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Autopsie · Monnaie & macro

Financer la guerre par la planche à billets

Réginald Surin ·

Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗

Un budget peut financer une guerre nécessaire et affaiblir, par la façon dont il la paie, ceux-là mêmes qu’il prétend défendre. Le rectificatif du 2 juin place l’essentiel de l’effort sur la sécurité. La chronique ne discute pas la dépense : elle discute son mode de financement.

Un budget peut financer une guerre nécessaire et, par la façon dont il la paie, affaiblir ceux-là mêmes qu’il prétend défendre. Le rectificatif du 2 juin met l’essentiel de l’effort sur la sécurité. C’était nécessaire. Mais il le finance en faisant tourner la planche à billets et en créant de nouvelles taxes sur la consommation et sur le salaire, donc sur une population déjà à bout. Au même moment, l’argent de la diaspora, qui permettait encore aux familles de manger, est menacé depuis l’étranger. C’est cette épée au-dessus des familles, plus que les chiffres du décret, qu’il faut regarder.

Avant d’être un tableau de chiffres, un budget répond à une question simple : qui va payer, et pour quoi. Pour quoi, le rectificatif du 2 juin est clair : la sécurité. Qui va payer, il le dit à voix basse. Or c’est cette réponse qui décide du sort de millions de gens.

Car le pays sur lequel tombe ce budget n’est pas un pays au repos. Plus de la moitié de ses habitants, près de 5,7 millions de personnes, souffrent de faim aiguë, selon la dernière analyse de l’IPC. L’économie recule pour la septième année de suite. L’inflation a frôlé 32 pour cent fin 2025. Plus d’un million de personnes ont fui leur maison. C’est un corps sans réserves. La vraie question n’est donc pas de savoir si le texte est cohérent. Elle est de savoir ce qu’il prélève, et sur qui, alors que ce corps est déjà à bout de forces. Et la réponse est dure : il prélève surtout là où cela fait le plus mal.

Qui paie la sécurité ?

L’orientation, d’abord, est claire. Les quinze milliards de gourdes ajoutés à l’investissement vont presque tous à la force : la Police passe de 7,7 à 19 milliards, les Forces armées gagnent deux milliards de plus, le Fonds de soutien à la sécurité est renfloué, et le financement des partis politiques tombe à zéro. Au quotidien, l’équipement et le ravitaillement passent avant l’aide aux ménages. Après des années d’attente, c’est un choix clair et défendable. Le problème n’est pas là. Il est dans la facture, et dans le nom de celui qui la paie.

Tableau 1. Les grands équilibres du budget rectificatif 2025-2026

OPÉRATIONS Initial (Md HTG) Rectificatif (Md HTG) Variation
Enveloppe globale 345,5 360,3 +4,3 %
Recettes totales 243,5 243,1 −0,1 %
impôt direct 53,0 51,9 −2,0 %
impôt indirect 174,1 176,1 +1,2 %
Dépenses courantes 213,6 213,7 +0,1 %
salaires et traitements 112,1 113,5 +1,3 %
biens et services 60,5 64,4 +6,4 %
transferts 25,1 22,4 −10,6 %
dépenses exceptionnelles 8,4 5,9 −29,8 %
Dépenses en capital 115,0 130,0 +13,1 %
Solde global après dons −20,6 −30,5 −48,0 %

Sources : Tableau des opérations financières de l’État (TOFE), Le Moniteur, Spécial N° 29, 5 juin 2026, p. 7-8. Les pourcentages de variation peuvent ne pas se reconstituer exactement à partir des montants arrondis affichés.

Le déficit se creuse, de 20,6 à 30,5 milliards. Pour le combler, le décret utilise une ressource que le budget de départ n’avait pas prévue : une avance de 16,5 milliards de la Banque de la République. En clair, l’État finance sa guerre en faisant tourner la planche à billets. Or l’économie tourne au dollar, et l’inflation était encore autour de 20 pour cent début 2026. Dans ces conditions, imprimer de la monnaie revient à lever un impôt que personne n’a voté, et que les plus pauvres paient en premier : la hausse des prix.

