Haïti : quand tenir coûtera plus cher que lâcher
Réginald Surin ·
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Il existe un rituel haïtien plus ancien que les constitutions : le procès permanent, où chaque secteur siège tour à tour comme accusé et comme juge. La chronique cherche le point où maintenir ce rituel coûtera plus cher que d’y renoncer.
Il y a un rituel haïtien plus ancien que nos constitutions et plus stable que nos gouvernements. On pourrait l’appeler le procès permanent. Chaque génération y comparaît, chaque secteur y siège tour à tour comme accusé et comme juge, et le verdict est toujours le même : coupable, l’autre. Le commerçant accuse le politique, le politique accuse l’étranger, l’étranger accuse la corruption, la corruption n’accuse personne parce qu’elle n’a pas de porte-parole, et le pays, pendant ce temps, continue de faire ce qu’il fait depuis longtemps. Il tient. Il ne s’effondre pas, il ne se relève pas. Il tient.
J’ai soutenu dans une chronique précédente que le problème n’était pas l’élite mais la machine qui la fabrique, et dans une autre qu’Haïti ne périt pas, qu’elle est tenue, maintenue dans une position basse par un ensemble de forces qui trouvent leur compte à cette immobilité. Ces deux textes laissaient une question ouverte, et c’est elle qui m’occupe aujourd’hui. Tenue par qui, exactement ? Et si l’on parvient à répondre, faut-il pointer du doigt ? Est-ce même par là que commence un renversement ?
La tentation est forte de répondre par une liste. Le secteur privé des affaires. La classe politique. Les trafiquants d’armes et de stupéfiants. Les puissances étrangères et leurs relais. Chacun de ces suspects a son dossier, épais, documenté, accablant par endroits. Et pourtant je vais défendre ici une position qui déplaira aux procureurs de tous bords : la question « qui est coupable » est mal posée, non pas parce que personne ne l’est, mais parce que dans un pays comme le nôtre, la culpabilité est une monnaie dévaluée. Tout le monde en a. Elle n’achète plus rien.
LA FAUTE DE TOUS N’EST LA FAUTE DE PERSONNE
Prenons le procès au sérieux, le temps d’en montrer les limites.
L’acte d’accusation contre le secteur privé formel est connu. Une économie de rentes plutôt que de production. Des positions dominantes sur l’importation de biens essentiels. Un financement historique du personnel politique, moins par conviction que par assurance, comme on paie une prime contre le risque de se retrouver du mauvais côté d’une décision. Une préférence révélée pour l’État faible, celui qui ne contrôle pas, ne taxe pas là où il faudrait, ne fait pas appliquer ce qui gênerait.
L’acte d’accusation contre le politique n’est pas plus tendre. Un horizon réduit à la durée d’un mandat, souvent moins. Une conception de la fonction publique comme butin plutôt que comme charge. Une capacité remarquable à transformer chaque crise en position de négociation.
Celui contre les réseaux de trafic est le plus simple : ils sont les seuls acteurs dont le commerce exige explicitement le désordre. Un État qui fonctionne, des ports contrôlés, une justice qui juge, tout cela les ruine directement.
Celui contre l’acteur étranger, enfin, est le plus ancien. Deux siècles d’interventions, d’embargos, d’occupations, de tutelles déguisées en assistance, et cette constante remarquable : la préférence pour la stabilité de façade sur la transformation réelle, parce que la façade coûte moins cher et se photographie mieux.
Quatre dossiers, quatre coupables plausibles. Et c’est précisément là que le procès s’effondre. Si tout le monde est coupable, le tribunal ne peut plus hiérarchiser, et s’il ne peut plus hiérarchiser, il ne peut plus prescrire. On sort de l’audience avec un sentiment de justice et aucune stratégie. C’est le piège du doigt pointé : il satisfait le besoin moral et stérilise le besoin politique.
Mais il y a une raison plus profonde, et elle mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle change toute la suite du raisonnement.
Ces quatre acteurs ne sont pas quatre volontés indépendantes qui auraient chacune choisi le mal. Ce sont quatre joueurs pris dans une même partie, et chacun joue le coup qui le protège le mieux compte tenu de ce que jouent les autres. Regardez-y de près. Le commerçant finance le politique non par goût, mais parce que si ses concurrents le font et pas lui, il se retrouve seul et exposé. Le politique rançonne parce que l’appareil qui devrait le payer et le surveiller ne fait ni l’un ni l’autre. Le trafiquant prospère parce que chaque point d’entrée du territoire est devenu une négociation privée. L’étranger s’accommode parce que, vu de loin, l’immobilité ressemble à de la stabilité.
Chacun est prisonnier du comportement des autres. Celui qui changerait de conduite le premier, seul, y perdrait immédiatement, sans garantie que quiconque le suive. Alors personne ne bouge. Les économistes ont un nom savant pour cette situation, mais on n’a pas besoin du nom pour en saisir la nature : c’est un cercle où chaque main tient le poignet d’une autre, et où desserrer sa prise, c’est tomber. Un équilibre bas, indigne, mais un équilibre au sens fort : un état dont personne n’a intérêt à sortir en premier.
