La dette de sang : de la complicité à la rédemption des élites et de l’État
Réginald Surin · · English
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Il persiste au sommet de la pyramide sociale haïtienne l’illusion du Titanic : survivre en première classe pendant que la coque se déchire. La chronique en établit le coût et propose un impôt de guerre, payé conjointement par le secteur privé et les pouvoirs publics.
Manifeste pour un « Impôt de Guerre » et une Union Sacrée : pourquoi le secteur privé et les pouvoirs publics doivent payer ensemble la facture de la reconquête ou périr séparément.
LA FIN DU MYTHE DU « TITANIC »
Il existe une illusion tenace au sommet de la pyramide sociale haïtienne, une chimère qui a longtemps bercé les nuits de Pétion-Ville, de Kenscoff et des hauteurs inaccessibles. C’est l’illusion du « Titanic » : la croyance arrogante que l’on peut survivre indéfiniment, le champagne à la main, dans les cabines de première classe, alors même que la coque du navire est éventrée en troisième classe et que l’eau monte.
Cette illusion est morte. Les événements récents nous l’ont prouvé avec une brutalité pédagogique. La violence n’a plus de frontières géographiques. Elle ne demande plus de « laissez-passer » pour monter vers les hauteurs. Lorsque le Bel-Air, Solino ou le Centre-Ville s’embrasent, la fumée noircit les murs des villas les plus fortifiées, et l’économie tout entière s’asphyxie.
Aujourd’hui, alors que les forces de l’ordre, dans un sursaut de dignité, montent à l’assaut des bastions criminels pour tenter de sauver ce qui reste de la République, une question dérangeante mais inévitable se pose : Où sont les élites ? Et par « élites », je n’entends pas seulement les capitaines d’industrie, mais aussi cette classe politique prédatrice qui a dirigé l’État.
Il faut avoir le courage de le dire sans complaisance : si ce pays est fracturé, c’est parce qu’il a été méthodiquement cassé. Cassé par une élite économique qui a trop souvent pratiqué la sécession silencieuse, refusant d’investir dans le bien commun. Cassé par des pouvoirs publics qui ont transformé l’État en une mangeoire personnelle, laissant les gangs remplir le vide régalien.
Mais l’heure n’est plus au procès moral, car le tribunal est en feu. L’heure est au calcul de survie. Les opérations de reconquête coûtent cher. La reconstruction sociale (« Le Build ») coûte encore plus cher. L’État, exsangue, pillé, ne peut pas porter ce fardeau seul.
Ce texte est un appel à la mobilisation générale. Il explique pourquoi et comment les élites économiques et les pouvoirs publics doivent passer du statut de coupables passifs à celui d’actionnaires de la sécurité.
AUTOPSIE D’UNE RESPONSABILITÉ PARTAGÉE
Avant de demander aux élites de payer, il faut leur rappeler pourquoi elles ont une dette. La fracture haïtienne n’est pas un accident de la nature ; c’est une construction humaine.
1. La Sécession des Élites Économiques
Pendant des décennies, une partie du secteur privé haïtien a vécu dans une bulle d’impunité fiscale et sociale. Le modèle était simple : l’importation massive, la rente de monopole, et le désinvestissement total dans le tissu social environnant.
On a construit des murs de plus en plus hauts pour se protéger de la misère, au lieu de construire des écoles pour la réduire. Pire, par pragmatisme cynique, certains pans du secteur privé ont cru pouvoir « acheter la paix » en finançant des chefs de bandes pour sécuriser leurs convois ou leurs entrepôts.
C’était un pacte faustien. En nourrissant le crocodile pour qu’il mange les autres, on a fini par le rendre assez gros pour qu’il nous dévore. Aujourd’hui, les gangs ne demandent plus l’aumône ; ils exigent la totalité. L’élite économique est responsable d’avoir cru qu’elle pouvait prospérer dans un océan de détresse sans jamais se mouiller.
2. La Trahison des Pouvoirs Publics
Mais ne nous y trompons pas : si l’élite économique a péché par égoïsme, l’élite politique a péché par prédation. Les pouvoirs publics portent la responsabilité écrasante d’avoir démissionné.
