Kenscoff : la crête est prise, la montagne reste ouverte
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En trois semaines, la police a remonté le chemin des gangs en sens inverse, du bourg de Kenscoff jusqu’au bord du plateau, et pour la première fois depuis janvier 2025 dans le bon ordre. La chronique suit ce chemin depuis Carrefour, situe sur le relief ce que septembre a réellement gagné, puis les trois pièges du terrain et ce qui reste ouvert : le dernier kilomètre jusqu’au rebord du mur, Wynne Farm au-dessus du bourg, et la durée.
Depuis la mi-septembre, la police reprend Kenscoff localité par localité, et pour la première fois depuis janvier 2025 elle le fait dans le bon ordre. Pour comprendre ce que cela vaut, il faut suivre le chemin que prennent les gangs pour monter, et regarder où la police en est dessus, et ce qu’il lui reste devant.
Le 26 septembre, la Police nationale a annoncé le contrôle total de Godet, de Viard 1, de Viard 2 et de Bois d’Avril (Le Nouvelliste, 28 septembre 2026). Le 6 octobre, dans l’après-midi, elle a ajouté Belot et l’hôtel Le Montcel à la liste. Après deux massacres en moins de deux mois, ces annonces ont été reçues avec soulagement, et elles le méritent. Mais une liste de localités reprises ne dit pas grand-chose à qui ne sait pas où elles sont ni ce qu’elles valent. Une annonce dit ce que l’on a pris ; elle ne dit pas si l’on pourra le garder.
Pour répondre à cette question, il faut regarder le terrain, parce qu’à Kenscoff c’est le terrain qui décide : qui voit qui, qui arrive le premier, et ce qu’un poste placé ici plutôt que là peut empêcher. Cet article commence donc par le commencement. Il décrit le chemin par lequel les gangs montent, du bas vers le haut, en nommant au passage chaque élément du relief qui comptera ensuite. Une fois ce chemin dans la tête, on voit facilement ce que la police a réellement gagné depuis septembre, ce qui reste devant elle, les trois pièges que ce relief tend à quiconque tient Kenscoff, et ce qu’il reste à faire pour dire bravo sans se tromper.
Un mot avant de monter. Tout ce qui suit repose sur les sources publiques : les communiqués de la police, la presse, les rapports du BINUH et du RNDDH, et un modèle de terrain. La police sait des choses que ces sources ne disent pas, et elle tient peut-être des positions qu’elle n’annonce pas, ce qui serait d’ailleurs normal. Cet article ne juge donc pas ce qu’elle fait ; il dit ce que le terrain demande, et où en sont les annonces publiques, à la date du 6 octobre, par rapport à cela. C’est à elle de dire si l’écart est réel ou seulement apparent.
Le chemin de la montée, de Carrefour à Kenscoff
Les gangs qui attaquent Kenscoff viennent presque tous de Carrefour, à l’ouest. C’est établi depuis le premier massacre : le rapport du BINUH d’avril 2025 décrit des groupes armés montant à pied depuis la plaine, avec des ânes chargés de munitions. Partons donc de là, et montons avec eux.
Carrefour est dans la plaine, à 57 mètres d’altitude. Sur près de neuf kilomètres, le terrain monte comme une longue côte, autour de 10 % en moyenne, fatigante mais sans obstacle, jusqu’aux environs de Procy, un petit village posé sur la pente, vers 940 mètres. Juste après Procy, le chemin plonge dans une ravine et redescend à 741 mètres. C’est là que tout change. Du fond de cette ravine se dresse une pente qui gagne 754 mètres de hauteur en seulement 2,1 kilomètres. La pente moyenne est de 36 %, et le dernier kilomètre, le plus haut, grimpe à 40 %. Dans cet article, cette pente s’appelle le mur. C’est le premier mot à retenir, parce que c’est l’obstacle principal entre les gangs et la commune.