D’où cette conséquence que notre histoire vérifie avec une cruauté monotone : remplacez n’importe quel joueur, la partie continue. Des générations de figures nouvelles sont entrées dans ce cercle avec des intentions qu’on veut bien croire sincères. Le cercle les a digérées. Ce n’est pas que les hommes étaient faibles. C’est que la structure était plus forte, et une structure ne se laisse pas impressionner par les biographies.
CHANGER DE QUESTION
Si le procès ne mène nulle part, changeons de question. La bonne, me semble-t-il, n’est pas « qui a le plus de fautes » mais « qui peut bouger le premier au moindre coût ». Dans le cercle des mains serrées, tous ne tiennent pas de la même façon. Certains tomberaient de haut en lâchant. D’autres, en réalité, se fatiguent à tenir et gagneraient à ouvrir la main, si seulement ils pouvaient être sûrs de ne pas être les seuls.
C’est un déplacement inconfortable. Il revient à dire que la responsabilité, dans un système bloqué, ne se mesure pas aux fautes du passé mais à la marge de manœuvre du présent. Le paysan de l’Artibonite et l’armateur de la capitale sont prisonniers du même cercle, mais le prix de leur sortie n’est pas le même, et cette différence de prix distribue les responsabilités bien mieux que n’importe quel tribunal moral.
Passons donc les quatre positions à ce nouveau crible.
Le trafiquant est éliminé d’office. Dans aucun scénario il ne gagne au changement. Il n’est pas un candidat au renversement, il en est l’obstacle. On ne négocie pas sa participation, on la neutralise ou on la subit.
Le politique est mal placé pour une raison qui n’a rien à voir avec la vertu : le temps. Sa survie se joue en mois. Le renversement dont nous parlons rapporte en décennies. Demander au personnel politique, tel que le système le fabrique et le presse, de porter un investissement aussi long, c’est demander à quelqu’un qui ne sait pas s’il mangera demain d’épargner pour la retraite. Il peut accompagner un mouvement. Il ne peut pas l’amorcer.
L’étranger dispose des moyens mais pas de la peau. Il ne vit pas ici, ses enfants ne grandissent pas ici, et ses choix se font ailleurs, selon des logiques où Haïti pèse ce qu’elle pèse, c’est-à-dire peu. L’histoire, la longue comme la récente, enseigne la même chose : l’acteur extérieur peut geler une situation, l’aggraver, parfois la desserrer un moment. Il ne l’a jamais transformée. Attendre de lui l’initiative, c’est reconduire notre plus vieille erreur, celle qui consiste à confier la souveraineté à d’autres en espérant en récupérer les fruits.
Reste le quatrième accusé. Et c’est ici que l’analyse devient dérangeante.
LE PARADOXE DU CAPITAL
Le secteur privé formel haïtien réunit trois atouts qu’aucun autre joueur ne possède ensemble. Aucun des trois n’est une qualité morale. Ce sont des propriétés de position, et c’est justement pour cela qu’elles comptent.
Le premier atout est le nombre. Ou plutôt son absence. Le capital organisé de ce pays, ce sont quelques dizaines de groupes qui se connaissent, se croisent, se marient parfois, et surtout traitent ensemble depuis des générations et continueront de le faire. Or il y a une vieille vérité de l’action collective : plus un groupe est grand, moins il agit. Un million de citoyens qui veulent tous la même chose n’arrivent à rien, parce que chacun attend que le voisin commence et que personne ne peut surveiller personne. Trente familles qui se retrouvent aux mêmes conseils d’administration peuvent, elles, se donner une parole et vérifier qu’elle est tenue. Le sociologue dirait que les petits groupes en relation durable sont les seuls capables de s’organiser sans arbitre. Dans un pays sans arbitre, cette capacité-là est la ressource la plus rare qui soit.
Le deuxième atout est le calcul. De tous les tenants du cercle, le secteur privé est le seul qui gagnerait au grand jeu plus qu’au petit. Faites l’exercice. Un État de droit, des contrats qui s’exécutent, des routes ouvertes, un marché intérieur qui grossit parce que le revenu des ménages monte, une diaspora qui investit au lieu de seulement envoyer de quoi survivre. Dans ce scénario, le capital haïtien prospère comme il n’a jamais prospéré. Ses rentes actuelles sont réelles, personne ne le nie. Mais une rente prélevée sur une économie qui rétrécit est une richesse qui se mange elle-même en se prenant pour un patrimoine. Le trafiquant perd tout dans le scénario haut. Le politique de butin y perd son métier. Le capital productif y gagne. Cette asymétrie est le fait le plus important de toute cette chronique, et le moins discuté.