Ce sont des sénateurs, des ministres, des directeurs généraux qui ont, pendant vingt ans, utilisé les gangs comme outils de régulation électorale. Ce sont les douanes de l’État qui ont laissé entrer les containers d’armes et de munitions qui tuent aujourd’hui nos policiers.
L’État n’a pas été « submergé » par les gangs ; il les a, à bien des égards, incubés. Demander aujourd’hui au secteur privé de contribuer sans exiger des pouvoirs publics un mea culpa et une réforme drastique serait une escroquerie.
Nous sommes donc face à une « double faillite ». Pour en sortir, il faut une « double mobilisation ».
LE MODÈLE COLOMBIEN : QUAND LES ÉLITES PAIENT POUR SURVIVRE
L’État haïtien est techniquement en faillite. Il ne peut pas financer une guerre de haute intensité et une reconstruction sociale (« Plan Marshall ») avec ses recettes actuelles. Il faut de l’argent frais, tout de suite.
L’argument classique du patronat est connu et audible : « Je paie déjà ma sécurité privée, mes génératrices, mon eau, mes routes. L’État ne me donne rien, il me vole via la douane. Pourquoi donnerais-je un centime de plus ? »
C’est un raisonnement valide en temps de paix. C’est un raisonnement suicidaire en temps de guerre.
La Colombie de 2002 : Au Bord du Gouffre
Pour comprendre ce qui est possible, regardons la Colombie d’Álvaro Uribe. En 2002, lorsqu’il prend ses fonctions, le pays est à genoux. Au début des années 2000, certaines estimations considéraient qu’une part très importante du territoire échappait à l’autorité de l’État, jusqu’à environ 40 % selon des observateurs cités par le Congressional Research Service américain. Le pays enregistre environ 28 000 à 29 000 homicides par an, soit près de 80 morts par jour. Avec près de 3 000 enlèvements annuels, la Colombie est la capitale mondiale du kidnapping. Les forces armées sont démoralisées et sous-équipées, l’État n’a plus les moyens de payer correctement les salaires militaires ni d’acheter du matériel. Les élites économiques transfèrent massivement leurs capitaux à Miami et Panama.
Face à cette situation, Uribe fait un pari audacieux : demander aux riches de financer leur propre survie.
L’Impôt pour la Sécurité Démocratique (2002-2006)
En août 2002, l’État colombien instaure un impôt exceptionnel destiné à financer l’effort de sécurité, au taux de 1,2 % calculé sur le patrimoine liquide fiscal détenu au 31 août 2002, dans le champ des contribuables concernés. La mesure est juridiquement encadrée par le Décret 1838 de 2002 et explicitement fléchée vers la préservation de la sécurité démocratique. Prévu initialement pour une durée limitée, l’impôt est prolongé et génère des ressources substantielles pour l’État (El Tiempo rapporte par exemple 2,41 billions de pesos déjà collectés en 2004).
Ces fonds exceptionnels permettent à l’État colombien de financer l’équipement des forces armées et de police, l’extension du réseau de postes sécurisés sur le territoire, ainsi que le renforcement des capacités de renseignement et de justice. L’effort est massif et soutenu pendant plusieurs années.
Résultats Chiffrés : Le Retournement Colombien
En 4 ans (2002-2006), les résultats sont spectaculaires. Le tableau ci-dessous montre l’évolution des principaux indicateurs de sécurité :
| Indicateur | 2002 | 2006 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Homicides (par an) | ~28-29k | ~16-18k | -40 % |
| Kidnappings totaux | 2 986 | 687 | -77 % |
| Kidnappings extorsifs | 1 676 | 282 | -83 % |
| Attentats terroristes | 1 645 | 663 | -60 % |
Sources : Ministerio de Defensa Nacional de Colombia, Police Nationale, diverses sources secondaires convergentes
Le calcul rationnel des élites colombiennes. Les élites colombiennes ont accepté de contribuer parce qu’elles ont compris une vérité simple : un patrimoine de 100 millions USD dans un pays en guerre civile ne vaut rien, car il ne peut ni produire de revenus ni être transféré en sécurité. En revanche, un patrimoine de 98 ou 99 millions USD (après impôt) dans un pays sécurisé vaut tout, car il redevient productif. L’investissement étranger direct a fortement augmenté après 2004-2005, la confiance économique est revenue, et les élites ont récupéré un État capable de protéger leurs activités.
