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Autopsie · Sécurité

Ils ont demandé la paix un jeudi. Le dimanche, Kenscoff brûlait

Réginald Surin ·

Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗

Une lettre réclame une trêve au nom de « rebelles ». Trois jours plus tard, Kenscoff est attaquée : quarante-sept morts, plus de cinquante personnes enlevées, puis une vidéo menaçant de les exécuter. Ces gestes ne se contredisent que si on les prend séparément. La chronique les lit comme les pièces d’une même négociation par la contrainte, et examine ce que l’État peut faire des otages à moins de quatre mois du scrutin.

Lettre, massacre, otages, arsenal : une négociation par la contrainte à moins de quatre mois du scrutin.

Le 20 août, une lettre circule sous l’en-tête « Gwoup Rebèl 400 Mawozo ». Wilson Joseph, alias Lanmò San Jou, y lève un « drapeau blanc », réclame une trêve et demande un dialogue sous facilitation internationale. Trois jours plus tard, dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août, Kenscoff est frappée : 47 morts selon le BINUH, dont au moins cinq enfants, plus de cinquante personnes enlevées, des dizaines de maisons incendiées. Une vidéo montre ensuite des captifs, tandis qu’un homme se présentant comme « Izo 2 » s’adresse nommément au directeur général de la Police nationale et annonce qu’il les tuera si l’un de ses hommes est touché. Le scrutin général, le premier depuis une décennie, est fixé au 13 décembre.

Pris séparément, ces gestes se contredisent. Pourquoi réclamer une trêve, puis frapper ? Pourquoi enlever des dizaines de personnes et menacer de les exécuter ? Ils cessent de se contredire dès qu’on les lit comme les pièces d’une même séquence : une négociation par la contrainte. La lettre cherche un interlocuteur. Le massacre démontre une capacité de nuisance. La prise d’otages restreint la riposte. On demande à parler tout en fixant le rapport de force dans lequel cette discussion aurait lieu.

Trois niveaux de certitude doivent être séparés. L’assaut, les morts, les enlèvements, l’ordre d’enquête donné à la DCPJ et la menace proférée en vidéo sont rapportés par des sources publiques concordantes. La lettre circule sans avoir été authentifiée institutionnellement. Les vidéos d’armes alignées, diffusées ensuite, n’établissent ni leur date, ni leur lieu, ni la provenance américaine annoncée. L’analyse porte donc sur le message que ces documents mettent en circulation.

Une difficulté doit être posée d’emblée. La lettre est signée de 400 Mawozo. L’assaut est attribué à la coalition Viv Ansanm. La menace émane d’un homme se réclamant de Johnson André, dit Izo, dont la base se trouve à Village de Dieu. Trois signatures pour une seule séquence. On ne peut pas en déduire qu’un commandement unique a ordonné ces gestes. Mais l’inverse ne tient pas davantage : Viv Ansanm est précisément la structure qui a rendu ces groupes capables d’agir ensemble, et le propre d’une coalition est de produire des effets convergents sans plan unique. La lecture proposée ici porte sur des effets, non sur des intentions.

La séquence, du 20 au 26 août

Date Fait Certitude
20 août Lettre « Drapo Blan » : trêve et dialogue sous facilitation internationale Document circulant, non authentifié
23 au 24 août Assaut sur Kenscoff : 47 morts dont au moins cinq enfants, plus de 50 personnes enlevées Établi par le BINUH et des sources concordantes
24 août Communiqué gouvernemental : « ni trêve, ni refuge, ni impunité » Communiqué officiel
24 au 25 août Vidéo de captifs et menace de les exécuter, adressée au directeur général de la PNH Vidéo diffusée publiquement
25 août La PNH charge la DCPJ d’établir s’il y a eu complicité ou négligence Communiqué officiel
25 au 26 août Vidéos d’armes alignées, présentées comme récemment arrivées des États-Unis Vidéos non authentifiées

Tableau 1. La séquence du 20 au 26 août 2026, et le degré de certitude attaché à chaque pièce.

Une lettre qui parle moins de paix que de statut

Le choix des mots est central. Le texte ne parle pas comme un gang. Il parle de « rebelles », de « territoires », de trêve, de médiation et de droit de la guerre. Un bandit relève d’abord de la police. Un terroriste est une menace à isoler. Le mot « rebelle » ouvre un autre imaginaire, celui du cessez-le-feu et du règlement politique. Juridiquement, cette autoproclamation ne crée rien : se dire rebelle ne donne ni statut de belligérant, ni droit à une trêve. Ce que ce vocabulaire peut produire est d’un autre ordre : un déplacement de la catégorie dans laquelle le groupe est lu, de quoi rendre pensable une interlocution que le droit ne lui accorde pas.

