Les vendeurs de rue ne désobéissent pas : ils obéissent à Hotelling, Salop et Krugman
Réginald Surin · · English
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Trois modèles classiques de localisation suffisent à expliquer pourquoi les vendeurs de rue reviennent toujours au même endroit. Les évictions urbaines échouent avec régularité parce qu’elles s’attaquent à des personnes là où il faudrait défaire un équilibre.
Depuis trois à quatre semaines, les opérations de dégagement des vendeurs de rue ont repris avec une intensité renouvelée à Delmas et à Pétion-Ville. Cet article montre, par trois modèles économiques établis depuis un siècle, que ces opérations échoueront comme elles ont toujours échoué. Non par manque de volonté politique, mais parce qu’elles ne s’attaquent à aucune des causes réelles du phénomène. Il propose ensuite cinq mesures qui, elles, agiraient sur les bons paramètres.
Ce que tout le monde voit, et ce que personne n’explique
Depuis trois à quatre semaines, les images circulent. Sur Delmas 19, Delmas 31 et Pétion-Ville aux abords des marchés et de l’ancien cimetière, des agents municipaux procèdent au dégagement des étals. Le matériel est saisi. Les déclarations officielles se succèdent. Les trottoirs se vident quelques heures, parfois quelques jours.
Puis les vendeurs reviennent.
Ce n’est pas une surprise pour quiconque suit la situation depuis quelques années. Ce cycle se répète depuis des décennies, avec une régularité parfaite. Les autorités interviennent. Les vendeurs partent. Les vendeurs reviennent. On recommence. Les marchés officiels sont cités comme solution. Personne ne s’y installe durablement. On recommence encore.
La question que cet article pose est simple : pourquoi ? Pourquoi les évictions échouent-elles systématiquement, sans exception, depuis si longtemps ? La réponse habituelle est celle du manque de sévérité, du manque de moyens, ou de la résistance culturelle à l’ordre. Cette réponse est fausse. Ce qui se passe sur ces trottoirs obéit à des lois économiques que la science a établies depuis près d’un siècle. Ces lois sont précises, vérifiables, et elles prédisent exactement ce que l’on observe : l’échec inévitable de toute politique qui s’attaque aux symptômes sans toucher aux causes.
Avant d’entrer dans les modèles, un point d’honnêteté intellectuelle s’impose. La littérature économique haïtienne a commencé à documenter ce phénomène. Lamaute-Brisson (2002) en a produit la première analyse rigoureuse dans l’aire métropolitaine. Aspilaire (2014, 2017) a mesuré que le secteur informel représentait près de 57 % du PIB haïtien en 2007, proportion qui n’a fait qu’augmenter depuis. Jean-Gilles et Paul (2023) ont montré comment la crise sécuritaire a redistribué ces activités dans l’espace urbain sans les réduire. Ces travaux établissent l’ampleur du phénomène. L’analyse qui suit cherche à en exposer la mécanique interne de manière accessible.
On n’expulse pas un équilibre. On le reconfigure, ou on le subit.
Trois lois économiques que les décideurs ignorent
Il existe trois modèles économiques qui, mis bout à bout, expliquent tout ce que l’on observe sur ces trottoirs. Ils ont été écrits par des économistes qui ne pensaient pas à Haïti, entre 1929 et 1991, pour des problèmes en apparence très différents. Mais leurs conclusions s’appliquent ici avec une précision qui devrait donner à réfléchir à quiconque élabore une politique de gestion de l’espace public.
Chacun de ces trois modèles répond à une question différente. Pourquoi les vendeurs se retrouvent-ils toujours aux mêmes endroits, au lieu de se disperser ? Pourquoi sont-ils toujours trop nombreux, même quand leurs revenus sont misérables ? Et pourquoi reviennent-ils invariablement, quelle que soit la force utilisée pour les déloger ? Trois questions, trois réponses, une conclusion commune.