Le haut du mur, là où la pente s’arrête d’un coup, se trouve à 1 495 mètres. C’est le rebord. Passé le rebord, le terrain change complètement : pendant environ quatre kilomètres, c’est presque plat, une pente de 6 % à peine, qui monte doucement. C’est le plateau. Belot commence tout près du bord : l’hôtel Le Montcel, qui en fait partie, est à un kilomètre à peine du rebord, 80 mètres plus haut. Viard 1 et Viard 2, deux petits villages, sont à l’entrée du Montcel (Karibinfo, 25 novembre 2024). Bois d’Avril est plus loin, vers le milieu du plateau, à 1 679 mètres.
Au bout du plateau, le terrain se relève une dernière fois jusqu’à 1 755 mètres. C’est la crête, le point le plus haut de tout le chemin, à 3,8 kilomètres du bourg de Kenscoff. De la crête, on redescend. On passe d’abord par Godet, un creux à 1 561 mètres, coincé entre la crête d’un côté et une autre hauteur, Wynne Farm, de l’autre. Puis on arrive au bourg lui-même et à son commissariat, à 1 461 mètres.
Le dessin ci-dessus montre ce chemin vu de côté, comme si l’on coupait la montagne en tranche : la longue côte depuis Carrefour, la ravine au pied du mur, le mur, le rebord, le plateau, la crête, le creux de Godet, le bourg. La crête est 1 700 mètres plus haut que la plaine, et près de la moitié de cette hauteur se gagne sur les deux kilomètres du mur. Tout ce qui suit se lit dessus.
Il reste un dernier élément à mettre en place, et c’est le bourg lui-même. Kenscoff n’est pas sur une hauteur. Le bourg est en bas, entouré de hauteurs qui le dépassent nettement : la crête ouest à 1 755 mètres, Obléon et son site Téléco à 1 678 mètres vers le nord, et surtout Wynne Farm, à 1,2 kilomètre seulement du commissariat, à 1 808 mètres pour la ferme et 1 926 mètres pour les antennes juste au-dessus. Depuis Wynne Farm, on est 350 à 465 mètres au-dessus du centre-ville. Sur le profil, Wynne Farm apparaît en rouge et Obléon en gris foncé. Aucune des deux n’est sur le chemin des gangs, mais la première regarde à la fois Godet et le bourg, et la seconde a le bourg juste sous elle. C’est ce que cet article appelle le bol : le bourg au fond, trois hauteurs sur les bords. Qui tient les bords voit le fond. Avant le massacre du 23 août, les gangs ont fait voler des drones au-dessus du centre pendant plusieurs jours (RNDDH, rapport du 16 septembre 2026) : non pour découvrir le bol, qu’ils connaissent, mais pour savoir où étaient les blindés.
Voilà le décor : un mur, un rebord, un plateau, une crête, le creux de Godet, et le bol où se trouve le bourg. Avec ces six mots, les communiqués de septembre cessent d’être une liste de noms.
Ce que septembre a changé
Reprenons la chronologie en la plaçant sur le chemin. Le 13 et le 14 septembre, les gangs attaquent Viard, à l’entrée du Montcel ; l’attaque est repoussée. Le 16 et le 17, la police passe à l’offensive sur Viard 1 et 2, Godet, Bois d’Avril, Nan Kroupi, Belot et Tèt Kavri. Le 20, six otages sont libérés avec l’appui de la Force de répression des gangs (Vant Bèf Info, 22 septembre). Le 25, Bois d’Avril est repris. Le 26, la police annonce le contrôle total de Godet, Viard 1, Viard 2 et Bois d’Avril. Le 6 octobre, Belot et l’hôtel Le Montcel s’ajoutent à la liste.
Placés sur le dessin, ces noms racontent une seule chose. Godet est le creux juste au-dessus du bourg. Bois d’Avril est de l’autre côté de la crête, au milieu du plateau, et entre les deux il y a forcément la crête elle-même. Viard est plus loin encore, à l’entrée du Montcel. Le 6 octobre, Le Montcel s’y est ajouté, à un kilomètre du rebord. En trois semaines, la police a remonté le chemin des gangs en sens inverse, du bourg jusqu’au bord du plateau.
