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Autopsie · Sécurité

Haïti : l’algorithme de la mort

Réginald Surin · · English

Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗

Huit cent quarante-trois personnes tuées en décembre 2024, en un seul mois. Un chiffre pareil évoque le chaos, quelque chose d’incompréhensible. La chronique montre qu’il obéit à une régularité, et que cette régularité se décrit.

Ce que huit ans de données révèlent sur le fonctionnement de la violence.

En décembre 2024, 843 personnes ont été tuées dans des violences en Haïti. En un seul mois. Quand on entend un chiffre pareil, on pense au chaos, à quelque chose d’incompréhensible. Quelque chose qu’on ne peut que subir. Cet article dit le contraire. En analysant huit années de données, mois par mois, j’ai découvert que la violence haïtienne suit des règles. Des règles qu’on peut calculer. Et qui changent complètement la manière dont on devrait en parler. On peut savoir combien de temps un choc va durer. On peut savoir à quelle vitesse il se propage d’une forme de violence à une autre. On peut identifier le seuil à partir duquel tout s’emballe. Et on peut mesurer la fenêtre de temps dont on dispose pour agir avant que les choses ne s’aggravent. Tout cela est exposé ici, pas à pas, sans jargon.

Quatre chiffres, quatre réalités différentes

Avant toute chose, il faut comprendre ce que les chiffres mesurent, parce que les médias les mélangent souvent.

Quand la radio dit « il y a eu 124 événements violents ce mois-ci », de quoi parle-t-on ? D’incidents. Un affrontement entre deux gangs à Cité Soleil, c’est un événement. Une attaque contre un marché à Carrefour, c’est un autre événement. Un seul incident peut faire zéro mort ou cinquante. Ce qui est compté, c’est le nombre d’incidents, pas le nombre de victimes. Ces données viennent d’ACLED, une base internationale utilisée par l’ONU.

Les « fatalités », c’est le nombre de morts lors de ces incidents. Quand on dit 843 fatalités, cela veut dire 843 personnes tuées dans des violences armées ce mois-là. Rien de plus, rien de moins.

Les « homicides » et les « enlèvements », eux, proviennent des Nations unies en Haïti (BINUH). Le périmètre est plus large : les homicides incluent les règlements de comptes et les crimes crapuleux, pas seulement les morts au combat. Les enlèvements couvrent tous les kidnappings signalés, avec ou sans rançon.

On pourrait se demander : pourquoi parler de violence « politique » quand il s’agit de gangs ? Parce que ces gangs ne sont pas des voleurs isolés. Ils contrôlent des quartiers entiers, lèvent des taxes sur les routes, bloquent l’accès aux hôpitaux. Ils exercent un pouvoir territorial. Un kidnapping pour rançon est un acte crapuleux. Mais le fait qu’il puisse se produire en plein jour, sans conséquence, est un fait politique.

Ce n’est pas une montée progressive. Ce sont des sauts

Première découverte. Quand on aligne les chiffres mois par mois de 2018 à 2026, on ne voit pas une courbe qui monte doucement. On voit des marches d’escalier. De 2018 à 2020, le pays comptait en moyenne 73 incidents et 38 morts par mois. C’était déjà grave. Puis, de 2021 à 2022 : 106 incidents, 101 morts. Un premier saut. Et à partir de 2023 : 124 incidents et 224 morts par mois. Un deuxième saut. Les enlèvements sont passés de 11 à 164 par mois. Les homicides de 98 à 587. Chaque fois, le système est monté d’un cran et n’est jamais redescendu.

Événements violents et fatalités mensuels de 2018 à 2026, avec trois zones marquant un régime bas jusqu’à 2020, une transition de 2021 à 2022 et un régime haut à partir de 2023.
Les trois paliers. Les deux séries montent par marches d’escalier plutôt que par pente continue, et aucune des deux ne redescend au palier précédent. Source : ACLED.
Période Événements Fatalités Homicides Enlèvements
2018 à 2020 73 38 98 11
2021 à 2022 106 101 158 84
2023 à 2025 124 224 587 164

Tableau 1. Les moyennes mensuelles par période, en nombre par mois. Sources : ACLED pour les événements et les fatalités, BINUH pour les homicides et les enlèvements.