Première loi : les vendeurs vont là où les clients sont (Hotelling, 1929)
Voici une scène que tout le monde connaît. Vous passez au carrefour de Delmas 32. Il y a quinze vendeurs. Vous passez au carrefour de Delmas 19. Il y en a vingt. Vous vous éloignez de ces axes, vous en trouvez beaucoup moins. Pourquoi cette concentration ? Pourquoi ces vendeurs ne se dispersent-ils pas sur l’ensemble du quartier pour éviter de se faire concurrence entre eux ? Ce serait logique, non ? Moins de concurrents autour de soi, plus de clients potentiels.
C’est précisément cette intuition qu’un économiste américain, Harold Hotelling, a démontrée fausse en 1929. Son raisonnement est le suivant. Un client qui veut acheter quelque chose ne choisit pas son vendeur uniquement sur le prix. Il choisit en fonction du coût total : le prix de la marchandise plus le coût de se déplacer jusqu’au vendeur. Ce coût de déplacement, c’est le temps perdu, l’argent du transport, parfois le risque. Et en Haïti, ce coût est particulièrement élevé : les routes sont difficiles, les transports coûtent cher, l’insécurité pèse. Concrètement, cela signifie que le client haïtien achète près de chez lui non par commodité, mais parce que faire autrement lui coûte réellement trop cher.
Hotelling traduit ce raisonnement en formule. Sur un axe urbain (disons l’axe Delmas 19 à 32), chaque client choisit le vendeur qui minimise sa dépense totale :
Lire simplement : le client situé en t choisit le vendeur i dont le prix (p) plus le coût du trajet (τ fois la distance) est le plus bas. Le symbole τ (tau) représente le coût par mètre parcouru. Plus ce coût est élevé, plus le client préfère le vendeur le plus proche, même s’il est un peu plus cher.
La conclusion de Hotelling est contre-intuitive mais démontrée rigoureusement : dans ces conditions, les vendeurs ne se dispersent pas. Ils se rapprochent. Ils convergent vers le point où il y a le plus de clients. Pas parce qu’ils se sont concertés, pas parce qu’ils suivent une mode, mais parce que tout vendeur qui s’écarte de ce point perd immédiatement des clients au profit de celui qui y reste. Si le vendeur A se déplace vers la gauche, le vendeur B capte tous les clients à droite de A. A n’a donc aucune raison rationnelle de bouger.
Voilà pourquoi le vendeur installé devant l’école de Delmas 19, au carrefour de Delmas 31 ou au carrefour de l’aéroport n’a pas choisi cet emplacement par caprice ou par défi envers l’autorité. Il a trouvé l’endroit où les clients passent. L’expulser, c’est le forcer à quitter cet endroit. Mais l’endroit, lui, ne bouge pas. Les clients continuent d’y passer. Alors le vendeur revient, ou un autre prend sa place. L’éviction n’a pas changé le fait que c’est là que les gens achètent.
Cela explique aussi pourquoi les marchés officiels, même bien construits, n’attirent pas les vendeurs de rue. Le problème n’est pas leur qualité ni leur fréquentation. Le problème est leur emplacement. Ils ont été construits là où un terrain était disponible, pas là où les gens passent. Un vendeur qui s’y installe renonce volontairement à sa clientèle. Aucun être rationnel ne fait cela.
Deuxième loi : quand l’entrée est libre, il y a toujours trop de monde (Salop, 1979)
Hotelling explique où les vendeurs s’installent. La deuxième question est celle du nombre. Pourquoi sont-ils si nombreux sur ces trottoirs ? Pourquoi un emplacement déjà saturé en attire-t-il de nouveaux ? Et pourquoi, malgré cette saturation, les revenus restent-ils aussi bas que si personne ne gagnait réellement sa vie ? L’économiste Steven Salop a répondu à ces questions en 1979.
Son explication tient en quelques étapes simples. Imaginez un carrefour animé où le premier vendeur arrive. Il vend bien, il gagne de l’argent. Un deuxième le voit et s’installe. Il gagne lui aussi, un peu moins que le premier puisqu’ils partagent la clientèle, mais il gagne quand même. Un troisième arrive. Puis un quatrième. Chaque nouvel arrivant réduit mécaniquement la part de clientèle de tous ceux qui étaient là avant lui. Ce processus ne s’arrête que quand il n’y a plus rien à gagner, c’est-à-dire quand les recettes couvrent tout juste les coûts. C’est le niveau de subsistance. Le profit de chaque vendeur dans ce contexte s’écrit :
Lire : le profit (π) de chaque vendeur est égal à sa marge (prix p moins coût c) divisée par le nombre de vendeurs n, moins son investissement de départ F (marchandises, matériel). Quand n augmente, la part de chacun diminue. L’entrée de nouveaux vendeurs s’arrête quand le profit tombe à zéro : il n’y a plus rien à gagner.
