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Autopsie · Sécurité

Gagner les rues, perdre la guerre : le piège tactique de l’État haïtien

Réginald Surin ·

Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗

Entre décembre et juin, l’État est entré à Bel-Air, au centre-ville, à Martissant, à Village de Dieu. En août, Kenscoff comptait quarante-sept morts. La chronique relit six mois d’opérations avec une seule question : qui tient le terrain le lendemain. Elle isole trois goulots d’étranglement, les confronte à la Colombie, à Rio et à Mossoul, et propose cinq décisions dont aucune n’exige un blindé de plus.

Une opération se juge à ce qu’elle reprend. Une campagne se juge à ce qui reste tenu, préparé et couvert le lendemain. Six mois d’entrées dans les bastions de la capitale, puis un massacre au centre de Kenscoff, se lisent avec la même grille : tenir sans figer l’offensive, entrer en sachant où l’on va, et ne jamais rendre à l’adversaire le temps ni l’espace dont il a besoin pour se refaire. C’est sur ces trois capacités, et non sur le nombre d’opérations, que se décide la différence entre gagner des rues et gagner la guerre.

Il y a deux façons de compter une guerre contre les gangs. La première compte les opérations : les bastions pénétrés, les armes saisies, les chefs neutralisés, et de l’autre côté les chefs qui s’échappent, les blindés immobilisés, les quartiers où les tirs reprennent. C’est la façon dont le semestre écoulé a été raconté, dans les communiqués comme dans les critiques. La seconde compte autre chose : ce que chaque opération laisse derrière elle, ce qu’elle coûte à la suivante, et ce qu’elle apprend à l’adversaire. C’est cette seconde façon que ce texte adopte, parce que la première ne permet pas de comprendre pourquoi, entre décembre et août, l’État a pu entrer à Bel-Air, à Delmas 6, au centre-ville, à Martissant et à Village de Dieu, et se retrouver malgré cela devant 47 morts et plus de cinquante enlevés dans une commune qu’il disait consolider.

Les faits sont connus et n’ont pas besoin d’être racontés une deuxième fois. La police, sa Task Force, les FAd’H et, depuis avril, la Force de répression des gangs ont mené une séquence offensive continue de la fin décembre à juin. Des positions ont été reprises, quelques-unes tenues. Kenscoff, attaquée depuis janvier 2025, opérée, patrouillée et annoncée consolidée, a été frappée en juillet puis au centre le 23 août. Ce qui n’est pas connu, ou pas assez discuté, c’est le mécanisme qui relie ces deux séries de faits.

Ce texte relit donc le calendrier avec trois questions en tête : qui tient le terrain une fois la percée faite ; avec quelle connaissance du terrain et de la cible les hommes sont partis ; et combien de temps et d’espace l’adversaire a reçus pendant que l’effort se concentrait ailleurs. Ces trois questions désignent trois goulots d’étranglement. Trois campagnes étrangères, en Colombie, à Rio et à Mossoul, montrent ce qui arrive quand on les ignore. Cinq décisions, qui ne coûtent pas un blindé, permettent de les desserrer. Et la conclusion, à quelques mois d’un scrutin, n’appartient plus aux forces mais au pouvoir qui les emploie.

Le lendemain compte plus que l’assaut

Un assaut se juge à ce qu’il détruit, saisit ou reprend. Une campagne se juge à ce qui reste possible le lendemain. Le terrain est-il encore tenu ? Les hommes qui ont donné l’assaut ont-ils été relevés ? Peut-on frapper ailleurs sans fragiliser ce qui vient d’être gagné ? Ceux qui partent savent-ils où ils vont, qui ils cherchent, et par où le quartier peut se refermer sur eux ?

Le problème du premier semestre 2026 n’est pas le manque d’action. Il tient à ce que des actions réussies, prises une à une, ne se transforment pas en une pression qui s’accumule. Cette transformation dépend moins d’un matériel que d’un système : effectifs, relève, renseignement, préparation, commandement, capacité d’agir sur plusieurs espaces à la fois. La cadence, en ce sens, n’est pas la fréquence des sorties. C’est la vitesse à laquelle une force sait préparer, frapper, tenir, apprendre et recommencer ailleurs avant que l’adversaire ait reconstitué ses moyens. Une campagne très active peut perdre l’initiative dès qu’une seule de ces étapes devient le goulot d’étranglement. Le calendrier des six derniers mois montre lesquels.

