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Autopsie · Sécurité

Après les blindés, le vide ? L’erreur que Haïti doit éviter au Bel-Air

Réginald Surin ·

Port-au-Prince retient son souffle : le bruit des armes a changé de tonalité. Ce texte met en garde contre le syndrome mexicain, l’atomisation des groupes armés après décapitation, plus dangereuse que leur concentration si l’État ne construit pas la paix.

Port-au-Prince retient son souffle. Le crépitement des armes automatiques, désormais bande-son macabre de notre quotidien, a changé de tonalité. Ce n’est plus seulement le bruit de l’agression criminelle, c’est celui de la riposte étatique. Les blindés montent à l’assaut du Bel-Air. Les communiqués officiels parlent de reconquête, de territoires libérés, de l’ordre qui revient.

Pourtant, pour l’analyste qui refuse de céder à l’émotion de l’instant, le tableau est infiniment plus complexe. Cette offensive sur le Bel-Air est une nécessité absolue, une urgence vitale pour la survie physique de la République. Mais la guerre urbaine ne se gagne pas seulement avec une supériorité de feu.

Si l’État haïtien pense qu’il suffit de « couper les têtes » et de planter un drapeau sur les ruines du Bel-Air pour crier victoire, il se prépare un lendemain terrifiant. L’histoire récente de l’Amérique Latine est un cimetière de « victoires » militaires qui se sont transformées en cauchemars sociaux.

Il est impératif de poser les termes réels de l’équation : la nécessité tactique de prendre le verrou du Bel-Air, et l’obligation stratégique de construire (« The Build ») immédiatement après.

LA NÉCESSITÉ TACTIQUE : POURQUOI LE BEL-AIR EST LE VERROU

Il faut d’abord valider l’action en cours. Pourquoi le Bel-Air ? Pour comprendre, il faut cesser de regarder la ville avec les yeux d’un civil et adopter le regard du stratège militaire.

1. La Tyrannie de la Hauteur (« The High Ground ») C’est la règle d’or de la polémologie : qui tient le haut, contrôle le bas. Le Bel-Air n’est pas un quartier périphérique ; c’est un promontoire stratégique qui s’avance au cœur de la capitale. De ses toits et de ses terrasses, on domine visuellement et balistiquement les centres nerveux de l’État : le Champ de Mars, le Palais National, les ministères. Tant que la coalition criminelle tenait le Bel-Air, elle imposait une zone de déni d’accès sur le siège du gouvernement. Elle a forcé l’administration à l’exode. Reprendre le Bel-Air, c’est récupérer la tour de contrôle de la ville. C’est la condition sine qua non pour que l’État puisse, un jour, retourner physiquement au centre-ville.

2. La Rupture du Corridor Criminel Le Bel-Air est le nœud gordien de la logistique des gangs. L’objectif de la coalition Viv Ansanm est la continuité territoriale : créer un axe ininterrompu allant de Cité Soleil au Nord jusqu’à Grand-Ravine au Sud. Le Bel-Air est la charnière centrale de ce dispositif. C’est par là que transitent les armes et les hommes. Prendre le Bel-Air, c’est planter un coin d’acier dans ce corridor, isoler les chefs de guerre du littoral de leurs alliés de l’Est, et briser la fluidité de leurs mouvements.

L’opération militaire est donc justifiée. Elle est même tardive. Mais c’est ici que s’arrête la solution militaire et que commence le piège politique.

LE SPECTRE DU MEXIQUE : L’EFFET HYDRE ET L’ATOMISATION

Supposons que l’opération soit un succès tactique total. Que les chefs de gangs soient neutralisés. Que se passe-t-il ensuite ? Si la stratégie se limite au volet cinétique (« tuer ou capturer »), nous courons droit à la catastrophe. Il faut regarder les chiffres de l’échec fédéral mexicain en face.

La Leçon de l’Émiettement (2006-2016) En 2006, le gouvernement mexicain lance sa guerre totale contre les narcos. À l’époque, le crime organisé est structuré autour de quatre (4) grands cartels hégémoniques. La cible est claire, la hiérarchie est verticale. L’État adopte la stratégie du Kingpin (abattre les têtes). Le résultat ? Dix ans plus tard, les 4 grands cartels ont éclaté. En 2020, les rapports de renseignement recensaient près de 200 organisations criminelles, cellules, bandes et milices.

Pourquoi l’émiettement est-il pire que la concentration ? L’État a cru que détruire les grandes structures suffirait. Mais il a créé l’effet « Hydre de Lerne ».

  1. L’Hyper-Violence Chaotique : Un grand chef de gang peut imposer une discipline. Deux cents petits chefs de guerre en concurrence ne le peuvent pas. L’anarchie remplace l’ordre mafieux.