Cet impôt-là ne figure dans aucun article, et c’est pourtant le plus lourd du décret. Il frappe ceux dont le revenu ne suit pas l’inflation : les salariés, les petites bourses, les familles qui n’ont pas d’épargne en dollars. Les salaires publics, eux, n’augmentent que de 1,3 pour cent, bien moins que les prix. Autrement dit, l’État appauvrit par la monnaie ceux-là mêmes qu’il veut armer. Cette avance n’est d’ailleurs pas qu’un pont jeté sur les mois qui restent. Pour une part, elle comble des déficits déjà accumulés depuis le début de l’exercice, en octobre 2025. Le vrai risque vient après : si le budget de pleine année, en septembre, reprend ce recours à la banque centrale, l’entaille passagère deviendra une blessure durable.

Tableau 2. La structure du financement du déficit

SOURCE DE FINANCEMENT Initial (Md HTG) Rectificatif (Md HTG) Variation
Financement interne net 25,0 34,9 +39,5 %
dont emprunt BRH néant 16,5 nouveau
dont bons du Trésor 29,2 24,8 −15,1 %
dont autres financements internes 6,9 4,4 −36,9 %
dont amortissement dette interne −11,1 −10,7 −3,5 %
Financement externe net −4,4 −4,4 stable

Sources : TOFE, section H (Financement), Le Moniteur, p. 7. Le concours de la BRH est nul au budget initial et apparaît en totalité au rectificatif.

À ce prélèvement silencieux, le décret en ajoute un visible, qui vise le même contribuable. Il fait passer de dix à quinze pour cent la retenue à la source sur les compléments de salaire : les primes, les étrennes, les indemnités de congés non pris, les heures supplémentaires. Et ce n’est pas une avance qu’on récupère plus tard, c’est un prélèvement définitif. Cinq points de plus, dit comme cela, paraît peu. Rapporté à ce qu’on prélevait déjà, ce n’est pas peu : le prélèvement augmente de moitié. Or ces compléments ne sont pas un luxe. Ce sont les heures faites pour boucler le mois, l’étrenne de fin d’année, le congé qu’on vend faute de pouvoir le prendre. C’est la part du salaire qui sert, justement, à tenir face à la hausse des prix. Et c’est elle que l’État ampute encore, au moment où elle est la plus utile.

La comparaison avec l’article 2 achève de troubler. Le même décret exonère d’impôt le salaire de base du secteur exportateur. Ce n’est pas un geste neutre : en clair, c’est une subvention à ce secteur, puisque l’État renonce à une recette pour abaisser le coût du travail et soutenir l’emploi d’assemblage. Et dans le même temps, il augmente de moitié le prélèvement sur les compléments de salaire de tous les autres. D’un côté, il aide un revenu du travail. De l’autre, il alourdit celui qui sert à manger. Pourquoi ce choix ?

Reste le troisième canal : les nouvelles taxes sur la consommation, dont on verra qu’elles retombent, elles aussi, sur les plus modestes. Trois instruments, donc, et un seul point commun : ils prélèvent tous sur la même tête. Ce n’est pas tant un manque de moyens qu’un manque d’imagination. D’autres voies existaient, et rien d’extraordinaire. En 2002, face à une urgence comparable, la Colombie a financé sa sécurité sans imprimer de monnaie : par un impôt spécial, assis sur le patrimoine et validé par sa Cour constitutionnelle. Un impôt juste demande du temps et un travail politique. Imprimer n’en demande aucun. Taxer, prélever, imprimer : ce sont les trois solutions les plus faciles, et les trois qui tombent sur la population. Entre l’effort et la facilité, le décret a choisi la facilité. Et c’est la population qui paie.

Protéger, mais à quelles conditions ?

Plusieurs des nouvelles taxes et des droits de douane du décret veulent protéger la production locale et, à terme, remplacer ce que le pays importe. L’idée est bonne. Aucun pays n’a intérêt à dépendre sans fin de ce qu’il achète à l’étranger. Le problème n’est donc pas le principe. Il tient à deux conditions, sans lesquelles une taxe de protection ne protège rien. Il faut d’abord qu’un producteur local puisse vraiment fournir le marché. Il faut ensuite lui laisser le temps de se développer, avant que la hausse ne retombe sur le consommateur. En Haïti, aujourd’hui, ces deux conditions manquent : l’insécurité coupe les producteurs de leurs champs et de leurs clients, et le décret protège tout de suite ce qui ne pourra répondre que plus tard. Le tableau ci-dessous classe les mesures. Les exemples qui suivent montrent ce qui se cache derrière chaque taux.