Chaque incident tue davantage qu’avant

Deuxième découverte. Prenez le nombre de morts d’un mois et divisez-le par le nombre d’incidents. Vous obtenez la gravité moyenne de chaque incident. En 2018, ce chiffre était de 0,39 : la plupart des incidents ne tuaient personne. C’était de la violence, mais rarement mortelle. En 2022, ce chiffre a dépassé 1 : chaque incident fait désormais au moins un mort en moyenne. En 2025, il atteint 1,89 : presque deux morts par incident. Ce n’est pas qu’il y a plus d’incidents. C’est que chaque incident est devenu plus meurtrier. Plus d’armes, plus de munitions, plus d’organisation. Et ce changement ne s’est pas inversé sur la période observée.

Nombre de fatalités par événement violent, année par année de 2018 à 2025 : 0,39 puis 0,55, 0,77, 0,79, 1,18, 1,52, 1,78 et 1,89.
Le ratio de létalité. Le seuil d’un mort par incident est franchi en 2022, et la progression continue ensuite sans rupture. Source : calculs de l’auteur d’après ACLED.

Les meurtres ne s’arrêtent pas. Les kidnappings, parfois

Troisième découverte. Les homicides et les enlèvements ne bougent pas de la même manière. Les homicides augmentent presque sans interruption depuis 2019. Même en 2025, ils progressaient encore. Les enlèvements, eux, ont explosé entre 2020 et 2023, puis reflué. Pourquoi ? Parce que ce ne sont pas les mêmes mécanismes. Tuer, c’est contrôler un territoire : quand un gang s’installe, les meurtres s’installent avec lui. Kidnapper, c’est faire du commerce : quand les filières sont perturbées ou que les victimes potentielles fuient le quartier, les enlèvements peuvent reculer. Les meurtres sont comme un mur qu’on construit : une fois debout, il reste. Les enlèvements sont comme un commerce : il peut fermer si les conditions changent.

Homicides et enlèvements mensuels de 2019 à 2026. La courbe des homicides culmine à 998 en décembre 2024, celle des enlèvements à 371 en janvier 2024 avant de refluer.
Deux courbes, deux logiques. Les homicides montent presque sans interruption ; les enlèvements décrochent après leur pic de janvier 2024. Source : BINUH.

Quand la violence frappe, combien de temps reste-t-elle ?

C’est la question la plus importante de toute cette analyse. Et pour y répondre, il faut comprendre un concept simple : la demi-vie. En physique, la demi-vie d’un élément radioactif, c’est le temps qu’il met à perdre la moitié de sa puissance. Pour la violence, c’est pareil. Si un mois est exceptionnellement violent, la demi-vie mesure le temps qu’il faut pour que la moitié de ce surplus de violence disparaisse. C’est le chiffre le plus utile de tout cet article, parce que c’est lui qui dicte la durée minimum de toute intervention. Une opération plus courte que la demi-vie ne fait que déplacer la violence dans le temps. Elle revient dès que la pression cesse.

Pour les affrontements armés, la demi-vie est de 5 semaines. Si un mois compte 50 incidents de plus que d’habitude, le mois suivant n’en comptera plus que 28 de plus. Le mois d’après, 16. Puis 9. En cinq semaines, la moitié du surplus a disparu. En quatre mois, il ne reste presque rien. Les affrontements sont comme un feu de paille : spectaculaire, mais bref.

Pour les enlèvements, c’est beaucoup plus lent. Si un mois compte une vague de kidnappings, les quatre cinquièmes de cette vague se reproduisent le mois suivant. Il faut trois mois pour que la moitié de l’effet disparaisse, et presque un an pour qu’il s’efface complètement. Pourquoi ? Parce que les filières d’enlèvement ne sont pas improvisées. Il faut des guetteurs, des chauffeurs, des négociateurs de rançon, des planques. Une fois que tout cela est en place, ça ne s’arrête pas tout seul. Une opération de police ponctuelle peut perturber le réseau, mais seule une pression soutenue pendant des mois peut le démanteler.

Et les homicides ? C’est le résultat le plus effrayant. Si un mois compte 100 meurtres de plus que d’habitude, le mois d’après en comptera encore 95 de plus. Puis 90. Puis 86. Il faut plus d’un an pour que la moitié du choc se résorbe, et près de quatre ans pour qu’il s’efface à 90 %. Les affrontements sont un feu de paille. Les enlèvements sont une inondation qui met des mois à se retirer. Les homicides sont un changement de climat.