Le troisième atout est le signal. Dans le cercle des mains serrées, ce qui manque n’est presque jamais l’envie de lâcher. Ce qui manque, c’est la certitude que si je lâche, d’autres lâchent avec moi. Tout le monde attend un signe, et pas n’importe lequel : un signe coûteux, vérifiable, qui prouve que celui qui l’émet ne bluffe pas. Or d’où viendrait le signe le plus convaincant ? Précisément de l’acteur que tout le monde soupçonne de profiter du désordre. Quand le suspect principal change visiblement de conduite, chacun révise ce qu’il croyait possible. Une déclaration politique ne produit pas cet effet, on en a trop entendu. Une conférence de bailleurs non plus. Un engagement coûteux du capital organisé, si.
Voilà le paradoxe, et il faut le dire sans détour : l’acteur le plus commodément accusé est aussi le seul structurellement capable d’amorcer la sortie. Non parce qu’il serait meilleur que les autres, l’hypothèse ferait sourire, mais parce qu’il est le seul à cumuler le petit nombre, l’intérêt de long terme et le pouvoir du signal.
LA LIGNE DE FRACTURE QUI COMPTE
Une objection sérieuse se dresse ici, et l’honnêteté commande de lui donner toute sa place. Le secteur privé haïtien n’existe pas. Il existe des secteurs privés, au pluriel, et la frontière entre eux est peut-être la ligne de fracture la plus importante du pays, plus profonde que celle qui sépare les élites des masses.
Il y a un capital qui subit le désordre : celui qui produit, transforme, emploie, exporte quand il le peut encore, et pour qui chaque route coupée, chaque conteneur rançonné, chaque cadre enlevé est une perte sèche. Et il y a un capital qui a besoin du désordre : celui dont les marges n’existent que par l’absence de contrôle, et dont la position est protégée non par la loi mais par son absence. Pour le premier, le cercle est une prison. Pour le second, c’est un fonds de commerce.
Dire que le renversement doit commencer par le secteur privé, c’est donc dire quelque chose de plus précis et de plus conflictuel : il doit commencer par une scission assumée au sein du capital. Le moment où la fraction qui produit cesse de couvrir la fraction qui prélève, par solidarité de milieu, par habitude ou par peur. Tant que ces deux capitalismes parlent d’une seule voix dans les chambres de commerce et se taisent d’un seul silence devant les prédations, le signal reste brouillé et le cercle tient. Le jour où ils se distinguent publiquement l’un de l’autre, quelque chose d’irréversible commence.
Ce jour a un coût, et il serait malhonnête de le minimiser. Bouger le premier expose. Aux représailles administratives, aux représailles tout court. C’est pourquoi la sortie ne peut pas être un geste individuel. Elle doit être un pacte, simultané, vérifiable, conclu au sein du petit nombre. Exactement le genre d’engagement que seul un petit groupe aux relations durables peut se permettre. La boucle du raisonnement se referme d’elle-même.
NI D’UN SEUL LIEU, NI DE NULLE PART
Faut-il alors renoncer à pointer du doigt ? Pas tout à fait, mais il faut pointer autrement. Pointer des positions, pas des personnes. Des fonds de commerce, pas des patronymes. Le procès des individus alimente la machine à indignation, qui est aussi, ne nous y trompons pas, une machine à diversion : chaque scandale nominal consomme l’énergie publique que réclamerait la critique du système. Le système adore qu’on juge ses agents. Cela lui évite d’être jugé lui-même.
Et le renversement peut-il venir d’un seul endroit ? Non. Un cercle de mains serrées ne s’ouvre pas parce qu’une seule main lâche, il se referme sur elle. Mais qu’il ne puisse venir d’un seul endroit ne signifie pas qu’il puisse commencer de partout à la fois. Toute cascade a un premier domino, et le choix du premier domino n’est pas une affaire de justice, c’est une affaire de mécanique. Le premier domino est celui qui a le plus de marge pour bouger et le plus à gagner de la chute des autres.
Je ne me fais aucune illusion sur la réception de cet argument. Il déplaira à gauche parce qu’il semble absoudre le capital de ses fautes historiques, ce qu’il ne fait pas : il les enregistre et les dépasse, parce que les fautes ne sont pas un programme. Il déplaira à droite parce qu’il assigne au capital une responsabilité qu’il préférerait continuer de renvoyer à l’État, aux gangs, à la communauté internationale, à n’importe qui pourvu que ce soit ailleurs.
Mais l’histoire économique connaît peu de pays sortis de l’ornière autrement que par ce moment précis : le jour où une part suffisante des détenteurs de capital a conclu que la protection de la loi valait davantage que la protection contre la loi. Ce calcul n’est pas moral. C’est un calcul de comptable. Et c’est peut-être la seule bonne nouvelle de toute cette chronique : nous n’avons pas besoin d’attendre une conversion des cœurs, qui ne vient jamais. Nous avons besoin qu’une somme suffisante d’intérêts bien comptés conclue que le désordre coûte désormais plus qu’il ne rapporte.
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Haïti est tenue. Mais une prise fatigue celui qui la maintient autant que celui qui la subit. La question de l’époque n’est pas de savoir qui serrera le poing le plus fort. C’est de savoir quelle main, en comptant bien, comprendra la première qu’elle a intérêt à ouvrir.
Réginald Surin, économiste