C’est cela, le vrai progrès de septembre, et il est plus grand qu’on ne le dit. Depuis janvier 2025, chaque fois que les gangs montaient, ils trouvaient l’État en bas, dans le bourg, et l’attaquaient d’en haut. Aujourd’hui, un assaillant qui arrive en haut du mur trouve la police à un kilomètre devant lui, et plus haut que lui. Ce n’est pas un petit mieux, c’est une autre situation. Et depuis le 26 septembre, aucune attaque n’a été signalée dans la commune. Dix jours de calme, c’est très peu, on verra plus loin pourquoi ; mais c’est la première fois depuis juillet.
Ce qui reste devant
L’opération n’est pas finie, et c’est le premier point à garder en tête. En trois semaines, la ligne est passée de Godet au Montcel ; elle avance encore, et Le Montcel n’a été annoncé que le 6 octobre dans l’après-midi. Ce que l’on peut faire aujourd’hui, c’est regarder où elle en est à cette date et ce qu’il y a devant elle. Elle en est au Montcel, à Belot. Devant elle, à un kilomètre environ, il y a le rebord du mur. Tèt Kavri, visée dès le 16 septembre, est voisine de Viard : c’est de là que des assaillants étaient partis pour attaquer Viard 2 en juin 2025 (Le Nouvelliste, 12 juin 2025). Nan Kroupi n’a pas de position publique.
Pourquoi ce dernier kilomètre compte-t-il autant ? Parce que le terrain le plus facile à prendre est aussi le plus utile à tenir. Entre Le Montcel et le rebord, le terrain descend doucement. Mais celui qui tient le rebord oblige l’assaillant à grimper les 754 mètres du mur sous ses yeux, sans rien pour se cacher, avant de pouvoir tirer un coup de feu utile. Celui qui s’arrête un kilomètre avant le laisse arriver en haut du mur, reprendre son souffle sur le plateau, et choisir son moment. C’est donc l’étape suivante qui compte le plus, et si la ligne continue d’avancer au rythme de septembre, elle est à portée.
Le second point concerne le bol. Des trois hauteurs au-dessus du bourg, une est tenue de façon certaine : Obléon, où l’armée garde un poste permanent. La crête est à l’intérieur de la ligne annoncée. Reste Wynne Farm, la plus haute des trois et la plus proche du commissariat. La police y a déjà opéré, le 20 février 2026, le même jour qu’à Godet (Haitian Times, 22 février 2026) ; les communiqués de septembre et d’octobre, qui portent sur l’axe ouest, ne la mentionnent pas, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit vide. Il se peut qu’elle soit occupée sans que cela ait été dit, ou qu’elle vienne plus tard dans l’ordre des opérations. Le jour où la police dira ce qu’il en est, les habitants qui hésitent à rentrer sauront à quoi s’en tenir.
Le rebord devant, Wynne Farm au-dessus : voilà les deux endroits que la suite devra régler, et il est trop tôt pour dire qu’ils ne le seront pas. Si l’article s’y arrête, c’est parce que le relief de Kenscoff a déjà produit trois fois des situations qui leur ressemblent, et qu’elles ont mal tourné. Ce sont les pièges du terrain. Ils guettent n’importe quelle force, la mieux intentionnée comprise, et les connaître à l’avance vaut mieux que de les reconnaître après.
Premier piège : le creux de Godet
Godet est la localité la plus citée des communiqués depuis janvier 2025. Les forces de l’ordre y sont revenues cinq fois en vingt mois. Depuis novembre 2025, elles y reviennent en moyenne tous les 99 jours, et les deux massacres de cet été se sont produits entre deux de ces retours. Une localité que l’on reprend tous les trois mois n’est pas tenue. Elle est visitée.
