Les trois angles morts de la crise sécuritaire en Haïti
Réginald Surin ·
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Une enquête nationale d’opinion menée début 2025 par le consortium Aksyon Sitwayen Angaje avec ProEco Haïti a mesuré ce que les Haïtiens pensent de leur sécurité. La chronique en tire trois angles morts, trois choses que le débat public s’obstine à ne pas regarder.
Ce que l’enquête ASA révèle quand on cesse de regarder là où tout le monde regarde.
En janvier 2025, le consortium Aksyon Sitwayen Angaje (ASA), regroupant quatre organisations de la société civile haïtienne (Nègès Mawon, Initiative de la Société Civile, Koze Jèn Yo et FIBESR), a réalisé en collaboration avec la firme ProEco Haïti une enquête nationale d’opinion sur la situation sécuritaire et politique du pays. Financée par l’Organisation internationale de la Francophonie après une interruption liée à la suspension du financement de la NDI, cette étude constitue l’une des rares bases empiriques disponibles pour saisir, à l’échelle du territoire entier, la manière dont les citoyens haïtiens vivent et perçoivent la crise.
Sa valeur tient à plusieurs caractéristiques. D’abord, sa couverture : 1 291 adultes interrogés en face-à-face dans les dix départements géographiques du pays, y compris en milieu rural (61,6 % de l’échantillon). Ensuite, sa méthodologie : un échantillonnage par la méthode LQAS (Lot Quality Assurance Sampling), validée en Haïti par CARE en 2020, avec une pondération par sexe et par département fondée sur les données IHSI, un intervalle de confiance de 95 % et une marge d’erreur de 4 %. Enfin, son spectre : l’enquête ne se limite pas à la sécurité au sens étroit. Elle couvre l’accès aux services essentiels (nourriture, santé, eau, électricité, transport, télécommunications, éducation), les déplacements forcés, la confiance institutionnelle, l’intention de vote et les dynamiques de genre. C’est cette amplitude qui rend le document exceptionnel : il permet de lire la crise sécuritaire non comme un phénomène isolé, mais comme un système dont les ramifications touchent chaque dimension de la vie nationale.
Il faut toutefois le préciser d’emblée : l’enquête recueille des perceptions déclarées, pas des comptages absolus de crimes ou de déplacés. Les chiffres qui suivent sont des pourcentages de répondants estimant que tel service est perturbé, que tel ménage a été déplacé ou a perdu un emploi. C’est une limite méthodologique réelle. Mais en matière de politique publique, la perception qui déclenche le départ, le non-retour, la méfiance ou l’abstention électorale a un poids stratégique au moins égal à celui du fait objectif.
Que révèle cette enquête lorsqu’on la lit attentivement ?
Il y a, dans la manière dont nous parlons de l’insécurité en Haïti, un mécanisme que l’on retrouve dans presque tous les conflits urbains du monde : le regard se fixe sur les flammes et ignore la fumée. On sait où se trouvent les foyers de violence. Port-au-Prince. Le Bas-Artibonite. Ces noms saturent les bulletins d’information, orientent les budgets sécuritaires. Les données ASA le confirment : le département de l’Ouest concentre 32,1 % de déplacements forcés, 46,5 % de pertes d’emploi, 58,9 % de perturbation alimentaire. L’Artibonite domine le kidnapping (15,3 % de ménages ayant contribué à une rançon). Cela ne surprend personne.
Mais la richesse de l’enquête ASA réside ailleurs : dans ce qu’elle révèle lorsqu’on détourne le regard des épicentres. Trois phénomènes apparaissent alors, que le débat public n’a pas encore absorbés. Trois angles morts de notre lecture de la crise sécuritaire. Le premier concerne ce que l’insécurité fait là où elle ne tire pas. Le deuxième, ce qu’elle coûte à celles que le discours sécuritaire mentionne sans vraiment écouter. Le troisième, ce qui se reconstruit silencieusement par le bas, pendant que les institutions du haut s’effondrent.
Ces trois constats sont reliés par un fil commun : en Haïti, tout ce qui est distant échoue ; tout ce qui est proche résiste. La violence se propage à travers la dépendance fonctionnelle à un nœud central lointain. La défiance féminine se construit par l’absence de services de proximité. La confiance se reconstruit là où l’institution est tangible et locale. Ce principe, posé ici comme hypothèse, sera vérifié par les données dans chacune des trois sections qui suivent.