Tableau 3. Les mesures fiscales du décret, par nature et par incidence

Article Mesure Taux ou montant Nature et portée
Art. 2 Exonération d’impôt sur le revenu des salaires de base du secteur exportateur exonération Allège. Soutient l’emploi manufacturier d’assemblage.
Art. 5 Suspension des droits sur les équipements solaires (panneaux, batteries au lithium) suspension Allège. Favorise l’accès à l’électricité hors réseau.
Art. 6 Suspension des droits sur la morue et le hareng importés (salés, séchés) suspension Allège. Protéine de base des ménages pauvres.
Art. 3 Retenue à la source sur primes, étrennes, indemnités, heures supplémentaires 10 % → 15 % Alourdit. Relèvement de moitié du prélèvement sur les compléments de salaire.
Art. 4 Modification des droits de douane sur diverses positions tarifaires 5 à 40 % Alourdit. Effet variable selon les produits visés.
Art. 23 Accise sur les alcools (importés / locaux) 30 % / 6 % Alourdit. Différentiel favorable à la production locale.
Art. 23 Accise sur les boissons énergisantes (importées / locales) 30 % / 10 % Alourdit. Différentiel favorable à la production locale.
Art. 24 Accise sur les dérivés de tomate (pâte, ketchup, sauces) 15 % Alourdit. Filière locale existante, en zone d’insécurité ; effet protecteur incertain.
Art. 13 Droit complémentaire sur les passeports d’urgence et permis de séjour 1 500 à 2 500 HTG Alourdit. Frappe un service administratif, non un bien de consommation.
Art. 36 Impôt libératoire sur les établissements de jeux de hasard 25 % de la valeur locative Alourdit. Cible une activité spécifique, faible portée sur les ménages.

Lecture : en vert, les mesures qui allègent la charge ; en rouge, celles qui l’alourdissent, y compris la retenue à la source de l’article 3, dont le taux est porté à quinze pour cent. Sources : Décret, articles 2 à 6, 13, 23, 24 et 36, Le Moniteur, p. 2-6. Le décret fixe les taux mais ne ventile pas le rendement attendu de chaque mesure ; l’analyse d’incidence reste qualitative.

Prenons la tomate. Le décret taxe à quinze pour cent la pâte, le ketchup et les sauces, des produits que le pays achète presque entièrement à la République voisine. Or une usine locale existe : la SHAISA, créée en 1976 à Croix-des-Bouquets, qui produisait sous les marques Famosa et Tina. Sa direction réclamait elle-même cette hausse du tarif, publiquement, dès 2018. Sur ce point, le décret lui donne raison. Mais cette usine se trouve dans la Plaine du Cul-de-Sac, là où pousse justement la tomate, et cette plaine est aujourd’hui un champ de bataille. Au printemps 2026, les combats pour son contrôle y ont fait de nombreux morts et jeté des milliers d’habitants sur les routes. Les axes vers le Nord et l’Artibonite sont tenus par le même groupe armé. Une taxe peut protéger une production des importations. Elle ne peut rien pour une production que la guerre a coupée de ses champs et de ses marchés.

Même chose pour la saucisse, taxée à quarante pour cent. Là encore, une charcuterie locale existe : Carisa, ouverte en 2018 dans le parc industriel de l’aéroport, qui fabrique hot-dogs, saucisses, salami et mortadelle à partir de volaille et d’épices locales. Voilà une production à protéger. Mais elle est jeune et encore petite face à un marché dominé par l’importation. Elle est installée dans cette partie de la capitale que l’insécurité étouffe, où s’approvisionner et livrer est déjà un exploit. Un exemple le rappelle : HMP, une charcuterie plus ancienne, a fait faillite, non pas faute de clients, mais parce que l’insécurité a fini par étrangler son activité. Remplacer les importations ne se fera donc pas du jour au lendemain. La hausse des prix, elle, est immédiate. Elle frappe un produit du panier populaire, vendu surtout par le petit commerce de rue. Et ce commerce, pour faire entrer sa marchandise, paie déjà un péage aux groupes armés. La taxe de l’État s’ajoute à ce péage, et réduit encore une marge déjà mince, en attendant le retour d’une production locale qui dépend, d’abord, du retour de la sécurité.