Cette formule dit quelque chose que l’on entend rarement dans le débat public haïtien. Les vendeurs de rue ne sont pas pauvres parce qu’ils sont paresseux, ou parce qu’ils font mal leur travail. Ils sont pauvres parce que la structure même du marché, où n’importe qui peut s’installer sans aucune formalité, les condamne à se partager une clientèle qui ne peut pas s’agrandir indéfiniment. Aspilaire (2014) a confirmé empiriquement ce résultat pour Haïti : quel que soit le temps passé dans le secteur informel, les revenus convergent vers le minimum de subsistance.
En Haïti, la situation est extrême parce que la barrière à l’entrée est nulle. Il n’existe pas de registre commercial effectivement appliqué, pas de patente réelle, pas de capital minimum requis. N’importe qui peut s’installer n’importe quand. Dans le langage du modèle, l’investissement de départ F est proche de zéro. Le nombre de vendeurs à l’équilibre devient alors :
Lire : quand F tend vers zéro (entrée sans barrière), le nombre d’équilibre devient très grand. Quand τ est élevé (les clients ne se déplacent pas), il est encore plus grand. Les deux conditions sont réunies en Haïti. Cette expression est indicative et dérive de la condition de zéro-profit sous entrée libre.
La découverte la plus importante de Salop n’est pas dans la formule elle-même. Elle est dans ce qu’il prouve ensuite : le nombre de vendeurs qui arrive à l’équilibre est exactement le double du nombre qui serait bon pour tout le monde, vendeurs et acheteurs confondus. Un planificateur qui voudrait maximiser le bien-être collectif en choisirait la moitié. La liberté d’entrée produit spontanément deux fois trop de vendeurs, chacun gagnant deux fois moins qu’il ne pourrait. Ce n’est pas une spécificité haïtienne. C’est une loi générale.
Conséquence directe pour les évictions : elles éliminent des vendeurs mais ne modifient pas les conditions d’entrée sur le marché. F reste à zéro. La demande reste concentrée au même carrefour. L’équilibre n’a pas changé. Dès que la pression cesse, de nouveaux entrants comblent exactement le vide laissé. Le trottoir retrouve le même niveau de peuplement qu’avant, parfois avec les mêmes personnes, parfois avec d’autres.
Troisième loi : plus un endroit est actif, plus il attire de l’activité (Krugman, 1991)
Les deux premières lois disent où les vendeurs s’installent et pourquoi ils sont trop nombreux. La troisième explique quelque chose que même un observateur attentif trouve déroutant : pourquoi ces configurations sont-elles si solides, au point de se reconstituer intégralement après des opérations intenses et répétées ? Pourquoi la crise sécuritaire n’a-t-elle pas réduit le secteur informel, mais simplement déplacé ses points de concentration vers d’autres axes ? Paul Krugman, Prix Nobel d’économie en 2008, a donné la réponse en 1991.
Son observation de départ est la suivante : dans l’économie, les activités ont tendance à se concentrer en certains points de l’espace, et cette concentration se renforce d’elle-même au fil du temps. Pourquoi ? Parce qu’un endroit animé offre des avantages qu’un endroit vide ne peut pas offrir. Un carrefour où s’activent vingt vendeurs est un endroit où les prix sont connus, où les grossistes livrent directement, où les clients ont l’habitude de venir, où les vendeurs se consentent des crédits mutuels par les sol. Un carrefour vide n’a rien de tout cela. Chaque vendeur supplémentaire qui s’installe dans un endroit animé le rend encore plus attractif pour les suivants. C’est ce que les économistes appellent un cercle vertueux, ou plus précisément un équilibre auto-renforçant.