Le reste du texte prolonge ce glissement. La lettre propose une trêve et un dialogue, mais pas le désarmement. Elle affirme que les groupes resteront armés, demande le respect des limites des territoires qu’ils contrôlent et conteste l’autorité de la PNH dans ces espaces. La trêve ressemble moins à une reddition qu’à un gel des positions.

Si l’objectif est de figer demain les lignes de contrôle, chaque position conquise aujourd’hui devient plus précieuse. Rien ne prouve que l’attaque du 23 août ait été décidée en fonction de la lettre du 20. Mais dans une logique de négociation territoriale, conquérir avant de demander le gel n’a rien de contradictoire. On notera aussi qu’aucune réponse publique n’a suivi la lettre pendant trois jours, et qu’une offre publique ignorée met son auteur en demeure de restaurer sa crédibilité. C’est peut-être une part de ce qui s’est joué entre le 20 et le 23 août, sans qu’on puisse l’établir.

Kenscoff n’est d’ailleurs pas une commune comme les autres. Ses hauteurs commandent les accès vers Pétion-Ville et vers la route du Sud. Le BINUH et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme avaient déjà relevé cet intérêt stratégique dans leur rapport d’avril 2025, qui recensait au moins 262 morts en deux mois d’offensive. Le communiqué de la PNH du 25 août ajoute un fait décisif : le directeur général André Jonas Vladimir Paraison a ordonné le renforcement d’unités spécialisées et chargé la DCPJ d’établir si l’attaque relève de la complicité ou de la négligence. La police ne dit pas que ces faits sont établis. Elle reconnaît que la rupture du dispositif mérite une enquête, ce qui est déjà une information.

Les otages comme veto sur la riposte

Plus de cinquante personnes ont été emportées pendant l’assaut. Elles ne sont ni de simples victimes supplémentaires, ni de possibles sources de rançon. Leur captivité fonctionne comme un moyen de pression militaire.

La formulation de la menace est plus large qu’il n’y paraît. L’homme filmé avertit le directeur général de la PNH contre l’emploi des drones dans la zone, et annonce qu’il tuera tous les captifs si l’un de ses hommes est touché. Ce n’est donc pas un veto sur un moyen particulier. C’est un veto sur tout résultat opérationnel, quel qu’en soit l’instrument. La cible retenue mérite d’être notée : depuis mars 2025, une task force pilotée par la Primature emploie des drones armés contre les groupes de la région métropolitaine. C’est l’avantage tactique le plus net dont l’État dispose. Un moyen qu’on ne peut pas neutraliser militairement, on peut chercher à en rendre l’emploi politiquement coûteux.

Le piège est à deux issues, comme l’a relevé Romain Le Cour, de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime : si l’État s’abstient, il a failli à protéger ; s’il agit et que des captifs meurent, on lui imputera ces morts. C’est ce qui distingue cette prise d’otages d’un enlèvement crapuleux. La valeur du captif ne réside plus dans l’argent qu’il rapporte, mais dans l’action qu’il empêche.

Ce que la contrainte cherche à acheter

Ce que ces groupes cherchent à convertir n’est pas du territoire. C’est une position de force militaire en bénéfice politique. Le territoire n’est pas la légitimité. Une arme ne donne pas une amnistie. Un barrage ne donne pas un siège à une table. Pour transformer le contrôle armé en statut, il faut qu’un autre acteur accepte cette conversion. Les groupes peuvent conquérir, taxer et enlever. Ils ne peuvent pas s’accorder eux-mêmes une sortie politique.

D’où le choix des destinataires. La lettre contourne l’État haïtien et s’adresse à l’OEA, à la CARICOM, au BINUH, au CICR et à des organisations de défense des droits humains. L’État haïtien ne peut pas accorder un statut sans se déjuger. Un tiers international ne l’accorde pas davantage : l’OEA, le BINUH ou le CICR savent parler à un groupe armé sans rien lui reconnaître, et le CICR a bâti sa pratique sur cette distinction. Ce que la répétition du contact peut installer est d’un autre ordre : non une reconnaissance, mais une normalisation. Un groupe qu’on reçoit, dont on transmet les demandes, dont on facilite les échanges, devient peu à peu un interlocuteur. Cette légitimation de fait ne s’accorde jamais ; elle se sédimente.