Les droits de douane ne s’arrêtent pas à la saucisse. Ils touchent tout un panier d’hygiène : le papier hygiénique et les mouchoirs à trente pour cent, les cosmétiques, shampooings et déodorants à dix, le savon et les serviettes hygiéniques à cinq, les couches aussi. Une partie de ces produits se fabrique pourtant en Haïti. Le savon, d’abord : on en fabrique sur place, jusque dans des ateliers d’économie sociale. Les serviettes hygiéniques aussi : une entreprise sociale, ANACAONA, en produit à Port-au-Prince, des modèles lavables et réutilisables. Le problème n’est donc pas qu’il n’y ait rien à protéger. C’est que cette fabrication reste petite, et qu’elle ne remplace pas les serviettes et les couches jetables que les familles achètent, presque toutes importées. La taxe, elle, agit tout de suite : elle renchérit des produits de première nécessité, et d’abord pour les femmes et les familles. Cette production ne prendra le relais que si elle change d’échelle, en sécurité et avec le temps.

Une dernière mesure, d’un genre différent, va dans le même sens. L’article 7 oblige toute la chaîne du gaz propane, des microcentres aux détaillants, à se mettre en règle en quinze jours : patente et autorisation de fonctionnement. Sinon, l’importateur paie cinq cent mille gourdes d’amende, le distributeur ou le détaillant cent mille, et l’établissement peut fermer. Mettre de l’ordre dans un secteur dangereux, largement informel et qui échappe au fisc, est en soi une bonne chose. Mais la mesure tombe d’un coup sur une chaîne très majoritairement informelle. Et comme le prix du propane n’est pas fixé par l’État, à la différence de l’essence ou du diesel, le coût de cette mise en règle se reporte aussitôt sur le prix de vente. Encore une fois, une mesure défendable, mais dont le moment fait payer le ménage, cette fois sur le gaz de cuisine.

On pourrait allonger la liste : l’alcool, où la protection ne change presque rien à un clairin resté artisanal ; le poisson salé ou le solaire, où l’allègement, lui, vise juste. Mais la tomate et la saucisse disent l’essentiel. Et ce n’est pas un reproche, c’est une question de méthode. Protéger une production qui existe n’est pas une erreur. Tout dépend du moment, et de ce que l’on met à côté de la taxe. Pour qu’un droit de douane finisse par remplacer les importations, il faut deux choses : un territoire sûr, où l’on puisse s’approvisionner, produire et vendre ; et une stratégie pour aider les entreprises à grandir jusqu’à ce but. Sans cela, et appliquée tout de suite, la taxe fait monter les prix maintenant, pour une production locale qui ne suivra que plus tard, si elle suit. L’ordre des étapes compte autant que les étapes : sécuriser d’abord, accompagner ensuite, protéger enfin. Le ministère du Commerce a bien lancé, sur fonds publics, quelques programmes qui vont dans le bon sens : l’aide aux jeunes diplômés des métiers techniques, Zouti pou Demen, ou le soutien aux femmes entrepreneures. Mais ils ne forment pas encore une vraie stratégie de filière, et ils reposent sur un pari : que la situation économique s’améliore.

Reprendre, est-ce faire vivre ?

Reprendre un quartier et le sécuriser, c’est une chose. Le tenir vraiment, c’en est une autre. Et on confond souvent les deux. Sécuriser, c’est en chasser les armes, y poster la garde, empêcher le groupe d’y revenir : cela relève de la force. Tenir, c’est y ramener l’État là où il s’était retiré, par l’eau, le courant, l’école, le dispensaire, l’aide aux agriculteurs, une administration derrière un guichet. Les deux ne se valent pas, et toute la difficulté est là : on peut sécuriser une zone sans jamais y ramener l’État.

La sécurité, d’ailleurs, ne fait pas ce travail. Elle le rend seulement possible. Car le marché ne se rouvre pas par décret. Depuis toujours, ce n’est pas l’État qui organise le secteur informel : dès que la peur recule, les gens vivent, échangent et reconstruisent leurs circuits d’eux-mêmes. Ce qui revient à l’État, et que personne ne fera à sa place, c’est la présence civile, les services publics, l’encadrement. Et c’est ce travail-là qui décide de tout.