I. Premier angle mort : la contagion invisible
Trois chiffres de l’enquête ASA posent problème. Le Nord-Ouest rapporte 72,6 % de transport perturbé. Le Nord rapporte 76,1 % de signal téléphonique affecté. Le Sud-Est rapporte 62,3 % de perturbation de l’accès aux soins et 68,2 % de transport. Or aucun de ces départements ne figure parmi les épicentres de la violence armée. Leurs taux de déplacement forcé restent bas (7,7 % dans le Nord, 7,4 % dans le Sud-Est).
L’explication est dans le rapport ASA lui-même : les systèmes centraux des compagnies de télécommunications sont situés à Port-au-Prince, où ils sont directement affectés par les gangs. La violence ne voyage pas physiquement vers le Nord. Elle y arrive par les câbles, les chaînes logistiques, les routes bloquées.
La fonction de contagion
On peut exprimer l’impact subi par un département j qui n’est pas lui-même violent comme une fonction de sa dépendance au nœud central :
L’idée est simple : l’impact subi par une zone dépend de l’intensité du crime dans la zone source, de son degré de dépendance fonctionnelle envers cette source (noté w : télécoms partagées, routes communes, chaînes d’approvisionnement), et de la distance. Plus la dépendance est forte, plus la contagion est sévère, même à grande distance. C’est la connectivité, et non la seule proximité géographique, qui détermine l’ampleur de la propagation.
Pour donner une mesure concrète de cette contagion, il faut construire un indicateur qui évite un piège méthodologique courant : celui de sélectionner, pour chaque département, le seul service le plus perturbé. Ce procédé, dit du cherry-picking, gonfle artificiellement les écarts. Pour éviter ce biais, nous construisons un indice composite de perturbation des services, défini comme la moyenne arithmétique de trois indicateurs explicitement disponibles par département dans le rapport ASA : le taux de perturbation du transport, celui de l’accès aux soins de santé, et celui de l’accès à la nourriture.
Cet indice mesure la perturbation moyenne perçue des services dans un département donné. On définit ensuite le ratio de contagion ρ comme le rapport entre cet indice composite et le taux de déplacement forcé, qui sert de proxy de la violence directe locale :
Lorsque ρ est proche de 1, la perturbation des services est proportionnelle à la violence locale : le département « produit » et « subit » dans des proportions comparables. Lorsque ρ dépasse largement 1, le département subit une perturbation disproportionnée par rapport à sa propre violence : il importe de la déstabilisation. Le tableau 1 présente les résultats pour les cinq départements où les trois indicateurs sont explicitement disponibles dans le rapport ASA.
| Département | Transport | Soins | Nourriture | ICS | Dépl. | Ratio |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Sud-Est | 68,2 | 62,3 | 44,1 | 58,2 | 7,4 | 7,9 |
| Nord | 60,8 | 29,6 | 34,2 | 41,5 | 7,7 | 5,4 |
| Centre | 17,4 | 21,4 | 18,2 | 19,0 | 7,1 | 2,7 |
| Sud | 7,9 | 22,2 | 34,0 | 21,4 | 11,1 | 1,9 |
| Ouest (réf.) | 34,9 | 58,5 | 58,9 | 50,8 | 32,1 | 1,6 |
Tableau 1. Indice composite de perturbation et ratio de contagion. Toutes les colonnes sont en pourcentage, sauf le ratio de la dernière. Calculs de l’auteur à partir de l’enquête ASA/ProEco Haïti, janvier 2025 (n = 1 291). ICS : indice composite de perturbation des services, moyenne des trois indicateurs déclaratifs qui précèdent. Dépl. : taux de déplacement forcé déclaré, proxy de violence directe. Ratio : c’est le ρ de l’équation 3, rapport de l’ICS au déplacement forcé. Le Nord-Ouest, avec 72,6 % de transport perturbé, n’est pas inclus faute de données explicites sur les soins et la nourriture dans le rapport.