L’analyse révèle aussi le niveau vers lequel le système revient naturellement après chaque choc, si rien ne change dans les conditions du pays. Pour les enlèvements, c’est 96 par mois. Pour les homicides, 442. Attention : ce ne sont pas des prédictions. Ce sont des diagnostics. Si l’État reste aussi faible, si les armes continuent de circuler, si l’économie criminelle reste aussi rentable, alors voilà le niveau vers lequel la violence tend naturellement. C’est le régime de croisière du système. Pour le modifier, il ne suffit pas de frapper un grand coup : il faut changer les conditions elles-mêmes.

Type de violence Persistance Demi-vie 90 % dissipé Équilibre
Événements 57 % 1,2 mois 4 mois 102/mois
Fatalités 57 % 1,2 mois 4 mois 127/mois
Enlèvements 80 % 3,1 mois 10 mois 96/mois
Homicides 95 % 13,8 mois 46 mois 442/mois

Tableau 2. Combien de temps dure un choc, selon le type de violence. La persistance est le coefficient d’un modèle autorégressif d’ordre 1 : la part du surplus d’un mois qui se reproduit le mois suivant. Calculs de l’auteur d’après ACLED et BINUH.

Autocorrélation des quatre séries selon le décalage, de un à douze mois. Les homicides restent au-dessus de 0,80 sur toute la période, les événements et les fatalités tombent sous 0,50 dès le deuxième mois.
La mémoire de la violence. Un an après le choc, les homicides restent corrélés à eux-mêmes à plus de 0,80, quand les affrontements sont retombés à 0,20. Calculs de l’auteur.

Entre le signal d’alarme et la catastrophe, il y a du temps

Voici peut-être le résultat le plus utile. Les différentes formes de violence ne bougent pas en même temps. Les morts suivent immédiatement les affrontements : quand il y a des combats, les gens meurent le même mois. Mais les enlèvements arrivent trois mois plus tard. Les affrontements de janvier prédisent les kidnappings d’avril mieux que ceux de janvier. L’explication est concrète : les combats désorganisent les quartiers, la police se replie, les habitants s’enferment, et c’est dans ce vide que les filières d’enlèvement s’installent.

Les homicides structurels arrivent encore plus tard : cinq mois après les affrontements. Les combats redistribuent le contrôle des zones, et c’est une fois ce contrôle stabilisé que les meurtres s’installent dans la durée. Ce décalage est une opportunité : entre une flambée d’affrontements et la crise d’enlèvements qui s’ensuit, il y a trois mois pour agir. Avant l’escalade des homicides, il y en a cinq. Mais encore faut-il surveiller les bons indicateurs au bon moment.

Trois séries de barres mesurant la corrélation entre les événements violents et, respectivement, les fatalités, les enlèvements et les homicides, pour des délais de zéro à six mois. Le maximum tombe à zéro mois, à trois mois et à cinq mois.
Vitesse de propagation. Les fatalités suivent les affrontements le mois même, les enlèvements trois mois plus tard, les homicides cinq. Calculs de l’auteur d’après ACLED et BINUH.
Événements Fatalités Homicides Enlèvements
Événements 1,00 0,58 0,46 0,39
Fatalités 1,00 0,74 0,48
Homicides 1,00 0,58
Enlèvements 1,00

Tableau 3. Corrélations entre les quatre formes de violence. La matrice est symétrique : seule la moitié supérieure est renseignée. Calculs de l’auteur.

D’où vient la violence, et où va-t-elle ?

Tout ce qui précède parle du pays entier, comme si Haïti était un bloc homogène. Ce n’est évidemment pas le cas. La violence naît quelque part, se déplace dans une direction, et arrive ailleurs avec un retard. Comprendre cette géographie, c’est comprendre l’ordre dans lequel il faut intervenir, et pourquoi une opération au mauvais endroit peut être gaspillée.

Le département de l’Ouest (Port-au-Prince et ses communes : Delmas, Carrefour, Pétion-Ville, Cité Soleil, Croix-des-Bouquets, Tabarre, Gressier) est le noyau générateur. C’est là que la violence s’auto-entretient, mois après mois, sans avoir besoin d’impulsion extérieure. Pourquoi ? Parce que les rentes qui financent la violence y sont locales et permanentes : taxation des routes (Martissant, Carrefour, Delmas 2), contrôle des ports et des marchés, filières d’enlèvement structurées, circuits financiers formels et informels. La violence ne vient pas de l’extérieur : elle se produit, se finance et se reproduit sur place.