Et ce travail décide si les familles mangent ou non. Car la faim, ici, n’a rien d’abstrait : elle vient de l’insécurité. Là où les groupes armés tiennent le terrain, les paysans qui cultivent encore doivent négocier l’accès à leurs champs et abandonner une partie de leur récolte. Les petits commerces ferment. Les emplois disparaissent. Voilà ce qui affame le pays. La tomate bloquée dans la Plaine du Cul-de-Sac, l’étal de saucisses qui ne se fournit plus, ne sont pas des détails : ce sont les premiers signes de cet étranglement, que les chiffres de la faim donnent à voir en grand.

Face à cela, le budget vise juste : il s’attaque à la sécurité, qui est la racine de cette faim. Reste à savoir avec quels moyens on tiendra le terrain une fois repris. Et là, le budget montre une faiblesse. L’argent vraiment nouveau et vraiment haïtien, l’avance de la banque centrale, finance la reconquête. Mais ce qui permet de tenir un territoire, ramener l’école, la justice, l’encadrement agricole, dépend d’un autre argent : l’agriculture garde près de 14 milliards, financés en grande partie par l’aide étrangère, dont l’État ne fixe ni le montant ni le calendrier. L’argent de la reconquête est donc haïtien ; celui de la reconstruction est étranger, et incertain. Le Mexique montre le danger. Depuis 2006, son armée combat les groupes criminels. Vingt ans plus tard, elle patrouille toujours les mêmes territoires : la force a repris du terrain, mais l’État civil n’a pas suivi pour le tenir. Une reconquête qu’on ne consolide pas est une reconquête à recommencer.

Tableau 4. Les investissements publics selon les entités

ENTITÉ (investissement seul) Initial (Md HTG) Rectificatif (Md HTG) Variation
Police nationale 7,7 19,0 +147 %
Forces armées d’Haïti 5,5 7,6 +38 %
Agriculture 11,5 14,0 +22 %
Environnement 1,9 2,3 +23 %
Éducation nationale ~12,1 ~12,2 stable
Université d’État 0,2 0,1 −33 %
Justice (hors Police nationale) < 0,1 < 0,1 stable

Sources : Détail des crédits par entité (Le Moniteur, p. 9-12) et Programme d’investissements publics (p. 71-97). Police (code 1212, p. 40) et Forces armées (code 1217, p. 45) vérifiés sur l’exemplaire officiel. Éducation et Université d’État en ordre de grandeur ; Justice hors Police nationale. Les pourcentages de variation peuvent ne pas se reconstituer exactement à partir des montants arrondis affichés.

Le même déséquilibre se retrouve à l’intérieur de la sécurité. Le ministère de la Justice atteint 55 milliards, mais le supplément va à la Police. Ce qui vient après l’arrestation, les juges, les tribunaux, les prisons, reste au même niveau. Or renforcer la capacité d’arrêter sans renforcer celle de juger et d’emprisonner, dans des prisons déjà surpeuplées, ne fait qu’engorger la machine. Une police qui arrête sans pouvoir juger ni emprisonner ne fait pas reculer la violence : elle la recycle.

Le socle civil, lui, s’effrite en silence. L’éducation, premier poste civil de l’État, garde le même montant qu’avant. Avec l’inflation, cela revient à une baisse. Elle a pourtant l’outil qui manque justement à la sécurité : une recette qui lui est réservée, le Fonds national de l’éducation. On laisse stagner ce qui donne des fruits sur la durée, et on finance à la planche ce qui se voit tout de suite.

Et le fil se fragilise par dehors

Tout cela se joue à l’intérieur du pays. Mais la consommation des familles haïtiennes tenait encore debout grâce à un fil venu de l’étranger : l’argent de la diaspora. Près de quatre milliards de dollars par an, presque un cinquième de la richesse nationale, et dont l’essentiel paie les dépenses de tous les jours, à commencer par la nourriture. Or, le 25 juin, la Cour suprême des États-Unis a autorisé le gouvernement américain à mettre fin au statut de protection temporaire de 330 000 à 350 000 Haïtiens, et elle a écarté le contrôle des tribunaux. La mesure ne serait pas immédiate, et on ne peut pas encore chiffrer son effet sur les envois. Mais la menace tombe au plus mauvais moment. Le budget rogne déjà le revenu des familles ; et voilà que le soutien venu de l’étranger, celui qui amortissait le choc, pourrait lui aussi disparaître, pour des raisons sur lesquelles Haïti n’a aucune prise. Ce serait la seconde lame de l’épée.

