.
Pour la fraction qui reste, l’effort joue. Et il faut le dire, parce que c’est par cette fraction que se gagne ou se perd, dans la marge, chaque trajectoire individuelle. Un enfant déterminé qui rencontre un bon enseignant peut, et c’est arrivé, traverser des conditions de départ ingrates et finir avocat, ingénieur, médecin. Mais cette fraction est plus petite que ne le laisse entendre le discours courant sur la réussite. Et la mesure officielle, celle que la convention internationale autorise à publier, en est la borne basse d’une borne basse.
Tant que l’enquête nationale n’est pas refaite, le chiffre reste inconnu. Et tant qu’il reste inconnu, la part héritée reste innommable. Une chose qu’on ne nomme pas ne se discute pas.
Quatorze ans ont passé depuis cette photographie. Le pays a continué de se transformer. La langue, le réseau, le département de naissance ont continué d’opérer comme des capitaux silencieux, qui ne figurent dans aucun bilan. Sans nouvelle enquête, on ne sait pas de combien la part héritée a changé. Mais elle est toujours là, et les récits continuent de la rendre supportable.
PAR OÙ COMMENCER
Une fois la part héritée nommée, on peut agir sur elle. Non pour promettre l’égalité, qui n’existe nulle part, mais pour réduire ce qui se transmet sans choix et pèse à la naissance.
Quatre leviers existent, et aucun n’est hors de portée. Refaire enfin l’enquête nationale, pour savoir. Rendre l’école publique et gratuite jusqu’au secondaire, pour que le diplôme cesse de dépendre du portefeuille des parents. Répartir l’investissement public au-delà de Port-au-Prince, pour que le département de naissance pèse moins lourd. Et reconnaître le créole comme langue d’enseignement au primaire, pour que la langue de l’enfance cesse d’être un filtre.
Aucun de ces leviers ne dépend de la croissance, de l’aide internationale, ou du retour de la sécurité. Ils dépendent d’une seule décision : cesser de traiter la part héritée comme une donnée naturelle, et commencer à la traiter comme un fait qu’on peut corriger.
La question n’est plus de savoir si la part héritée existe. Les chiffres le disent. Elle est de savoir si le pays choisira de la mesurer, de la nommer, et de la réduire, ou s’il continuera de la confier au destin et au moun pa.
Ce papier ne tranche pas. Il sort un chiffre du silence : sur l’écart qui sépare deux Haïtiens, le quart au moins, et plus probablement bien davantage, se joue à la naissance. À l’enfant de la Grand’Anse qui le lira un jour, il offre une certitude. Ce qui lui est arrivé à la naissance peut être mesuré. Et ce qui peut être mesuré peut être réparé.
SOURCES. ECVMAS Haïti 2012 (IHSI, Banque mondiale, DIAL), fichier individus, 23 775 observations. Calculs propres sur sous-échantillon adultes 25-65 ans nés en Haïti, n = 2 961. Tableau 1 : calculs préalables sur fichier ménages ECVMAS 2012. Piketty T. (2019), Capital et idéologie, Éditions du Seuil. Ferreira F. H. G., Gignoux J. (2011), « The Measurement of Inequality of Opportunity », Review of Income and Wealth 57(4), 622-657. Roemer J. E. (1998), Equality of Opportunity, Harvard University Press. Bosmans K., Öztürk Z. E. (2021), « Measurement of inequality of opportunity : A normative approach », Journal of Economic Inequality 19(2), 213-237. Coefficient de Gini : Banque mondiale, indicateurs WDI sur ECVMAS 2012. Structure école fondamentale : MENFP, recensement scolaire. Méthodologie complète et trace d’audit dans le document annexe.