  2. La Prédation sur la Population : C’est le danger mortel pour Haïti. Les grands cartels mexicains vivaient de l’exportation de drogue. Les micro-cartels issus de l’éclatement, trop faibles pour l’international, se sont rabattus sur l’économie locale. Ils ont commencé à kidnapper les médecins, à extorquer les vendeurs de rue, à voler le carburant. La violence s’est démocratisée.

Si nous brisons Viv Ansanm au Bel-Air sans combler le vide, nous aurons 50 micro-gangs affamés qui terroriseront chaque ruelle pour survivre.

LA DOCTRINE DU « BUILD » : L’URBANISME SOCIAL COMME ARME DE GUERRE

Comment éviter ce scénario ? La réponse nous vient encore de l’Amérique Latine, mais cette fois de ses succès. Car si le Mexique a échoué au niveau fédéral, certains États comme le Yucatán ou Nuevo León, ainsi que la ville de Medellín en Colombie, ont réussi. La doctrine commune est claire : On ne pacifie pas par la destruction, on pacifie par la substitution et la dignité.

Il faut appliquer une stratégie de « Clear, Hold, and Build », avec une emphase brutale sur le « Build ». Voici ce que l’État doit faire concrètement au Bel-Air :

1. L’Architecture de la Dignité (Le modèle Medellín) À Medellín, Sergio Fajardo a théorisé l’Urbanisme Social avec une phrase clé : « Le plus beau pour les plus humbles ». L’État n’a pas seulement réparé des trottoirs. Il a construit des Parcs Bibliothèques (Parques Biblioteca) monumentaux, signés par les meilleurs architectes, au milieu des bidonvilles les plus dangereux. Pourquoi ? Pour le choc psychologique. Quand l’État construit un bâtiment d’excellence au Bel-Air, il envoie un message : « Vous êtes des citoyens dignes, pas des résidents de zone rouge ». Cela vole la loyauté de la population aux gangs. Au Bel-Air, il faut transformer les ruines des commissariats en centres communautaires d’élite, climatisés, connectés, ouverts aux jeunes.

2. Le Désenclavement Physique (Le modèle Nuevo León) Dans l’État mexicain de Nuevo León (Monterrey), les autorités ont compris que les gangs prospéraient dans l’isolement urbain. Ils ont lancé des programmes massifs pour percer les quartiers, créer des accès, connecter la périphérie au centre économique. Pour le Bel-Air, cela signifie briser le labyrinthe des « lakous » fermés par des artères de pénétration éclairées. Un quartier ouvert est un quartier où la police circule, où l’ambulance entre, et où le gang ne peut plus tendre d’embuscade. La lumière (éclairage public solaire autonome) est une arme de sécurité aussi puissante qu’un blindé.

3. La Reconstruction du Tissu Social (L’Exemple du Yucatán) Le Yucatán est l’État le plus sûr du Mexique, souvent comparé à l’Europe en termes de sécurité. Leur secret ? La police de proximité communautaire et l’investissement massif dans le tissu associatif. Au lieu d’envoyer seulement des troupes de choc, ils ont financé les clubs de sport, les associations de mères de famille, les ligues de football de quartier. Ils ont occupé le temps libre de la jeunesse. Au Bel-Air, une fois les tirs cessés, l’État doit inonder le quartier de travailleurs sociaux, de coachs sportifs et de médiateurs, pas seulement de policiers.

4. L’Arme Économique : Le HIMO comme contre-insurrection C’est ici que l’économie rencontre la sécurité. Le gangstérisme en Haïti est avant tout un marché du travail pour une jeunesse sans horizon. Pour assécher le recrutement des futures micro-bandes, il faut lancer des programmes massifs de Haute Intensité de Main-d’œuvre (HIMO). Dès que les tirs cessent, des milliers d’emplois doivent être créés pour la reconstruction du quartier par ses propres habitants. Il faut payer les jeunes du Bel-Air en cash, immédiatement, et décemment pour reconstruire ce qu’ils ont parfois été forcés de détruire. C’est un calcul froid : il est moins cher pour le Trésor Public de payer un salaire de journalier à 5 000 jeunes que de financer une guerre urbaine contre eux pendant dix ans. C’est acheter la paix sociale

CONCLUSION

Le Bel-Air est un test de crédibilité pour la nation. L’opération militaire est la clé qui ouvre la porte, mais elle n’est pas la maison.

Si nous laissons le Bel-Air dévasté après l’assaut, si nous pensons que la fuite des gangs est une fin en soi, nous commettrons l’erreur fédérale mexicaine : l’Hydre repoussera, plus vicieuse. L’État haïtien doit s’inspirer des réussites locales de Medellín et de Monterrey. Il doit prouver qu’il n’est pas seulement une force de répression, mais une force de construction. Le ciment, l’emploi, la bibliothèque et la lumière sont les seules munitions qui ne s’épuisent pas et qui garantissent une victoire définitive.

Au Bel-Air, il ne s’agit pas de gagner la guerre pour ensuite perdre la paix. Il s’agit de refonder la République, mètre carré par mètre carré.

L’Anatomie de la Fracture

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