Ce que montre l’autopsie

Mises bout à bout, ces pièces forment une même image. Au-dessus des familles pend une épée, la faim, qui touche déjà plus d’un Haïtien sur deux. Elle tient à deux fils, et ces deux fils soutiennent la même chose : ce que les familles peuvent manger. Le premier, à l’intérieur, c’est le pouvoir d’achat, ce que le salaire permet encore d’acheter. Le budget l’use : la planche nourrit l’inflation, la retenue ampute le salaire, les nouvelles taxes alourdissent le panier. Le second, à l’extérieur, c’est l’argent de la diaspora, qui paie l’autre moitié du panier, et qu’une décision étrangère menace de couper. Aucun de ces gestes ne vient de la malveillance ; ils viennent du réflexe, de la facilité. Mais l’effet ne dépend pas de l’intention. Un budget qui tire sur le fil qu’il devrait renforcer, au moment où l’autre menace de céder, ne finance pas seulement une reconquête : il rapproche l’épée.

Reprendre, tenir, faire vivre

Rien de tout cela n’était inévitable, et rien ne l’est encore. Le vrai test, c’est le budget de septembre, qui portera cette fois sur une année entière. La facilité serait de reconduire ce décret tel quel : la planche à billets pour financer, et la sécurité comme presque seule priorité. Ce serait une faute. Financer un budget d’année entière en imprimant de la monnaie nourrirait l’inflation, juste au moment où la valeur de la gourde et la crédibilité de la transition comptent le plus. Le budget de septembre peut faire autrement, et inscrire ce qu’il faut pour tenir vraiment le terrain repris : un impôt dédié et mesuré, à la place de la planche à billets ; une ligne budgétaire nationale pour ramener l’État dans les zones reprises ; des moyens pour les tribunaux et les prisons, pas seulement pour la police ; une protection du revenu des plus pauvres contre la hausse des prix ; et des comptes clairs sur l’usage de chaque gourde. Gouverner par décret est parfois nécessaire. Le faire sans rendre de comptes ne l’est jamais.

Un budget dit les vraies priorités d’un État, mieux qu’aucun discours. Celui-ci en affirme une : reprendre le terrain. C’était nécessaire. Mais reprendre et sécuriser ne suffit pas. Il faut tenir, et tenir, on l’a vu, c’est ramener l’État. On ne mesurera pas le succès de cet effort aux milliards dépensés aujourd’hui. On le mesurera plus tard, à des signes simples : l’eau qui revient, un bureau de l’État qui rouvre, une récolte qui arrive jusqu’à une ville, une famille qui rentre chez elle, un marché qui renaît là où il y avait une barricade. Le décret du 2 juin ne produit pas cela. Il ouvre, au mieux, la voie. Le budget de septembre dira quel chemin le pays choisit : la facilité, déjà prise, ou la reconstruction. Deux fils tiennent encore les familles au-dessus de la faim. Le premier vient de l’étranger, c’est l’argent de la diaspora, et Haïti n’y peut rien : la décision est tombée à Washington, et elle le menace. Le second est intérieur, c’est le pouvoir d’achat des familles, et celui-là, l’État le tient encore. C’est là qu’est le vrai choix, et il est entièrement haïtien. Reprendre le territoire était nécessaire. Mais une terre reprise où l’on ne peut plus vivre n’est pas une victoire. La seule victoire qui compte, ce sera d’avoir gardé le pays vivant.