La hiérarchie est nette. L’Ouest, épicentre de la violence, affiche un ρ de 1,6 : sa perturbation de services est à peu près proportionnelle à sa violence directe. Le Sud (1,9) et le Centre (2,7) se situent dans des ordres de grandeur comparables. Le Nord et le Sud-Est, en revanche, affichent des ratios de 5,4 et 7,9 : ils déclarent subir une perturbation de services cinq à huit fois supérieure à ce que leur niveau de violence directe laisserait présager.
Vérification empirique : la corrélation de Spearman
Si la perturbation des services était purement locale, c’est-à-dire proportionnelle à la violence dans chaque département, on devrait observer une corrélation de rang élevée entre le taux de déplacement forcé et l’indice composite de perturbation. Le coefficient de corrélation de Spearman, calculé sur les cinq départements du tableau 1, permet de le tester. Les rangs sont les suivants :
| Département | Dépl. forcé (%) | Rang D | ICS (%) | Rang C | d² |
|---|---|---|---|---|---|
| Ouest | 32,1 | 1 | 50,8 | 2 | 1 |
| Sud | 11,1 | 2 | 21,4 | 4 | 4 |
| Nord | 7,7 | 3 | 41,5 | 3 | 0 |
| Sud-Est | 7,4 | 4 | 58,2 | 1 | 9 |
| Centre | 7,1 | 5 | 19,0 | 5 | 0 |
| Somme | 14 |
Tableau 1 bis. Rangs départementaux pour le calcul de Spearman. Rang D : rang selon le déplacement forcé. Rang C : rang selon l’indice composite. d² : carré de l’écart entre les deux rangs.
Le résultat est éloquent. Le coefficient de Spearman entre violence directe et perturbation des services est de 0,30 : une corrélation faible. Avec n = 5, ce coefficient n’est pas statistiquement significatif (la valeur critique à 5 % pour n = 5 est d’environ 0,90). Mais la faiblesse même de cette corrélation est informative. Si la perturbation des services était déterminée localement par la violence, nous observerions un proche de 1. Le fait qu’il soit de 0,30 signifie que la violence directe n’explique qu’une fraction de la perturbation des services. D’autres facteurs interviennent, et le principal est la dépendance fonctionnelle au nœud central. Le Sud-Est, qui écrase la corrélation (d² = 9), est le cas le plus parlant : faible violence, forte perturbation. C’est le marqueur même de la contagion invisible.
Deux réserves méthodologiques s’imposent. D’une part, nous travaillons avec cinq observations, ce qui interdit toute prétention de robustesse statistique ; la corrélation de Spearman est ici un outil exploratoire, pas une preuve formelle. D’autre part, les trois indicateurs retenus sont des perceptions déclarées, non des mesures objectives de fonctionnement des services ; le ratio ρ mesure donc un décalage perçu, pas une contagion physique. Ces limites posées, la convergence entre le ratio ρ et la corrélation de Spearman dessine un tableau cohérent : la perturbation des services en Haïti ne se réduit pas à un problème local.
L’implication stratégique est directe. Sécuriser Port-au-Prince, ce n’est pas seulement servir Port-au-Prince. C’est débloquer le signal du Nord, le transport du Nord-Ouest, l’approvisionnement du Sud-Est. Le nœud central concentre la violence ; mais sa stabilisation libérerait un dividende sécuritaire national mesurable par la baisse attendue des ratios ρ dans les départements périphériques.
II. Deuxième angle mort : le coût genré de l’insécurité
Parmi les personnes déplacées par l’insécurité, 49,4 % des hommes envisagent de retourner dans leur ancien quartier si la situation s’améliore. Chez les femmes : 33,0 %. Seize points d’écart. Ce chiffre, noyé dans la section genre du rapport ASA, est l’un des plus lourds de conséquences du document.
Deux calculs différents du retour
Les hommes et les femmes ne mesurent pas la « sécurité » de la même manière. Le rapport ASA le formule clairement : pour les femmes, la sécurité ne se résume pas à l’absence de violence. Elle inclut l’accès aux soins, la scolarisation des enfants, la stabilité résidentielle. On peut exprimer cette différence par deux fonctions :
Dans ce premier modèle, un homme déplacé raisonne avec deux variables : le revenu qu’il peut récupérer dans sa zone d’origine et le risque de violence qui y persiste. Si la violence baisse, le calcul bascule et il revient. La fonction féminine est différente :
Ici, quatre variables interviennent. Même si la violence diminue (β baisse), le retour reste négatif si les services ne sont pas rétablis (γ : écoles, soins, eau, transport) ou si le risque pour les enfants persiste (δ). Le seuil de retour féminin est structurellement plus exigeant que le seuil masculin. C’est exactement ce que disent les 33 % de femmes qui n’envisagent pas de revenir.