Cette conversion a désormais une date. Le 13 décembre, Haïti doit tenir ses premières élections générales depuis une décennie. Une échéance électorale est le moment où le pouvoir se redistribue légalement, où des garanties se négocient, où des candidatures se protègent, et où la question de l’amnistie cesse d’être théorique. L’International Crisis Group avait relevé, en décembre 2025, la volonté de la coalition de placer des alliés dans l’administration et d’obtenir une large amnistie. Que la lettre ait été conçue en fonction de cette échéance ne peut pas être établi, et l’argument n’en a pas besoin. Il suffit de constater qu’elle arrive dans la fenêtre où une normalisation, même informelle, vaudrait le plus cher.

Que faire des otages

Trois questions se posent d’entrée. Faut-il donner l’assaut ? Non. Faut-il abandonner ces gens ? Non. Faut-il tout suspendre ? Non plus. La réponse tient en trois temps : localiser et contenir, imposer un canal unique, garder l’option finale sous condition.

L’assaut d’abord, parce que c’est la fausse évidence. Le 5 mai 2003, en Colombie, l’armée s’approche du campement où les FARC détiennent le gouverneur Guillermo Gaviria et l’ancien ministre Gilberto Echeverri : les gardiens exécutent les deux hommes et huit militaires captifs avant le premier contact. À l’inverse, les deux réussites que tout le monde cite ont exigé ce que Kenscoff n’offre pas : à Lima, Chavín de Huántar libère 71 des 72 otages de la résidence de l’ambassadeur du Japon, mais après 126 jours de siège, sur un lieu unique, cartographié par des mois d’écoute et de tunnels ; Jaque, qui sort quinze otages des FARC en 2008 sans un coup de feu, couronne des années d’infiltration des communications de la guérilla. Ces précédents ne livrent aucune règle mécanique. Ils dessinent une constante opérationnelle : moins les captifs sont localisés et regroupés, moins le dispositif adverse est pénétré, plus une intervention immédiate accroît l’incertitude et le risque pour eux. Ceux de Kenscoff sont dispersés, non localisés, en terrain adverse. L’assaut n’est donc pas interdit par la menace du ravisseur ; il l’est par l’état du renseignement, ce qui désigne la tâche des premiers jours.

Premier temps, localiser et contenir. Aucune option n’existera jamais sans savoir où sont les gens, et rien dans la condition posée par le ravisseur n’interdit de le chercher : observer ne touche personne, et les moyens que la menace voulait geler restent disponibles. Contenir ensuite, plutôt qu’entrer, parce que le vrai danger des premiers jours porte un nom : Chibok. En 2014, les 276 lycéennes enlevées par Boko Haram ont été fractionnées en petits groupes et dispersées en quelques jours ; une partie n’a jamais été retrouvée. Le risque n’est pas tant que les captifs restent à Kenscoff que de les voir ventilés vers la zone métropolitaine, où ils deviendraient introuvables et monnayables un par un. Si le confinement tient, le temps change de camp : cinquante personnes coûtent à nourrir, à garder et à taire, et un groupe qui les détient perd la mobilité qui fait sa force.

Deuxième temps, un canal unique. Le précédent n’est pas à chercher à l’étranger : 400 Mawozo l’a écrit lui-même avec les dix-sept missionnaires enlevés en octobre 2021. Deux libérés fin novembre, trois début décembre, l’évasion des douze derniers à la mi-décembre, un versement partiel rapporté par la presse. Ce précédent n’offre aucun modèle de sortie, l’évasion finale en témoigne. Il établit des capacités : tenir une captivité collective sur des semaines, fractionner le dénouement, négocier de l’argent, déplacer les captifs. L’État sait donc à quoi ressemblera la durée ; sa tâche est de l’organiser à son avantage. Pas en centralisant d’éventuelles rançons : depuis mai 2025, Viv Ansanm est désignée organisation terroriste étrangère par les États-Unis, et toute transaction exposée au système financier américain devient juridiquement périlleuse, pour les intermédiaires comme pour les banques. Ce que l’État peut centraliser, c’est tout le reste : le signalement de chaque contact, la conduite des échanges, l’accompagnement des familles, l’exploitation du renseignement. La Colombie a donné une forme institutionnelle à ce principe avec les GAULA, qui réunissent renseignement, enquête, opérations et parquet dans un même circuit. La chute des enlèvements, de plus de 3 500 en 2000 à quelques centaines en 2008, doit beaucoup au retournement militaire de ces années, mais ce circuit y a sa part, et c’est lui qui est transposable : chaque contact déclaré, chaque personne relâchée et entendue à temps, devient un morceau du plan adverse.