Sources et références

Source primaire. Décret établissant le Budget rectificatif de l’exercice fiscal 2025-2026, Le Moniteur, 181e année, Spécial N° 29, Port-au-Prince, 5 juin 2026. Agrégats et financement : TOFE et tableau d’équilibre, p. 7-8 ; crédits et désaffectations, p. 9-12 et 31-57 ; Police (code 1 212) et Forces armées (code 1 217) vérifiés sur l’exemplaire officiel, p. 40 et 45 ; mesures fiscales, articles 2 à 6, 13, 23, 24 et 36, p. 2-6, dont les droits de douane de l’article 4 portant notamment sur la saucisse (position 1601, 40 pour cent), le papier et divers articles d’hygiène et de soins (jusqu’à 30 pour cent) ainsi que les serviettes hygiéniques et les couches (5 pour cent) ; obligation de mise en conformité de la chaîne du gaz propane et sanctions afférentes, article 7 et suivants, p. 5-6 ; Fonds de soutien à la sécurité, p. 65-66.

Conjoncture et population. Inflation : glissement annuel de 31,9 pour cent en septembre 2025 et de 20,6 pour cent en mars 2026 (IHSI ; BRH). PIB réel en recul de 2,7 pour cent en 2025, septième année consécutive de contraction ; près de la moitié de la population sous le seuil de 3 dollars par jour ; plus d’un million de personnes déplacées (Banque mondiale ; OIM, 2025-2026). Insécurité alimentaire aiguë : environ 5,7 millions de personnes, plus de la moitié de la population, en phase 3 ou plus de l’IPC, dont près de deux millions en phase 4, septembre 2025-février 2026, avec détérioration projetée pour la soudure de mars-juin 2026 (IPC ; PAM).

Filières et insécurité. Transformation locale de la tomate : SHAISA (fondée en 1976, Croix-des-Bouquets), marques Famosa et Tina, seule usine du pays sur ce segment recensée jusqu’en 2018 ; relèvement du droit sur la pâte importée réclamé par sa direction dès 2018 (Le Nouvelliste, 2017-2018). Transformation locale de la charcuterie : Carisa (Carisa Food, fondée en 2018, parc industriel de l’aéroport, Carrefour Fleuriot, Port-au-Prince), hot-dogs, saucisses, salami et mortadelle à base de viande de volaille et d’épices locales, présentée comme alternative nationale aux marques importées (carisafood.com). Dépôt de bilan d’une charcuterie plus ancienne, HMP, attribué à la dégradation de l’environnement sécuritaire et non à un défaut de demande (sources sectorielles, 2025-2026). Dérivés de tomate majoritairement importés de République dominicaine ; charcuterie de grande consommation encore largement importée. Croix-des-Bouquets et la Plaine du Cul-de-Sac sous l’emprise du 400 Mawozo et de la coalition Viv Ansanm, contrôle des axes vers le Nord, affrontements de mai 2026 ; zone métropolitaine de Port-au-Prince en grande partie sous contrôle de groupes armés (ACLED ; InSight Crime ; International Crisis Group, 2025-2026). Programmes du ministère du Commerce et de l’Industrie en faveur des micro-entreprises : Zouti pou Demen, insertion des jeunes diplômés des écoles techniques par dotation d’équipements et accompagnement (inscriptions ouvertes en décembre 2025), et Projet d’Appui à l’Entrepreneuriat Féminin, PAEF (mci.gouv.ht, 2025-2026).

Transferts et TPS. Transferts de la diaspora de l’ordre de 4 milliards de dollars, environ 20 pour cent du PIB (IHSI ; BRH ; Banque mondiale). Décision de la Cour suprême des États-Unis du 25 juin 2026 (Mullin v. Doe et Trump v. Miot, six voix contre trois) autorisant l’administration à mettre fin au TPS des ressortissants haïtiens et écartant le contrôle des tribunaux ; population concernée estimée à environ 350 000 bénéficiaires (DHS ; Congressional Research Service) ; prise d’effet différée et appréciée au cas par cas. Sources : SCOTUSblog, CNN, The Washington Post, 25-26 juin 2026.

Colombie. Décret législatif 1838 du 11 août 2002, arrêt C-876 de 2002 de la Cour constitutionnelle, Ley 863 de 2003 (SUIN-Juriscol ; SIPRI ; Banque mondiale).

Mexique. Militarisation de la lutte contre les groupes criminels depuis 2006 et création de la Garde nationale en 2019, sans reconstruction parallèle de l’appareil civil (création de la Garde nationale par réforme constitutionnelle, Diario Oficial de la Federación, 2019).

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