Krugman mesure l’attractivité relative de deux zones (le trottoir animé contre le marché officiel, par exemple) avec l’indice suivant :
Lire : ω compare deux zones, la zone centrale (c) et la zone alternative (p). Y mesure le niveau de revenu disponible dans chaque zone, c’est-à-dire les clients qui achètent. φ mesure l’accessibilité commerciale : les fournisseurs, les habitudes, les réseaux. σ mesure la facilité avec laquelle un client peut passer d’un vendeur à un autre. Quand ω dépasse 1, la zone centrale gagne. Et plus elle gagne, plus elle attire, plus son avantage s’accroît.
Ce que cette formule capture est crucial pour comprendre l’échec des évictions. Une opération de dégagement perturbe momentanément l’équilibre d’un carrefour. Mais elle ne change rien aux paramètres qui font que ce carrefour est attractif : les clients continuent d’y passer, les grossistes continuent d’y livrer, les habitudes d’achat ne bougent pas en une journée. Dès que la pression se relâche, toutes ces forces reprennent le dessus et la configuration se reconstitue.
Jean-Gilles et Paul (2023) ont observé ce mécanisme directement sur le terrain haïtien. La crise sécuritaire de ces dernières années n’a pas diminué le secteur informel. Elle en a redistribué la géographie : là où un axe devenait dangereux, les vendeurs se déplaçaient vers un autre axe où les forces centripètes pouvaient à nouveau jouer. L’équilibre a bougé. Il ne s’est pas dissous.
Le même mécanisme explique pourquoi les marchés officiels peinent à attirer les vendeurs de rue, même lorsqu’ils sont relativement bien fréquentés par des acheteurs. Leur indice ω est inférieur à celui des trottoirs animés, parce qu’ils sont situés en dehors des axes de flux maximal et ne bénéficient pas des réseaux de crédit et d’information qui se sont constitués au fil du temps sur les grands carrefours. Pour qu’un marché officiel devienne réellement attractif pour les vendeurs, il faudrait que son ω dépasse celui des trottoirs concurrents. Cela ne se produit pas par décret.
La répression déplace un équilibre. Elle ne le dissout pas. Seule une modification des conditions de fond peut y parvenir.
Ce que chaque éviction coûte vraiment
Les trois lois économiques que nous venons de voir expliquent pourquoi les évictions ne fonctionnent pas. Il faut aller plus loin et évaluer ce qu’elles détruisent, concrètement, dans les ménages concernés.
Pour la très grande majorité des vendeurs de rue haïtiens, ce commerce n’est pas un revenu complémentaire. C’est le revenu. Le BIT (2020) estime que plus de 80 % de l’emploi non agricole relève du secteur informel en Haïti. Il n’existe pas, pour la plupart de ces personnes, un employeur formel qui les attend si on leur prend leur trottoir. Économiquement, la contrainte qui s’applique à leur ménage s’écrit :
Lire : ce que le ménage peut dépenser, prix des biens multiplié par les quantités consommées, est financé par deux sources : un salaire alternatif w s’il existe, et le profit du commerce de rue. En Haïti, pour la plupart des vendeurs de rue, w est proche de zéro. Si le profit de rue disparaît, tout disparaît.
Une éviction n’allège pas graduellement ce budget. Elle le coupe net, sans préavis, sans indemnité, sans alternative. Les études menées par le WIEGO dans dix villes d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud (Roever, 2014) documentent des chutes de revenu ménager immédiates et profondes dans la période suivant une opération de dégagement. Pour Haïti, cette donnée longitudinale n’existe pas encore, lacune que la recherche économique haïtienne devrait combler en priorité.
Ce que les chiffres ne montrent pas non plus, c’est la destruction des réseaux informels qui permettent à ces ménages de survivre. Les vendeurs ne sont pas des individus isolés. Ils se prêtent de l’argent par les sol. Ils s’informent mutuellement des prix pratiqués par les grossistes de Croix-des-Bouquets. Ils se garantissent de petits crédits croisés pour traverser les mauvaises semaines. Briser un marché de rue, c’est briser ce réseau, dont la reconstitution prend du temps et des ressources que les ménages les plus vulnérables n’ont généralement pas.