Six mois, lus à la bonne échelle

Le calendrier montre d’abord une montée en puissance. À partir de la fin décembre, la PNH et la Task Force, puis les FAd’H et, à partir d’avril, la Force de répression des gangs interviennent dans plusieurs secteurs de l’Ouest. Des bastions sont pénétrés, des axes rouverts, des armes saisies, quelques points consolidés. Mais le même calendrier laisse voir autre chose : la nature de l’effort demandé aux forces change progressivement, et c’est ce changement qui importe.

PériodeZoneCe qui est documentéCe que cela dit du rythme
30 décembre 2025Bel-Air, Fort Saint-ClairPNH et Task Force dans le fief de Jamesley : drones explosifs, saisie d’armes de guerre et de près de 5 000 cartouches.Début d’une séquence offensive dense.
2 janvier 2026Bercy, ArcahaieDestruction d’un péage clandestin, trois fusils saisis, circulation rétablie sur la RN1.On frappe un revenu et un point de contrôle, pas seulement des hommes.
6 au 14 janvierBel-Air, Delmas 4, Delmas 6Opérations répétées ; le 14, intervention conjointe PNH, FAd’H, Force de répression des gangs et Task Force dans le fief de Jimmy Chérizier.Pression rapprochée dans le temps, sur plusieurs bastions à la fois.
19 au 26 janvierDelmas 2, Marché Salomon, centre-villeSaisies de fusils, de cinq drones et d’uniformes de police ; reprise du Marché Salomon et de plusieurs rues.La campagne reste offensive, mais la question du maintien commence à se poser.
Décembre au 7 févrierCarrefour-AéroportOffensive soutenue depuis décembre, puis réouverture du sous-commissariat le 7 février et retour partiel d’activités.Premier exemple net de consolidation après la poussée.
1er marsMarassa, Duval, Santo 25Deuxième jour d’opérations : quatre tranchées comblées, deux blindés immobilisés, axes rouverts.Une campagne de corridor, avec continuité locale.
Mi-marsCentre-ville, Bolosse, MartissantBlindés de la PNH à Martissant pour la première fois depuis des années ; difficultés de consolidation déjà signalées.La percée va plus vite que la capacité à tenir ce qui est repris.
25 marsOuest, Centre, ArtiboniteBilan du premier trimestre : 32 opérations de grande envergure, 46 fusils, 19 pistolets, 6 drones et 10 659 cartouches saisis.Le seul décompte officiel qui isole les grandes opérations.
Mi-avril au 4 juinAvenue ChristopheReprise des sites universitaires par la PNH le 14 avril ; 200 militaires déployés le 29 avril pour les tenir ; inspection ministérielle début juin.La tenue devient concrète, et elle immobilise des effectifs.
Mi-mai au 1er juinBicentenaire, Village de DieuDeux semaines d’opérations, puis entrée au cœur de Village de Dieu ; six fusils d’assaut saisis ; un engin lourd immobilisé est détruit par la police.Point culminant : pénétration d’un bastion inaccessible depuis cinq ans.
21 juinTabarrePremière opération documentée de la Force de répression des gangs : bouclage, interpellations, centaines de cocktails Molotov détruits, puis patrouilles et barricades enlevées.La pression continue, sous une forme plus limitée et plus localisée.

Tableau 1 · Repères opérationnels dans l’Ouest, de décembre 2025 à juin 2026. Les sources de chaque ligne figurent dans la note de méthode.

Deux chiffres officiels cadrent l’intensité. Le 25 mars, la PNH fait état de 32 opérations de grande envergure pour le premier trimestre, avec 46 fusils, 19 pistolets et 6 drones saisis. Le 26 mai, son porte-parole parle de près de 118 opérations et patrouilles dans la région métropolitaine. Le second chiffre ne dit pas quatre fois plus d’offensives que le premier ; il additionne des actions qui n’ont pas la même valeur, la patrouille de présence comme la pénétration d’un bastion. Il mesure l’activité, pas ce qu’elle produit.

Voilà pourquoi le tableau ne se lit pas comme un compteur. À mesure que les gains s’accumulent, trois contraintes se resserrent. La première est humaine : chaque point conservé consomme une présence. La deuxième est informationnelle : on n’entre pas dans un espace disputé sans une image du terrain, de la cible et des risques, et cette image ne s’improvise pas. La troisième est géographique : concentrer ses moyens ici, c’est ouvrir du temps et de l’espace là-bas. Prenons-les dans l’ordre.