L’Artibonite est le premier relais. La plaine rizicole, le port de Saint-Marc, la Route nationale 1 qui la traverse du sud au nord en font un corridor logistique naturel. Quand la violence augmente dans l’Ouest, elle se propage vers l’Artibonite avec un délai. Mais attention : l’Artibonite n’est pas un récepteur passif. Elle possède sa propre histoire armée, les affrontements de Gonaïves dans les années 2000, le contrôle des circuits agricoles, les rivalités foncières du Bas-Artibonite, la contrebande maritime via Saint-Marc. La violence importée ne tombe pas dans un vide : elle active des structures déjà présentes. L’Artibonite est à la fois récepteur, relais et réservoir. La question décisive est de savoir à quel moment elle cesse d’être un théâtre intermittent pour devenir un second noyau permanent.

Le département du Centre connecte l’Ouest au Nord et à l’Artibonite par les routes intérieures. Moins dense, moins violent en absolu, il joue le rôle de carrefour : le contrôler modifie l’ensemble du réseau de circulation de la violence. Le Sud-Est et la Grand’Anse, plus isolés, bénéficient encore d’un amortisseur géographique naturel. Mais cet amortisseur peut céder si les corridors s’étendent.

Le fait le plus important est l’asymétrie de la transmission. Stabiliser l’Ouest fait baisser la pression sur l’Artibonite. L’inverse n’est pas vrai. Si on pacifie l’Artibonite sans toucher à l’Ouest, la violence se reconstitue dans le corridor dès que le noyau la réémet. C’est comme traiter les symptômes d’une infection sans toucher à la source : on peut gérer la fièvre un temps, mais elle revient tant que le foyer n’est pas éteint.

120. Le chiffre à surveiller

Tous les résultats de cet article convergent vers un seul nombre : 120. Tant que le nombre d’incidents reste en dessous de 120 par mois, les filières de kidnapping tournent par inertie, mais elles ne s’emballent pas. Dès que ce cap est franchi, le système bascule. Les enlèvements explosent. Et à 170, c’est pire encore : les fatalités décrochent de toute logique, chaque mois produit un carnage indépendant du précédent.

Précision essentielle : 120, ce n’est pas un objectif à atteindre. Ce n’est pas une cible à passer en dessous. Les données comptent tous les affrontements, y compris ceux que la police et les forces de sécurité initient elles-mêmes. Quand la PNH ou la FRG lance une offensive dans Cité Soleil, le compteur d’incidents monte : c’est le signe que quelque chose se passe. 120, c’est un signal d’alerte. Quand le compteur le franchit, quelle qu’en soit la cause, il faut se préparer à ce qui vient : une vague d’enlèvements dans les trois mois.

Événements violents mensuels de 2018 à 2026 avec deux lignes horizontales, l’une à 120 pour le seuil des enlèvements, l’autre à 170 pour celui des fatalités. Les dépassements sont marqués en aplat.
Les seuils de basculement. Au-dessus de 120 incidents par mois, les enlèvements s’emballent ; au-dessus de 170, les fatalités décrochent. Les deux caps sont franchis six fois sur la période. Calculs de l’auteur d’après ACLED.
Cible Seuil En dessous Au-dessus Ce qui change
Fatalités 170 incidents/mois Inertiel Chocs massifs Carnage autonome
Enlèvements 120 incidents/mois Inertiel Réactif Kidnappings explosent

Tableau 4. Les points de basculement du système, estimés par un modèle à régimes. Calculs de l’auteur.

Ce que les données peuvent offrir à ceux qui font le travail

Ce qui suit s’adresse à ceux qui prennent les décisions et à ceux qui les exécutent. Les policiers, les soldats, les analystes de terrain. Il faut le dire d’emblée : ces chiffres ont été calculés depuis un bureau, avec des séries statistiques. Ils ne savent rien de ce que signifie patrouiller à Bel-Air la nuit ou négocier une libération d’otage sans appui. Les forces de sécurité haïtiennes opèrent avec des moyens que la plupart des armées du monde jugeraient insuffisants pour une fraction de la menace qu’elles affrontent. Ce qui suit ne prétend pas leur apprendre leur métier. Ce qui suit essaie de traduire les régularités du système en recommandations concrètes, en suggérant non seulement les objectifs mais aussi les moyens d’y parvenir.