Voilà la leçon : les élites colombiennes n’ont pas payé par altruisme. Elles ont payé parce que c’était leur seule chance de survie économique.
Les Leçons pour Haïti
Le modèle colombien nous enseigne trois vérités incontournables. Première vérité : sans financement massif et immédiat, aucune reconquête n’est possible. Les blindés qui entrent au Bel-Air aujourd’hui ont besoin de munitions, de carburant, de primes pour les hommes qui risquent leur vie. L’État haïtien ne peut pas le payer seul. Deuxième vérité : la méfiance envers l’État est légitime. C’est pourquoi l’argent doit être géré par un fonds indépendant avec un droit de veto des contributeurs, exactement comme en Colombie où des représentants du secteur privé participaient à la gouvernance des ressources. Troisième vérité : le calcul est rationnel. Si le secteur privé haïtien accepte de contribuer pour financer la reconquête, il récupère un pays où les usines, les banques et les commerces peuvent fonctionner sans extorsion.
LA PROPOSITION HAÏTIENNE : LE « FONDS DE DÉFENSE ET DE RECONSTRUCTION »
Inspiré du modèle colombien, voici la structure concrète que je propose pour Haïti.
1. Mécanisme de Contribution
Contribution exceptionnelle de 1 % à 1,5 % des actifs nets pour les entreprises dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 50 millions de gourdes et les patrimoines individuels supérieurs à 10 millions USD. Durée : 3 ans (renouvelable selon résultats). Objectif de collecte : 150 à 200 millions USD par an.
2. Gouvernance du Fonds
Comité tripartite de gestion : 5 représentants du secteur privé (élus par les contributeurs), 3 représentants de l’État (Ministères de l’Intérieur, de la Défense, et des Finances), et 2 observateurs internationaux (ONU, Banque Mondiale, ou organisation de la société civile). Règles de décision : chaque dépense supérieure à 1 million USD nécessite l’accord de 6 membres sur 10 (dont au moins 3 représentants du secteur privé). Audits trimestriels obligatoires publiés en ligne.
3. Affectation des Fonds
60 % pour l’équipement tactique de la PNH et la FADH (blindés, drones, gilets pare-balles, primes de risque pour les policiers au front versées directement), 30 % pour les programmes HIMO dans les zones reconquises (salaires pour les jeunes qui reconstruisent les infrastructures : routes, écoles, centres de santé), et 10 % pour la justice et le renseignement (protection des témoins, formation des juges, cellules de renseignement financier).
Ce n’est pas de la charité. C’est une prime d’assurance-vie. Les élites qui contribuent aujourd’hui récupéreront un pays où leurs entreprises peuvent fonctionner sans extorsion.
L’ACCOMPAGNEMENT OPÉRATIONNEL : QUAND LE PRIVÉ SAIT FAIRE CE QUE L’ÉTAT NE SAIT PLUS
L’argent est nécessaire, mais pas suffisant. L’élite haïtienne possède une ressource que l’État a perdue : la compétence logistique. Les pouvoirs publics sont sclérosés, lents, bureaucratisés. Les grands groupes privés (agroalimentaire, distribution, construction) savent gérer des chaînes d’approvisionnement complexes en temps réel.
1. Le Partenariat Logistique de Crise
Quand la PNH reprend le Bel-Air ou Solino, il faut immédiatement apporter de l’eau, de la nourriture, du ciment. L’État ne sait pas le faire vite. Le secteur privé, si. Les entreprises doivent mettre leur flotte de camions, leurs entrepôts et, surtout, leurs cadres logisticiens à la disposition de l’effort de reconstruction. Imaginez une « Task Force » où les experts en logistique de la grande distribution organisent le ravitaillement des quartiers sinistrés sous escorte policière. Ce serait une démonstration de puissance et d’efficacité que les gangs ne pourraient pas égaler.
2. Le Renseignement d’Entreprise
C’est un sujet tabou. Le secteur privé est la première victime de l’extorsion, mais c’est aussi la source d’information la plus précise. Les chefs d’entreprises savent qui collecte la taxe, où, à quelle heure, et via quels circuits. Il faut briser l’omerta. Il faut une cellule de liaison confidentielle où le secteur privé peut fournir du renseignement financier à la police sans crainte de représailles. Cesser de payer la « protection » aux gangs pour financer la police est un risque immense, certes. Mais continuer à financer son propre bourreau en espérant être mangé en dernier est une certitude de mort.