Le tableau suivant quantifie les écarts genrés que l’enquête mesure.
| Indicateur | Femmes | Hommes | Δ | Variable |
|---|---|---|---|---|
| Intention de retour | 33,0 | 49,4 | -16,4 | U (résultat) |
| Sécurité ressentie après déplacement | 81,4 | 94,1 | -12,7 | β (risque) |
| Journées sans manger | 64,6 | 57,0 | +7,6 | γ (services) |
| Aucune activité économique | 37,2 | 18,7 | +18,5 | α (revenu) |
| Intention de vote | 51,3 | 64,1 | -12,8 | |
| Favorable à une force étrangère | 56,2 | 48,1 | +8,1 | |
| Approbation Bwa Kale | 45,6 | 53,7 | -8,1 |
Tableau 2. Le coût genré de l’insécurité, écarts mesurés. Les colonnes Femmes et Hommes sont en pourcentage, l’écart Δ en points. Source : enquête ASA/ProEco Haïti, janvier 2025. La dernière colonne relie chaque indicateur aux variables des équations 5a et 5b ; les trois derniers indicateurs mesurent une orientation, pas un paramètre du modèle.
Chaque ligne du tableau alimente le modèle. Les femmes ont moins de revenus (α : 37,2 % d’inactives contre 18,7 %), un accès plus fragile aux services (γ : 64,6 % de jours sans manger contre 57 %), et un sentiment de sécurité moindre même après déplacement (β : 81,4 % contre 94,1 %). Chaque variable pèse dans la même direction : le seuil de retour féminin est structurellement supérieur au seuil masculin.
Conséquence directe : une stratégie sécuritaire qui rétablit l’ordre par la force sans restaurer les services (santé, éducation, eau, transport) ne ramènera pas les femmes. Or, sans retour des femmes, pas de reconstruction des marchés informels, pas de reprise de la scolarisation, pas de rétablissement de la vie communautaire. Définir la sécurité comme la seule absence de violence armée, c’est utiliser un indicateur masculin dans un pays où 57,3 % de la population adulte est féminine.
III. Troisième angle mort : la confiance qui monte par le bas
Dans un paysage de méfiance généralisée, une donnée détonne. Les autorités locales, c’est-à-dire les mairies, n’inspirent la méfiance que de 33,8 % des répondants, contre 60,3 % pour les partis politiques, 52,4 % pour le conseil présidentiel de l’époque, et 51,0 % pour la Primature. La hiérarchie est nette : plus l’institution est éloignée du quotidien des gens, plus elle est rejetée.
| Institution | Méfiance 2025 | Méfiance 2021 | Δ | Proximité |
|---|---|---|---|---|
| Partis politiques | 60,3 | n. d. | n. d. | Nulle |
| Présidence / CPT | 52,4 | 43,3 | +9,1 | Très faible |
| Primature | 51,0 | n. d. | n. d. | Faible |
| CEP | 46,1 | 57,9 | -11,8 | Faible |
| Justice | 37,6 | n. d. | n. d. | Modérée |
| Autorités locales (mairies) | 33,8 | 56,4 | -22,6 | Forte |
| Organisations internationales | 31,7 | n. d. | n. d. | Modérée (projets) |
| Médias traditionnels | 20,4 | n. d. | n. d. | Forte (quotidien) |
Tableau 3. Gradient de confiance institutionnelle. Les deux colonnes de méfiance sont en pourcentage, l’écart Δ en points. La dernière colonne indique la proximité de l’institution au citoyen. Sources : ASA/ProEco 2025 et OCID 2021. Les données 2021 proviennent d’une enquête de méthodologie différente : la comparaison est indicative. Le CPT, conseil présidentiel de transition, a cessé d’exister depuis. « n. d. » : donnée non disponible pour 2021.