1. Au-dessus de 120 incidents par mois, se préparer à l’onde de choc

120, c’est le seuil à partir duquel les enlèvements s’emballent, et 170, celui où les fatalités décrochent. Mais attention : ce n’est pas un objectif à atteindre. Les données ACLED comptent tous les affrontements, y compris ceux que la PNH, la FRG, les FAd’H et les PMC initient lors de leurs offensives contre les gangs. Quand les forces de sécurité lancent une opération dans Cité Soleil ou à Bel-Air, le compteur d’incidents monte, c’est normal, c’est même le signe que quelque chose se passe. Le seuil de 120 n’est donc pas une injonction à cesser le combat. C’est un signal d’alerte : quand le compteur dépasse 120, quelle qu’en soit la cause, les enlèvements vont exploser dans les trois mois qui suivent. Il faut donc, dès que le seuil est franchi, anticiper la vague de kidnappings : renforcer les unités anti-enlèvement, sécuriser les axes de déplacement des cibles potentielles, activer les dispositifs de renseignement sur les filières. L’erreur serait de penser que la montée des affrontements est un problème isolé. C’est le déclencheur d’une cascade.

2. Maintenir la pression au moins cinq semaines, avec des rotations échelonnées

Les affrontements sont la forme de violence la plus sensible à la présence, mais aussi la plus rapide à revenir. La demi-vie est de 1,2 mois. Cela veut dire, concrètement, que les relais entre unités doivent être organisés de façon à ce qu’il n’y ait jamais de vide, même bref. Un bataillon qui part un vendredi et un autre qui arrive un lundi laisse deux jours où le terrain est vide. Deux jours suffisent pour que les barricades se remontent et que les péages reprennent. Les rotations doivent être simultanées, pas séquentielles : l’unité entrante doit être opérationnelle avant que l’unité sortante ne quitte la zone.

3. Contre les enlèvements : trois mois de double pression, territoriale et financière

La demi-vie des enlèvements est de 3,1 mois. Les filières sont organisées comme des entreprises, avec des guetteurs remplaçables et des négociateurs irremplaçables. Arrêter les guetteurs ne sert à rien : ils sont remplacés en 48 heures. Ce qui démantèle un réseau, c’est de frapper simultanément la logistique, contrôle territorial des planques identifiées et blocage des véhicules de transport, et les nœuds financiers, comptes des négociateurs, circuits de blanchiment des rançons, agents de transfert complices. L’un sans l’autre ne fonctionne pas : le contrôle territorial sans renseignement, c’est de l’occupation ; le renseignement sans contrôle territorial, c’est du savoir inutile. Les deux ensemble, pendant trois mois sans relâche, commencent à entamer la structure.

4. Contre les homicides : la force seule ne suffit pas

95 % de la violence homicidaire se reproduit par inertie chaque mois. La demi-vie est de 14 mois. Aucune opération militaire de six mois ne modifie cette courbe. Ce qui la modifie, c’est le changement des conditions locales. Un commissariat permanent dans un quartier contrôlé par un gang change le calcul. Un juge de paix accessible change le règlement des différends. Un programme d’emploi crédible change le coût d’opportunité du recrutement armé. La force militaire crée l’espace, mais si cet espace n’est pas immédiatement rempli par des institutions civiles, les meurtres reprennent avec la même certitude qu’une rivière remplit un trou. Cela suppose une coordination civilo-militaire qui n’existe pas encore à l’échelle nécessaire, et il serait malhonnête de prétendre le contraire.

5. Mobiliser les unités anti-enlèvement dès que les affrontements montent

Quand les combats flambent en janvier, les enlèvements suivront en avril et les homicides en juin. C’est un fait mesuré. Les unités spécialisées anti-kidnapping ne devraient pas attendre de voir les enlèvements augmenter pour se déployer : elles devraient se déployer dès que le compteur d’affrontements dépasse sa moyenne mobile. Concrètement, cela suppose un tableau de bord partagé en temps réel entre les unités de terrain, les analystes du renseignement et les décideurs. Ce partage d’information est aujourd’hui freiné par le manque de moyens de communication sécurisés et par le cloisonnement entre services. Améliorer ce flux coûte beaucoup moins cher qu’un bataillon supplémentaire, et son rendement stratégique est potentiellement plus élevé.