Au niveau national, l’image est plus complexe. Ce secteur joue un rôle profondément ambigu, comme le montre le tableau suivant :
| Dimension | Ce que le secteur apporte | Ce qu’il coûte |
|---|---|---|
| Emploi | Seul filet de sécurité réel pour des centaines de milliers de ménages sans alternative formelle | Revenus condamnés au niveau de subsistance par la logique même du marché (Aspilaire, 2014) |
| Fiscalité | Aucun effet positif identifié | Manque à gagner estimé entre 2 et 4 % du PIB (FMI, 2023) |
| Tissu urbain | Accès aux biens essentiels à faible coût pour les ménages pauvres | Congestion, problèmes sanitaires, dégradation de l’espace public |
| Résilience | Continuité économique lors des chocs : séismes, crises politiques, inflation | Aucune protection légale contre les évictions, les violences ou les inondations |
| Productivité | Véritable soupape face aux défaillances du marché du travail formel | Déprime la productivité nationale à long terme (Loayza et Rigolini, 2011) |
Ce que le secteur informel apporte et ce qu’il coûte, en cinq dimensions. Sources : Aspilaire (2014), FMI (2023), Loayza et Rigolini (2011).
Loayza et Rigolini (2011) ont formalisé ce paradoxe : le secteur informel est à la fois le meilleur filet de sécurité disponible pour les ménages pauvres et un frein durable à la croissance de la productivité nationale. Le FMI (2023) chiffre le coût de long terme de cette informalité non régulée entre 1,5 et 2,5 points de PIB annuels. La réponse n’est donc pas d’éliminer ce secteur, ce qui équivaudrait à supprimer le seul amortisseur dont disposent des centaines de milliers de familles, mais de créer les conditions d’une transition progressive vers des formes d’activité plus productives.
Ce que d’autres pays ont fait à la place
Plusieurs pays ont fait face à la même situation et ont trouvé des réponses qui, elles, agissaient sur les bons paramètres. Ces exemples ne sont pas des recettes à copier, mais des illustrations de ce que produit concrètement une politique qui part du bon diagnostic.
Singapour en 1968 ressemble à Port-au-Prince aujourd’hui : des dizaines de milliers de marchands ambulants, entrée libre sur le marché, revenus de subsistance, conflits permanents avec les autorités. Plutôt que d’amplifier la répression, le gouvernement a construit 113 Hawker Centres, des espaces couverts positionnés là où la demande était maximale, selon la logique de Hotelling, avec un loyer payant mais abordable. Ce loyer a introduit une barrière à l’entrée, F devenant positif dans le modèle de Salop, ce qui a fait mécaniquement baisser le nombre de vendeurs vers l’optimum social, sans aucune éviction. Un titre de concession de trois ans renouvelable a remplacé la précarité par un actif formalisable. Ces espaces sont aujourd’hui inscrits au patrimoine immatériel de l’UNESCO.
Accra a expérimenté entre 2008 et 2015 une approche encore plus simple : un numéro d’identification délivré en une journée, sans exigence fiscale immédiate, donnant accès à un emplacement légal balisé au sol. Le résultat, documenté par Lindell et Appelblad (2009) : une réduction de 40 % des conflits entre vendeurs et autorités, une hausse de 25 % des revenus des vendeurs enregistrés grâce à l’accès facilité au micro-crédit, et l’apparition d’une fiscalité locale là où il n’en existait aucune. L’enregistrement minimal rend visible un actif qui était invisible, ce qui ouvre l’accès au crédit formel.
Mexico a institué une négociation formalisée entre associations de marchands et mairie, portant sur les zones, les horaires et les conditions sanitaires. C’est l’idée qu’Elinor Ostrom (Prix Nobel 2009) a théorisée : les règles élaborées par ceux qui utilisent un espace sont observées, celles imposées de l’extérieur sont contournées. Bogotá sous Antanas Mockus (1995 à 2003) a ajouté une dimension : la transformation de l’espace public exige la légitimité, pas seulement la force.
Les marchands haïtiens ne résistent pas aux règles par anarchisme. Ils résistent parce qu’aucune promesse d’alternative crédible n’a jamais été tenue.
Cinq mesures qui agiraient sur les vraies causes
Voici cinq mesures qui découlent directement des trois modèles. Chacune modifie un paramètre précis que les évictions laissent intact. Aucune ne demande des ressources considérables. Toutes demandent de comprendre le problème avant d’intervenir.