LE « BOUCLIER SOCIAL » : CRÉER DES OPPORTUNITÉS ÉCONOMIQUES
Nous avons parlé argent et logistique. Parlons maintenant de la fracture économique. Si nous reprenons le Bel-Air militairement, que ferons-nous des jeunes hommes de 20 ans qui y vivent ? Si l’économie formelle ne leur offre aucune perspective, le gang demeurera leur seule option.
L’Initiative « Zones d’Opportunité Économique »
L’accompagnement des élites doit être un Choc d’Investissement Productif dans les zones reconquises. Il faut créer des ateliers de sous-traitance aux lisières des quartiers populaires (confection textile, assemblage électronique, transformation agroalimentaire), développer des centres d’appels et services numériques (Haïti possède une main-d’œuvre francophone et créolophone qui peut servir les marchés nord-américains et caribéens), et financer des programmes de formation professionnelle accélérée conjointement par le secteur privé et les bailleurs internationaux (3 à 6 mois pour former des soudeurs, électriciens, mécaniciens).
Ce n’est pas de la RSE pour faire joli dans un rapport annuel. C’est de la stratégie contre-insurrectionnelle. Un jeune qui a une fiche de paie ne pose plus de bombes. Il défend son emploi.
LE DEVOIR DES POUVOIRS PUBLICS : LA FIN DE LA PRÉDATION
Ce manifeste serait incomplet et injuste s’il ne s’adressait qu’au privé. L’État ne peut pas se contenter de tendre la main pour encaisser le chèque des élites. Il doit se réformer, ou disparaître. Pour que le secteur privé accepte de payer cet « Impôt de Guerre » et de s’engager, les Pouvoirs Publics doivent donner des gages immédiats et sanglants de leur changement de logiciel.
La Fin de l’Impunité Douanière. C’est le scandale absolu. On ne peut pas demander aux policiers de mourir au front si les douaniers continuent, contre des pots-de-vin, de laisser entrer les munitions qui les tueront. L’État doit placer les ports sous tutelle sécuritaire militarisée et transparente. Chaque balle qui entre est une trahison de l’État envers ses propres troupes.
La Justice ou le Chaos. Les opérations de reconquête vont produire des prisonniers. Si la chaîne pénale (juges, commissaires) continue de libérer les chefs de gangs contre rémunération, tout cet effort sera vain. L’élite judiciaire doit, elle aussi, choisir son camp. Il faut des tribunaux spécialisés, sécurisés, et des juges « sans visage » (protégés et anonymes) pour traiter les dossiers de terrorisme urbain, comme l’a fait l’Italie contre la Mafia.
L’Exemplarité du Train de Vie. On ne peut pas demander un effort exceptionnel aux entrepreneurs si les ministres et directeurs généraux continuent de rouler carrosses et de dilapider les maigres ressources. L’austérité de l’État doit être le miroir de l’effort de guerre demandé à la nation.
L’UNION SACRÉE OU LE SUICIDE COLLECTIF
Haïti est à la croisée des chemins. L’option du « statu quo » n’existe plus. L’option de la fuite massive des capitaux est une illusion (on ne transfère pas des usines et des terres dans une valise). La fracture entre l’élite et le peuple, entre le privé et le public, est la brèche dans laquelle les gangs se sont engouffrés. Pour refermer cette brèche, il faut plus que du ciment ; il faut un nouveau contrat social.
D’un côté, une élite économique qui accepte enfin de payer le prix de sa sécurité et d’investir dans l’économie productive des zones populaires. De l’autre, une puissance publique qui cesse d’être un prédateur pour redevenir un protecteur.
Messieurs les capitaines d’industrie, Messieurs les dirigeants politiques : l’Histoire vous regarde.
Les blindés qui entrent au Bel-Air vous offrent une fenêtre d’opportunité, peut-être la dernière. Ne la gâchez pas par avarice ou par cynisme. Transformez cette reconquête militaire en refondation nationale.
Si vous refusez de payer la facture de la paix aujourd’hui, soyez assurés que vous paierez, demain, le prix de l’effondrement total. Et ce prix-là ne se négocie pas.