6. Séquencer le territoire : l’Ouest d’abord, puis le corridor de l’Artibonite

Les données montrent que Port-au-Prince est le noyau générateur et l’Artibonite le relais. Stabiliser l’Ouest fait baisser la pression sur l’Artibonite ; l’inverse n’est pas vérifié. Concrètement : sécuriser d’abord les corridors de Port-au-Prince (Delmas, route de Frères, axe Carrefour), puis étendre vers la RN1 et la plaine de l’Artibonite. Cela ne signifie pas abandonner l’Artibonite entre-temps : cela signifie que les gains obtenus là-bas resteront fragiles tant que le noyau n’est pas traité. Si les ressources obligent à choisir, le rendement le plus élevé est dans le noyau.

Rien de ce qui précède n’est simple à mettre en œuvre. Les effectifs sont insuffisants, les équipements manquent, la coordination entre PNH, FAd’H, PMC et FRG reste imparfaite, et le renseignement terrain dépend de la confiance de populations qui n’ont pas toujours de raisons d’en accorder. Le modèle ne résout aucune de ces contraintes. Mais il permet de ne pas ajouter une erreur de calibrage à toutes ces difficultés. C’est le minimum que les chiffres peuvent offrir à ceux qui font le travail le plus difficile du pays.

Conclusion

Pendant des années, la violence haïtienne a été décrite comme un chaos. Une fatalité. Quelque chose qu’on subit, qu’on déplore, qu’on fuit, mais qu’on ne comprend pas. Ce récit est faux. Non pas parce que la souffrance qu’il décrit est exagérée, mais parce que le mot « chaos » détruit toute possibilité d’action. Si la violence n’a pas de logique, il n’y a rien à comprendre. S’il n’y a rien à comprendre, il n’y a rien à faire. Et s’il n’y a rien à faire, alors on est autorisé à ne rien tenter.

Cette analyse démontre que c’est faux. La violence haïtienne a une structure. Elle progresse par paliers, pas par pente douce. Elle persiste plus ou moins longtemps selon sa forme : les affrontements sont un feu de paille, les enlèvements une inondation, les homicides un changement de climat. Elle se propage d’un type à l’autre avec des délais mesurables : trois mois entre les combats et les kidnappings, cinq mois entre les combats et les meurtres. Elle bascule au-delà de seuils identifiés : 120 événements par mois pour les enlèvements, 170 pour les fatalités. Et elle circule sur le territoire de manière asymétrique, avec un noyau générateur, l’Ouest, et un corridor amplificateur, l’Artibonite.

Rien de cela n’était visible à l’œil nu. Il a fallu 98 mois de données, des modèles autorégressifs, des seuils estimés par recherche systématique, et des corrélations croisées décalées pour le voir. Mais une fois qu’on le voit, on ne peut plus faire semblant de ne pas le voir.

Il reste énormément à faire. Les données ne disent rien sur les parcours individuels qui mènent un adolescent de Cité Soleil à prendre les armes. Elles ne disent rien sur les accords entre élites politiques et chefs de gang qui rendent certains territoires intouchables. Elles ne prédisent pas le prochain massacre, et elles ne diront jamais ce qu’il faut faire. Elles fixent des contraintes à l’intérieur desquelles la décision politique peut enfin s’exercer avec autre chose que de l’intuition et de l’urgence.

La violence haïtienne est un système. Elle a des durées, des seuils, des délais, un centre et une périphérie. Nous en connaissons désormais les paramètres. Cela ne garantit pas qu’on puisse le vaincre. Mais cela supprime, définitivement, le droit de dire qu’on ne pouvait pas savoir.

Note méthodologique

Cette analyse repose sur 98 observations mensuelles, de janvier 2018 à février 2026. Les incidents et fatalités proviennent d’ACLED ; les homicides et enlèvements de la BINUH. La durée des chocs est mesurée par un modèle qui relie la violence d’un mois à celle du mois précédent (modèle autorégressif). Les seuils de basculement sont identifiés par un modèle à régimes (TAR). Les délais de propagation sont mesurés par les corrélations entre séries décalées dans le temps.

L’Anatomie de la Fracture

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