1. Cartographier la demande avant de construire quoi que ce soit
La logique de Hotelling est claire : un marché officiel ne sera utilisé par les vendeurs que s’il est placé là où les clients passent, pas là où un terrain est disponible. Aucune mairie haïtienne ne dispose aujourd’hui d’une carte fine des flux piétonniers. Une enquête menée par l’IHSI en partenariat avec les mairies concernées, sur 90 jours dans les zones cibles, estimée entre 150 000 et 200 000 dollars, est le préalable à toute intervention cohérente.
2. Construire des marchés couverts aux bons endroits
Sur le modèle singapourien : des structures légères, couvertes, avec eau et sanitaires, positionnées aux points de concentration de la demande identifiés par l’enquête. Avec un loyer qui crée la barrière à l’entrée nécessaire pour faire converger le nombre de vendeurs vers l’optimum social. La règle indicative du modèle de Salop donne l’ordre de grandeur de ce loyer :
Lire : le loyer optimal croît avec le coût de déplacement et décroît avec le carré du nombre de vendeurs souhaité. La calibration précise requiert les données de l’enquête piétonnière.
3. Une carte marchande en une journée
Un titre d’occupation formalisé avec photo et numéro unique, délivré à coût symbolique, conférant trois droits : protection contre l’éviction arbitraire, accès au micro-crédit et accès aux formations sanitaires. Ce titre transforme un actif invisible en actif reconnu. Il introduit une barrière à l’entrée minimale, F devenant positif, ce qui réduit organiquement la surdensité des trottoirs sans qu’aucune opération de police soit nécessaire.
4. Des comités de rue légalement reconnus
Des comités regroupant vendeurs, riverains et un représentant municipal, chargés de négocier ensemble les horaires, la largeur du passage piéton, la gestion des déchets et la rotation des emplacements. La leçon d’Ostrom est vérifiée dans des dizaines de pays : les règles que les gens élaborent eux-mêmes, ils les respectent. Celles qu’on leur impose de l’extérieur, ils les contournent. Une heure de négociation coûte infiniment moins qu’une opération de dégagement et ses suites.
5. Réduire le coût de la formalisation au-dessous du seuil qui compte
Djankov et al. (2002) ont établi qu’au-delà d’un coût équivalent à environ deux semaines de revenus, personne ne se formalise : le calcul rationnel oriente vers l’informalité. En Haïti, ce coût représente plusieurs mois de revenus pour un petit vendeur. L’objectif est simple : le ramener en dessous du seuil de deux semaines, par un guichet unique municipal, une réduction radicale des formalités et une période de grâce fiscale de 24 mois pour les nouveaux enregistrés.
Ce que les prochaines semaines vont confirmer
Les opérations qui se déroulent depuis quelques semaines à Delmas et à Pétion-Ville vont suivre le scénario que les trois modèles prédisent. Les trottoirs vont se vider. Puis ils vont se repeupler. Ce n’est pas une opinion : c’est ce que Hotelling prédit depuis 1929, ce que Salop démontre depuis 1979, ce que Krugman explique depuis 1991. Et c’est ce que Jean-Gilles et Paul (2023) ont confirmé empiriquement sur le terrain haïtien.
La question n’est pas de savoir si les vendeurs vont revenir. Ils vont revenir. La question est de savoir si, cette fois, les autorités haïtiennes seront prêtes à reconnaître que ce résultat n’est pas un échec de l’application de la loi, mais le résultat prévisible d’une politique qui ignore les lois de l’économie. Depuis plusieurs décennies, la même intervention est reconduite, avec le même résultat. La persistance de cette orientation ne traduit pas la force de l’État : elle traduit l’absence d’un cadre analytique adapté au phénomène.
Haïti n’est pas condamnée à ce cycle. Elle est condamnée à le répéter tant qu’elle n’aura pas décidé de comprendre plutôt que de réprimer.
Références
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De Soto, H. (2000). The Mystery of Capital. Basic Books.
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Fujita, M., Krugman, P. et Venables, A. J. (1999). The Spatial Economy. MIT Press.
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