Le chiffre le plus frappant est le Δ des autorités locales : -22,6 points entre 2021 et 2025. Pendant la période la plus violente de l’histoire récente d’Haïti, la confiance envers les mairies a augmenté de 22 points. C’est contre-intuitif. C’est précisément pour cela que c’est significatif.
Ce gradient obéit à une règle formalisable :
Trois facteurs déterminent la confiance envers une institution : sa distance physique et relationnelle par rapport au citoyen, sa présence perçue dans le quotidien, et sa capacité à produire des résultats concrets et observables. Les mairies maximisent ces trois paramètres. La Primature et les partis politiques les minimisent. La dernière colonne du tableau 3 met en évidence cette corrélation entre proximité et confiance. Ce n’est pas une coïncidence. C’est un gradient. Et ce gradient a une implication directe : la légitimité de l’État haïtien ne se reconstruira pas depuis le sommet. Elle se reconstruira depuis les mairies, les CASEC, les espaces où le citoyen peut voir, toucher et juger l’action publique.
Un dernier chiffre cimente ce constat : 95,4 % des répondants estiment que la sécurité doit être rétablie avant toute élection. La légitimité électorale est conditionnée à la légitimité sécuritaire. Et la légitimité sécuritaire se démontre sur le terrain, pas dans les palais.
IV. Un principe, trois conséquences
Les trois angles morts convergent vers un principe unique : en Haïti, tout ce qui est distant échoue ; tout ce qui est proche résiste. La violence se propage par dépendance fonctionnelle à un nœud central distant. La défiance féminine se construit par l’absence de services de proximité. La confiance se reconstruit par la présence institutionnelle locale. Même logique. Trois manifestations.
Cette convergence se traduit en trois inflexions stratégiques mesurables :
| Angle mort | Logique actuelle | Correction | Mesure ASA |
|---|---|---|---|
| Contagion | Déployer partout | Stabiliser le nœud central | ρ Sud-Est = 7,9 ; r de Spearman = 0,30 |
| Coût genré | Sécurité, c’est la fin de la violence | Sécurité, c’est aussi services et stabilité | Écart de retour entre femmes et hommes, -16,4 pts |
| Confiance | Légitimité par le haut, élections et Constitution | Légitimité par le bas, mairies et résultats locaux | Écart mairies entre 2021 et 2025, -22,6 pts |
Tableau 4. Inflexions stratégiques, chacune adossée à une mesure tirée des données.
Formellement, la dérivée partielle de la sécurité nationale par rapport aux ressources déployées au nœud central est supérieure à celle d’un déploiement uniforme :
Autrement dit, une gourde investie dans la stabilisation de Port-au-Prince produit un rendement sécuritaire national plus élevé que la même gourde répartie uniformément sur dix départements, parce que la stabilisation du nœud libère les départements qui en dépendent. Mais cette équation ne suffit pas si la « sécurité » n’est pas redéfinie pour inclure le seuil féminin, services, stabilité, prévisibilité, et si l’investissement institutionnel ne cible pas les lieux où la confiance survit encore : les autorités locales.
Ce que 1 291 voix nous demandent d’entendre
Il faut mesurer ce que représente cette enquête. Pendant onze jours de janvier 2025, dans un pays où les déplacements sont un risque et l’accès au terrain une négociation permanente avec la violence, 66 enquêteurs ont parcouru les dix départements pour recueillir, en face-à-face, la parole de 1 291 citoyens. Ce sont des données de perception, pas des comptages absolus. Mais dans un pays où l’appareil statistique est démantelé, où aucun recensement n’a été conduit depuis des années, où les registres administratifs sont lacunaires quand ils existent, cette enquête constitue l’un des rares témoignages structurés de ce que vit la population haïtienne. L’ignorer serait une faute intellectuelle. Ne pas l’exploiter jusqu’au bout serait un gaspillage.