Reste le tiers humanitaire. L’État ne mandate pas le CICR comme un prestataire ; il peut solliciter son intervention, qui obéit à ses propres principes et suppose l’accord des parties. À Chibok, les quatre-vingt-deux libérations de mai 2017 ont abouti par une facilitation suisse, le CICR servant d’intermédiaire neutre pour la remise, et non par l’armée nigériane. Preuves de vie, évacuations sanitaires, priorité aux mineurs et aux personnes âgées : voilà le périmètre réaliste d’une telle sollicitation.

Troisième temps, l’option finale. Elle n’est ni promise ni exclue : elle est conditionnée. Jaque et Chavín de Huántar disent à quoi ressemble la condition : une localisation précise, des captifs regroupés, un dispositif adverse pénétré. Si le confinement et le canal unique produisent un jour ces trois éléments, l’option existe. S’ils n’adviennent jamais, l’opération n’a jamais lieu, et ce n’est pas une faiblesse : aucune force qui a réussi n’a agi autrement.

Ce que l’État dit, ce qu’il tait

Sur sa posture opérationnelle, rien. Annoncer une suspension des drones donne publiquement gain de cause au chantage ; annoncer qu’on passera outre condamne les captifs. Sur le fond, une déclaration unique et froide : ni territoire reconnu, ni statut, ni amnistie, quel que soit le nombre de captifs. Et aucune promesse de retour intact de tous. Le précédent de 2021 a duré deux mois et s’est achevé par une évasion ; un gouvernement qui aurait promis un dénouement rapide aurait été démenti chaque semaine, et un État démenti finit par concéder n’importe quoi.

Si l’État choisit malgré tout de parler au-delà des libérations, les conditions se posent avant, non pendant : libération des captifs comme préalable, aucune reconnaissance des territoires, aucun arrêt général des opérations comme prix d’entrée, durée limitée et vérification par un tiers. Le précédent colombien ne valide pas chacun de ces points, mais il établit l’essentiel : le dialogue ouvert en 2012 n’a exigé ni sanctuarisation territoriale ni suspension préalable des opérations de sécurité. Et si une accalmie survient, elle ne se jugera pas au décompte des morts : la trêve salvadorienne de 2012 a réduit les homicides pendant que l’extorsion prospérait. Les indicateurs qui comptent sont les enlèvements, les péages, les routes rouvertes, les marchés accessibles et les retours de population.

La question est politique

Le choix n’est pas entre négocier et ne jamais négocier. Les États parlent parfois à leurs adversaires. La vraie question est de savoir qui écrit les règles, et à quel moment. Une trêve qui laisse l’extorsion intacte, une zone gelée au bénéfice de celui qui l’a conquise, une médiation obtenue sous menace ne sont pas des sorties de crise. Ce sont des conversions de la violence en pouvoir.

Kenscoff impose une ligne simple, et le calendrier lui donne son urgence. L’État peut parler s’il le juge nécessaire, mais il ne peut pas apprendre aux groupes armés que tuer, enlever et conquérir davantage donne un meilleur siège à la table. Le danger n’est pas qu’un gang demande à entrer en politique. Le danger serait que l’État, à moins de quatre mois d’un scrutin, lui enseigne que le massacre est le chemin le plus court pour y entrer.

Note de méthode

Le bilan de l’attaque du 23 au 24 août, la menace contre les captifs, le communiqué de la PNH du 25 août et le contexte des opérations de drones proviennent de dépêches d’agences et du BINUH. Les données sur les offensives antérieures contre Kenscoff proviennent du rapport conjoint BINUH et Haut-Commissariat aux droits de l’homme d’avril 2025. La « Deklarasyon Drapo Blan » du 20 août 2026 et les vidéos d’armes sont analysées comme des documents circulant dans l’espace public haïtien, non comme des pièces authentifiées. Les précédents mobilisés sont documentés publiquement : l’exécution des otages d’Urrao en Colombie (2003), les opérations Chavín de Huántar (Lima, 1997) et Jaque (Colombie, 2008), les enlèvements de Chibok (2014) et leur dénouement par facilitation suisse et intermédiation du CICR (2016 et 2017), l’enlèvement des missionnaires de Christian Aid Ministries par 400 Mawozo (2021), les données publiques sur les GAULA et l’évolution des enlèvements en Colombie, la désignation de Viv Ansanm par le Trésor américain (mai 2025), le processus de négociation colombien ouvert en 2012 et l’analyse de la trêve salvadorienne par l’International Crisis Group.

L’Anatomie de la Fracture

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