La taxe du succès

En décembre et en janvier, le dispositif est presque entièrement tourné vers la manœuvre. Les unités enchaînent Bel-Air, Bercy, Delmas 4, Delmas 6, Delmas 2, le Marché Salomon, sans avoir encore à porter le poids de positions qu’il faudrait garder.

À partir de mars, l’équation change. Les gains sont devenus assez nombreux pour créer une seconde mission, permanente : empêcher les groupes armés de revenir derrière les unités qui avancent. Les autorités l’assument. Le 25 mars, Le Nouvelliste rapporte le déploiement prévu de 400 militaires des FAd’H, sur un effectif d’environ 2 000, pour consolider les positions récupérées par la PNH ; le 29 avril, 200 d’entre eux sont sur le terrain. Début juin, le ministre de la Défense inspecte les sites du centre-ville placés sous la garde des militaires, dont Unitech, la Faculté des sciences humaines, l’IERAH et l’INAGHEI, repris par la police à la mi-avril.

Cette consolidation n’est pas fictive, et c’est précisément là que le problème apparaît. Chaque position tenue coûte tous les jours : garde, patrouille, ravitaillement, relève, liaisons, protection des accès. La reconquête prélève sur ses propres effectifs pour protéger ce qu’elle vient de gagner. C’est une taxe sur le succès. Plus le périmètre sécurisé s’élargit, plus la question devient : combien de forces restent disponibles pour continuer ?

Village de Dieu concentre tout cela. Après deux semaines de pression au Bicentenaire, les forces de l’ordre entrent le 1er juin dans un quartier où aucune unité n’avait mis les pieds depuis cinq ans ; six fusils d’assaut sont saisis. La performance tactique est réelle. Mais une source policière décrit l’intervention comme « essentiellement une mission de reconnaissance », et la PNH incendie elle-même un engin lourd immobilisé sur place pour qu’il ne tombe pas aux mains des gangs. Dès le lendemain, le critère n’est plus le même : qui tient les accès, qui reste au contact, qui renseigne, et quelles unités peuvent encore agir ailleurs ?

Si les unités d’assaut restent pour garder, elles perdent leur mobilité. Si elles repartent sans relève, le groupe armé récupère l’espace, rue après rue. Il ne s’agit pas de choisir entre offensive et consolidation, mais de les organiser comme deux fonctions distinctes. L’opération du 21 juin à Tabarre, menée par la Force de répression des gangs, en donne un aperçu : bouclage, recherche et nettoyage, puis patrouilles de jour et de nuit et suppression des barricades au bulldozer.

Haïti dispose pourtant de compétences rares. Près de deux cents militaires ont été formés en Martinique au combat urbain, au tir et au secourisme de combat ; la PNH a ses unités spécialisées. La question n’est donc pas seulement combien d’hommes existent, mais à quoi on les emploie. Une unité qu’on a mis des mois à former ne devrait pas finir en unité de garde par défaut si une autre force peut tenir derrière elle.

Voilà le premier piège : réussir assez de percées pour devoir immobiliser une part croissante de ses moyens, sans système de relève pour libérer ceux qui manœuvrent. Les entretiens menés pour cet article font apparaître un second goulot, moins visible et sans doute plus profond. Il se situe avant l’opération.

Entrer sans voir

Plusieurs policiers, dont des membres d’unités spécialisées, décrivent une formation où la survie au contact tient, logiquement, la place centrale : progresser ensemble, se couvrir, réagir au feu. Leurs récits convergent sur un point : d’autres compétences, tout aussi nécessaires, restent bien moins systématiques. Lire une carte, se représenter le relief et les axes, exploiter une image aérienne, préparer l’objectif sur plan, identifier visuellement la cible : tous les opérateurs engagés ne maîtrisent pas ces gestes au même niveau.

Les mêmes témoignages parlent de briefings insuffisamment structurés. Il manque parfois une projection commune du terrain, une vue claire des itinéraires, des obstacles probables, des points de passage et des sorties. Des policiers racontent des situations où les hommes envoyés chercher une cible n’en connaissaient que sommairement le visage ou l’environnement immédiat. Ces entretiens ne sont pas un audit de la PNH. Mais leur convergence pose une question qu’aucun décompte de blindés ne mesure : avec quelle image commune une unité entre-t-elle dans l’opération ?