Or, lue attentivement, cette enquête dit trois choses que le débat public refuse encore de formuler. Elle dit que l’insécurité détruit bien au-delà de son périmètre visible : trois départements déclarent une perturbation de services entre six et dix fois supérieure à ce que leur niveau de violence directe laisserait présager. Elle dit que les femmes paient un coût que nos indicateurs ne captent pas, et que leur non-retour compromet la reconstruction même des quartiers que l’on prétend sécuriser. Elle dit, enfin, que la confiance publique ne s’est pas dissoute uniformément : elle survit là où l’institution est proche, tangible, observable, et c’est depuis ces lieux que l’État pourrait, s’il le voulait, commencer à se reconstruire.
La question n’est donc pas combien de policiers déployer. C’est où les déployer, pour que la stabilisation du nœud central libère un dividende national. C’est pour qui sécuriser, sachant que les femmes ne reviendront pas sans la restauration des services qui rendent la vie possible. C’est avec quel ancrage reconstruire, sachant que la confiance s’enracine dans les mairies et non dans les palais.
Haïti ne manque pas de diagnostics. Le pays croule sous les rapports, les évaluations, les matrices de recommandations. Ce qui manque, c’est la capacité à lire les données disponibles avec la rigueur et l’honnêteté qu’elles exigent, plutôt qu’à travers le prisme des certitudes préétablies. L’enquête ASA offre cette opportunité. Elle pose les bases d’une conversation différente sur la sécurité, fondée non sur ce que nous croyons savoir, mais sur ce que les citoyens déclarent vivre.
Trois angles morts. Un seul défaut d’optique. Et une responsabilité collective : celle de ne pas détourner le regard une fois de plus.
Limites méthodologiques
La rigueur impose de nommer explicitement les limites de l’exercice conduit dans ces pages. Premièrement, les données de l’enquête ASA sont des perceptions déclarées, recueillies par auto-déclaration en face-à-face. Elles peuvent être affectées par des biais de rappel, de désirabilité sociale ou de disponibilité cognitive. Les ratios ρ mesurent un décalage perceptuel, pas une contagion physique objectivement documentée.
Deuxièmement, la couverture territoriale est inégale. Comme le rapport ASA le souligne lui-même, les zones les plus dangereuses de l’Ouest et de l’Artibonite n’ont pas pu être couvertes en raison des contraintes d’accès. Les résultats de ces deux départements reflètent donc davantage la situation des zones accessibles que celle des épicentres les plus violents. Cela signifie que les taux de perturbation de l’Ouest sont probablement sous-estimés, et que le ratio ρ de l’Ouest (1,6) pourrait en réalité être plus proche de 1.
Troisièmement, la corrélation de Spearman ( = 0,30) est calculée sur cinq observations. Avec un échantillon aussi réduit, elle n’atteint pas le seuil de significativité statistique et ne peut constituer qu’une indication exploratoire, pas une preuve formelle. Quatrièmement, la comparaison longitudinale avec l’enquête OCID de 2021 doit être interprétée avec prudence : les méthodologies, les questionnaires et les contextes diffèrent, ce qui limite la portée des évolutions observées.
Enfin, l’indice composite de perturbation des services repose sur trois indicateurs parmi les sept que le rapport documente, retenus pour leur disponibilité explicite par département. Un indice intégrant les sept indicateurs (transport, télécom, soins, eau, électricité, écoles, nourriture) serait plus robuste, mais les données désagrégées ne sont pas toutes explicitement rapportées pour l’ensemble des départements. Ces limites n’invalident pas les tendances identifiées, mais elles en fixent le périmètre de validité : il s’agit d’une lecture analytique fondée sur les meilleures données disponibles, pas d’une démonstration économétrique au sens strict.
Références
Aksyon Sitwayen Angaje (ASA) et ProEco Haïti (2025). Rapport d’enquête d’opinion sur la situation sécuritaire et politique en Haïti. Avec le soutien de l’OIF et du MEAE.
Braga, A., Papachristos, A. et Hureau, D. (2014). The Effects of Hot Spots Policing on Crime. Justice Quarterly, 31(4), 633-663.
CARE et ONU Femmes (2020). Analyse rapide de genre : Haïti.
CNSA (2024). Analyse de la sécurité alimentaire en Haïti, mars-juin 2024.
OCID (2021). Enquête nationale sur la gouvernance démocratique en Haïti.
Sherman, L., Gartin, P. et Buerger, M. (1989). Hot Spots of Predatory Crime. Criminology, 27(1), 27-55.