Le relief explique pourquoi. Godet est un creux : la crête, d’un côté, le dépasse de près de 200 mètres, et Wynne Farm, de l’autre, de 250 à 365 mètres. Un poste à Godet est un poste au fond d’un petit bol, vu de deux côtés à la fois. On traverse un creux ; on ne le tient qu’en tenant les deux hauteurs de chaque côté. À chaque retour à Godet, les communiqués ont annoncé la reprise du creux ; aucun n’a dit si les bords étaient tenus ensuite, et il est possible qu’ils l’aient été un temps. Ce que montre la série des cinq retours, c’est seulement que ce qui avait été mis en place n’a pas tenu entre deux. Le même raisonnement vaut pour le bourg : tenir le commissariat sans tenir Wynne Farm, c’est tenir le fond du grand bol en laissant son bord à qui voudra le prendre.
Deuxième piège : la course vers la crête
En montagne, celui qui est en haut a l’avantage, à une condition : être en place avant que l’autre arrive. Une attaque sur Kenscoff est donc d’abord une course. D’un côté, les assaillants qui montent depuis le pied du mur. De l’autre, les renforts de la police qui partent du bourg, où se trouvent le commissariat et les réserves. La ligne d’arrivée, c’est la crête : le point le plus haut du chemin, celui qui tient à la fois le plateau et le creux de Godet.
Cette course se mesure. Il suffit de compter comme les randonneurs : une heure pour cinq kilomètres de marche, plus une heure pour chaque 600 mètres de montée. L’assaillant qui part du pied du mur a 6,3 kilomètres à faire et plus de 1 000 mètres à grimper : il lui faut environ trois heures. Le policier qui part du bourg a 3,7 kilomètres à faire et 360 mètres à grimper : une heure vingt. Sur le papier, la police a donc une heure quarante d’avance, ce que montrent les deux premières barres du graphique.
Mais cette heure quarante cache une condition, et c’est là qu’est le piège. Elle se compte à partir du moment où l’assaillant quitte le pied du mur. Or la police ne peut partir que lorsqu’elle sait qu’il arrive. Toute la question est donc de savoir à quel moment on le voit.
Le relief répond, et sa réponse est sévère. Depuis la crête, on ne voit rien du mur : le rebord le cache entièrement. Depuis Le Montcel, à un kilomètre du bord, on n’en voit pas davantage. Il faut se tenir sur le rebord lui-même pour voir la pente, et encore : d’après le modèle de terrain, on n’en voit que la moitié haute, parce qu’une bosse à mi-pente cache le pied. Enfin, les grandes attaques ont commencé de nuit, à trois heures du matin en janvier 2025 et à vingt-deux heures trente en août 2026 : à ces heures-là, même un guetteur bien placé ne voit rien sans matériel de vision nocturne.
Le graphique suivant montre ce que cela change. Si l’assaillant est repéré au pied du mur, par un drone ou par un guetteur posté sur la pente, la police garde son heure quarante d’avance. S’il n’est repéré qu’à mi-pente, par un guetteur posté au rebord, il ne reste qu’environ trois quarts d’heure. S’il n’est vu qu’en arrivant en haut du mur, les deux camps arrivent à la crête à peu près en même temps. Et s’il n’est repéré qu’une fois sur le plateau, la police arrive vingt minutes après lui.
Le piège, c’est donc de croire que tenir la hauteur suffit. La hauteur ne donne pas la victoire ; elle donne du temps, et ce temps n’existe que si l’on voit tôt. C’est pour cela que le dernier kilomètre, entre Le Montcel et le rebord, compte autant : c’est le seul endroit d’où l’on voit la pente. Et c’est pour cela que des drones capables de voler la nuit au-dessus du mur comptent, à Kenscoff, autant que des hommes en plus au sommet.
Reste une dernière condition, que montre la dernière barre du premier graphique : que les renforts soient déjà dans la commune. Tout le calcul suppose que la police part du bourg. Si la réserve est en bas, à Pétion-Ville, il faut quatre heures dix de marche par la route pour monter jusqu’à Kenscoff. Le 27 janvier 2025, les renforts motorisés ont mis cinq heures, de trois heures à huit heures du matin (BINUH, rapport d’avril 2025). Cinq heures, c’est près de deux fois le temps qu’il faut à l’assaillant pour monter du pied du mur à la crête. Une réserve stationnée en bas arrive après lui, quelle que soit la qualité du guet.