Cette question pèse d’autant plus que l’adversaire, lui, regarde. Plusieurs policiers signalent des drones adverses dans des secteurs du Bicentenaire ; à Kenscoff, les assaillants du 23 août avaient survolé la ville pendant plusieurs jours avant d’attaquer. Les rapports des Nations unies documentent plus largement l’usage de drones commerciaux par les groupes armés pour reconnaître, surveiller, suivre des cibles et coordonner des attaques, 5 Segonn en particulier. La PNH elle-même a saisi six drones au premier trimestre.

L’asymétrie est là. Une colonne peut être observée avant d’avoir identifié qui l’observe ; un déplacement révèle une intention ; une communication mal protégée expose tout un dispositif. Savoir se couvrir reste indispensable, mais ne suffit plus. Il faut lire et mettre à jour une carte, croiser ce qui vient du terrain et ce qui vient des capteurs, protéger ses communications, détecter les drones d’en face et, dans le cadre légal approprié, pouvoir les brouiller. Cela demande des techniciens et des ingénieurs autant que des combattants : télécommunications, géomatique, analyse d’images, bases de données de cibles. Le projet H-TAC de l’OEA renforce déjà la préparation tactique de la PNH ; le pas suivant est de faire de la lecture de carte, de la planification et des communications sécurisées des compétences ordinaires, présentes dans chaque unité, et non des savoir-faire qui n’existent que lorsqu’un spécialiste est là.

Le raisonnement vaut pour les drones de l’État. Un drone est d’abord un capteur. Il ne sert que si l’image est lue, recoupée, transformée en ciblage et transmise à une unité qui comprend la même situation. Avec une chaîne de renseignement faible, un outil de précision devient un amplificateur d’erreur. Et l’erreur coûte deux fois. Le BINUH et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme ont documenté des victimes civiles lors d’opérations contre les gangs, y compris dans des frappes de drones explosifs. Au-delà du droit, chaque erreur de ciblage abîme le renseignement humain, nourrit le recrutement adverse et éloigne les habitants dont la coopération est nécessaire pour identifier les mouvements, les visages et les réseaux. La précision fait partie de la supériorité informationnelle.

Le second goulot tient en une phrase : une force ne perd pas l’initiative seulement quand elle manque d’hommes. Elle la perd aussi quand elle voit plus tard, comprend moins bien ou prépare moins complètement que l’adversaire. Reste le troisième goulot, celui qui rattrape même une force bien préparée et bien relevée.

Le temps qu’on rend, l’espace qu’on laisse

Un gang n’est pas un stock d’hommes armés. C’est une organisation qui recrute, prélève, s’arme, contrôle des routes et déplace ses points de revenu. Une interruption lui donne le temps de déplacer ses chefs, de refaire ses stocks, de réparer ses positions et d’observer les nouvelles habitudes des forces de l’ordre. Le renseignement humain obéit à la même logique en sens inverse : une présence durable apprend les rues, les flux, les visages ; un retrait oblige à reconstruire ce savoir à l’opération suivante.

Le temps n’est que la moitié du problème. Le 8 mai, le BINUH comptait au moins 1 642 personnes tuées au premier trimestre et notait que, malgré les avancées au centre-ville, la violence continuait de s’étendre vers l’Artibonite et le Centre. Kenscoff, attaquée en juillet puis frappée au centre en août pendant que l’effort restait concentré sur le centre-ville et Village de Dieu, en est l’exemple le plus coûteux. Cela ne veut pas dire que les mêmes groupes se déplacent mécaniquement d’une zone à l’autre. Cela veut dire qu’une force numériquement contrainte arbitre en permanence entre concentration et couverture, et que l’adversaire choisit le point où elle couvre le moins. Il faut donc suivre deux courbes à la fois : la pression dans la zone attaquée et la vulnérabilité des zones qu’on couvre moins. Si plusieurs bastions reliés logistiquement sont frappés dans la même fenêtre, les groupes ont moins d’options pour déplacer hommes, armes ou véhicules. Si les opérations deviennent successives et prévisibles, l’adversaire encaisse le choc ici et se prépare là.

Les trois goulots se rejoignent. Frapper plusieurs zones sans se disperser suppose des unités de tenue qui libèrent les unités d’assaut. Les employer au bon moment suppose une préparation et un renseignement communs. Éviter les vides suppose un commandement qui voit l’ensemble du théâtre et arbitre. Le problème cesse d’être celui d’une unité. Il devient celui de l’architecture de la campagne. D’autres l’ont rencontré avant Haïti, dans des conditions très différentes.

Bogotá, Rio, Mossoul : trois mécanismes, pas trois modèles

La Colombie des années 2000, les favelas de Rio et Mossoul n’ont rien de comparable à Port-au-Prince par l’échelle, l’adversaire ou les moyens. On ne les convoque pas pour copier, mais parce que des forces publiques y ont buté sur la même difficulté : prendre un espace est une opération ; empêcher l’adversaire d’y revenir tout en continuant d’avancer est une campagne.

La Colombie est le cas le plus parlant, parce que cette distinction y est devenue une doctrine. La politique de sécurité de juin 2003 s’organise autour d’une séquence, clear, hold, consolidate : chasser les groupes armés ; maintenir l’ordre et empêcher leur retour ; réinstaller assez d’institutions pour que le contrôle ne repose plus sur des soldats. Ce n’était pas que doctrinal. Selon le Government Accountability Office américain, les effectifs militaires et policiers passent de 279 000 en 2000 à 415 000 en 2007 ; une force interarmées dédiée, la Joint Task Force Omega, est créée en 2004 pour agir contre les FARC dans leur bastion du centre du pays ; à La Macarena, un centre de fusion civilo-militaire coordonne à partir de 2007 armée, police, développement et justice. D’après le ministère colombien de la Défense, la part du territoire sous contrôle total ou partiel de l’État passe d’environ 70 % en 2003 à 90 % en 2007. Les objectifs antidrogue du Plan Colombia n’ont pas été atteints et les FARC sont restées une menace. Mais l’organisation visait précisément à éviter qu’une victoire locale condamne l’État à recommencer au même endroit : les unités mobiles poursuivent parce que d’autres structures tiennent.

Rio raconte presque l’histoire inverse. Pendant des années, les forces de sécurité ont multiplié les incursions dans les favelas : entrée armée, affrontements, retrait. À partir de 2008, les Unités de police pacificatrice remplacent l’incursion par une présence permanente ; à leur apogée, plus de 9 000 policiers sont affectés à 38 UPP, et Human Rights Watch relève une baisse des décès causés par la police bien plus forte dans les communautés dotées d’UPP que dans le reste de l’État. Puis le programme s’est étendu plus vite que ses effectifs, les services publics promis n’ont pas suivi, les abus ont miné la confiance et la crise budgétaire a rongé le dispositif. Pour Haïti, l’avertissement est direct : une position peut être occupée sans que l’espace autour soit contrôlé. Quand les effectifs ne permettent plus la patrouille, le renseignement et la surveillance des accès, le poste tenu devient un point de l’État dans un environnement que l’adversaire traverse et observe à sa guise.

Mossoul apporte une troisième leçon, sans qu’il soit question de comparer les gangs haïtiens à l’État islamique. L’analyse publiée dans Military Review après la bataille montre quelque chose de contre-intuitif : plus l’attaquant avance dans une ville dense, plus il ralentit, parce que l’usure, la logistique et le poids de la consolidation augmentent. Certaines des meilleures unités irakiennes ont été consumées dès le début ; la coalition a dû marquer des pauses pour régénérer sa puissance de combat. La recommandation des auteurs : garder des forces fraîches pour les phases décisives, organiser les rotations, conserver une réserve. La pause n’est pas une faute. Le problème commence lorsque la pause d’une unité devient la pause de toute la campagne.

Trois chemins, un même point d’arrivée. Séparer les fonctions pour les enchaîner ; ne pas tenir sans profondeur ; penser la relève et la réserve avant l’engagement. C’est exactement ce que dit le calendrier haïtien. La question n’est plus de savoir si la PNH, les FAd’H ou leurs partenaires peuvent pénétrer un bastion. Ils l’ont fait. La question est de construire un dispositif où chaque territoire repris augmente le contrôle de l’État sans réduire, dans les mêmes proportions, sa capacité à reprendre le suivant. Cinq décisions y répondent, et aucune ne commence par une commande de matériel.

Cinq décisions qui ne coûtent pas un blindé

La première : faire de la coordination une conduite de campagne. Une salle d’opérations commune à la PNH, aux FAd’H et à la Force de répression des gangs, placée sous l’autorité du Conseil supérieur de la police nationale, doit produire une image partagée de la situation, fixer les priorités et organiser les séquences. Celui qui la dirige répond non seulement de la réussite d’une opération, mais de ce qu’elle permet ou empêche de faire ensuite.