Troisième piège : le calme
C’est le piège le plus dangereux, parce que la commune l’a déjà connu une fois, et récemment. Entre la reprise du site Téléco d’Obléon, en août 2025, et le massacre de juillet 2026, la commune a connu 313 jours sans massacre. Ce calme n’était pas tombé du ciel. En novembre 2025, de vrais postes avaient été installés, un par un : Téléco, Panyòl, l’orphelinat Sainte-Hélène, Viard 1, Kafou Malè, Carrefour Maroca (RNDDH, rapport du 16 septembre 2026). Il a fonctionné : la violence a baissé de 66 % entre janvier et août 2026 par rapport à la même période de 2025, selon la chercheuse María Fernanda Arocha, d’ACLED (déclaration du 25 août 2026).
Puis, le calme aidant, les unités spécialisées ont été rappelées une à une vers d’autres fronts, et le nombre de policiers affectés à la commune a baissé de 60 %, toujours selon le RNDDH. On ne sait pas ce qui a pesé dans ces choix : d’autres communes brûlaient aussi, et la police n’a jamais eu assez d’hommes pour tous les fronts. Le commissariat a demandé des renforts par écrit le 17 août, six jours avant le second massacre (RHINEWS, 2 septembre 2026). Le calme n’avait pas été gagné pour de bon ; il tenait aux postes, et il est parti avec eux.
Ce précédent fixe deux chiffres. Le premier : revenir au niveau qui a fonctionné en novembre 2025 demande de multiplier par 2,5 le nombre de policiers présents dans la commune, sans compter les cent policiers demandés par le commissariat. Le second : un calme de dix jours ne vaut rien tant qu’il n’a pas duré plus longtemps que le précédent. Le bon seuil est un an sans attaque, soit pas avant la fin septembre 2027. Avant cette date, bravo est un mot que l’on prête. Après, c’est un mot que l’on peut donner.
Deux chiffres que les communiqués ne donnent pas pèsent aussi sur la suite. Zéro prisonnier connu après l’offensive de septembre : les assaillants tués ne diront rien des chemins utilisés ni de ceux qui ont ordonné le massacre d’août. Et 65 otages encore détenus, si l’on soustrait les six libérés des 71 enlèvements comptés par le RNDDH pour juillet et août ; un chef de gang a menacé de les tuer tous si l’un de ses hommes était touché (AP, 26 août). Chaque assaut à venir se décide sous cette menace.
Ce qu’il reste à faire pour dire bravo
Si l’on a suivi le chemin depuis Carrefour, la liste vient presque toute seule. Elle tient en cinq décisions, et aucune ne demande un miracle.
La première : tenir les bords, pas les fonds. Wynne Farm et Obléon doivent apparaître, avec leur nom, dans une liste publiée des postes tenus, et Godet doit être tenu depuis la crête et depuis Wynne Farm, pas par un blindé au fond du creux. C’est la seule façon de sortir du cycle des cent jours.
La deuxième : franchir le dernier kilomètre, du Montcel jusqu’au rebord. C’est le terrain le moins cher à prendre et le plus cher à perdre, et c’est la suite logique du mouvement commencé le 16 septembre. Tèt Kavri et Nan Kroupi sont sur ce chemin.
La troisième : regarder vers le bas, la nuit. Ceux qui observent se placent au rebord, là d’où l’on voit le mur, et les drones de surveillance volent après vingt-deux heures. C’est ce qui transforme une heure quarante d’avance en une attaque qui n’a pas lieu.
La quatrième : garder une réserve dans la commune et lui fixer un délai. Depuis le bourg, la crête est à une heure vingt de marche. Toute réserve qui met plus longtemps arrive après l’assaillant.
La cinquième : publier la liste des postes et la protéger. Novembre 2025 prouve que cette liste peut être rendue publique ; sans elle, le contrôle total n’est pas vérifiable, et le nombre de policiers présents ne peut pas être défendu quand on viendra en reprendre une partie. Un nombre minimum de policiers pour Kenscoff, fixé par le Conseil supérieur de la Police nationale et interdisant de retirer une unité sans en mettre une autre à sa place, est la mesure qui coûte le moins et qui aurait évité le plus. La Force de répression des gangs, dont le mandat court désormais jusqu’en mars 2027 (Reuters, 29 septembre), a promis de relever la police ailleurs pour libérer des unités au profit de Kenscoff (AP, 18 septembre) : elle doit dire combien.
Le reste suit : les 1 400 kits agricoles distribués le 3 octobre (Le Nouvelliste, 5 octobre), les pistes à remettre en état, le retour des familles. Chaque habitant qui rentre et reste est une paire d’yeux de plus. Mais personne ne rentrera durablement sur un plateau dont le rebord est ouvert.
Pendant vingt mois, Kenscoff a vécu à l’envers de sa géographie. Les gangs tenaient le haut, l’État tenait le fond, et chaque attaque descendait sur un bourg qui ne la voyait pas venir. Depuis le 16 septembre, la police a remis la montagne à l’endroit. Elle a remonté le chemin des gangs, repris la crête, et elle se tient aujourd’hui à un kilomètre du bord du mur, plus haut que quiconque voudrait le gravir. Ce n’est pas rien. De tout ce que les sources publiques laissent voir depuis janvier 2025, c’est même le geste le plus juste.
Il lui reste un kilomètre à franchir, deux sommets à nommer, des yeux à poser sur la pente pour les nuits où l’on ne dort pas, et une réserve à garder en haut plutôt qu’en bas. Il lui reste surtout à durer, parce que cette montagne a déjà rendu une fois ce qu’on lui avait repris, l’année où l’on a cru que son silence valait une victoire. Le bravo viendra le jour où, à Belot, on pourra regarder le mur au coucher du soleil sans se demander qui est en train de le monter.
Sources
Police nationale d’Haïti, page Facebook officielle, 6 octobre 2026, « PNH / Operasyon Kenskòf : PNH rekipere Le Montcel ».
Le Nouvelliste, 18 septembre 2026, « La PNH en mode opération à Kenscoff » ; 28 septembre, « La PNH reprend le contrôle de quatre localités » ; 30 septembre, « Massillon Jean confirme des avancées considérables de la PNH » et « La mairie de Kenscoff évalue l’ampleur des dégâts » ; 5 octobre, « 1 400 bénéficiaires reçoivent des kits agricoles » ; 12 juin 2025, attaque de Viard 2 ; 24 novembre 2025, opération conjointe ; 21 juillet 2026, offensive à Godet, Furcy et Bois d’Avril.
Vant Bèf Info, 21 septembre 2026, rôle des FAd’H dans la consolidation ; 22 septembre, libération de six otages ; 25 septembre, reprise de Bois d’Avril ; 4 octobre, Force de répression des gangs ; 6 octobre, déploiement à Tabarre.
Rezo Nòdwès, 27 septembre 2026, « La PNH affirme avoir repris plusieurs localités » ; septembre 2026, « 164 personnes massacrées à Kenscoff : le RNDDH appelle à enquêter ».
RHINEWS, 2 septembre 2026, note du commissariat du 17 août ; 16 septembre 2026, rapport du RNDDH sur les massacres de juillet et d’août.
Associated Press, 26 août 2026, menace sur les otages ; 18 septembre 2026, rapport du RNDDH et relève par la FRG ; NPR/AP, 26 août 2026, déclaration de María Fernanda Arocha (ACLED).
Reuters, 29 septembre 2026, renouvellement du mandat de la Force de répression des gangs (résolution 2829 du Conseil de sécurité).
Haitian Times, 22 février 2026, opération à Godet et Wynne Farm.
Karibinfo, 25 novembre 2024, « Haïti. Quatre présumés bandits abattus à Kenscoff » (position de Viard, à l’entrée du Montcel).
Hotels.com, fiche « Ranch Le Montcel », Belot, Kenscoff (position de l’hôtel).
BINUH et HCDH, rapport flash d’avril 2025.
OpenTopoData (SRTM 30 m) ; GeoNames ; GBIF ; Wikipédia, Kenscoff et Furcy.