La deuxième : imposer un standard minimal de préparation avant toute opération majeure. Un briefing ne se réduit pas à rappeler aux hommes de progresser ensemble et de se couvrir. Les unités partagent une représentation du terrain, l’identification de la cible, les contraintes, les responsabilités, les communications et les options si la situation change. La lecture de carte et l’exploitation de données géographiques deviennent des compétences de base, entretenues à l’entraînement.

La troisième : planifier la relève avant la percée. Les spécialistes percent ; d’autres unités tiennent ; le renseignement reste ; les enquêteurs et les magistrats transforment arrestations et saisies en dossiers ; l’administration revient. Le plan de tenue existe avant que l’unité d’assaut n’entre, avec les effectifs et la logistique qu’il faut pour qu’une victoire ne devienne pas une immobilisation de plus.

La quatrième : construire une chaîne de supériorité informationnelle. Renseignement humain, cartographie, analyse d’images, communications sécurisées, détection et brouillage des drones dans le cadre autorisé. Cette chaîne fait travailler avec les forces des ingénieurs, des informaticiens et des analystes, y compris par des partenariats structurés avec les universités et les écoles techniques.

La cinquième : changer les indicateurs. Le nombre d’opérations, de personnes neutralisées ou d’armes saisies ne suffit pas. Le commandement suit l’intervalle entre les grandes opérations, la durée de contrôle effectif des points repris, le nombre de zones maintenues sous pression en même temps, le délai de réoccupation quand un groupe revient et la vitesse à laquelle le renseignement devient une décision. Ces indicateurs servent d’abord à conduire la campagne ; une partie peut être publiée sous forme agrégée.

La prérogative à reprendre

Le calendrier électoral ajoute une échéance : le 27 juillet, le Conseil électoral provisoire a fixé le premier tour au 13 décembre et le second au 21 février 2027, sous condition d’un climat sécuritaire acceptable. À l’approche d’un scrutin qui remettra directement en jeu l’autorité de l’État, la sécurité ne se mesurera plus à l’intensité des opérations, mais à la capacité de rendre durable ce qui est repris.

Cette analyse ne se termine donc pas par une demande de blindés, de drones ou de soldats. Kenscoff a été attaquée avec un budget de police en hausse, une compagnie privée sous contrat et une force internationale en déploiement. Haïti a déjà des hommes capables d’entrer là où, il y a quelques années encore, l’État n’entrait plus. Elle a des unités qui se battent, des militaires qui réoccupent des positions, des technologies que les groupes armés redoutent, des partenaires prêts à fournir davantage. Ce qui reste à prouver est plus difficile : transformer ces moyens dispersés en puissance publique.

Car un État ne reconquiert pas une capitale quand son blindé arrive au bout d’une rue. Il la reconquiert quand le policier qui entre sait ce qu’il va trouver ; quand celui qui reste peut être relevé ; quand le renseignement précède l’assaut au lieu de le suivre ; quand les communications de l’État sont moins vulnérables que celles de ceux qu’il combat ; quand la justice revient derrière la police ; et quand l’opération suivante commence avant que l’adversaire ait compris la précédente.

C’est cela, reprendre l’initiative. Et c’est là que la question devient politique. Tenir cette continuité oblige à choisir : où concentrer les moyens ; quelles unités combattent et lesquelles tiennent ; investir dans des cartographes, des ingénieurs et des systèmes de communication avec le même sérieux que dans des armes ; organiser la PNH, les FAd’H et les partenaires autour d’une campagne plutôt qu’autour de leurs institutions respectives ; mesurer une victoire non au nombre de communiqués, mais au nombre de territoires où l’État peut revenir le lendemain, la semaine suivante et six mois plus tard sans avoir à les reconquérir. Ces choix ne relèvent pas du policier qui monte dans le blindé. Ils relèvent du pouvoir.

Depuis des années, Haïti vit avec une inversion devenue presque ordinaire : ce sont les groupes armés qui décident des routes ouvertes, des quartiers accessibles, des heures de circulation, des entreprises qui peuvent tourner. Ils ne contrôlent pas seulement du territoire. Ils distribuent du temps, de la permission et de l’interdit. La reconquête commence le jour où cette prérogative change de camp. Elle ne se mesurera pas au prochain quartier où un blindé parviendra à entrer, mais au jour où l’État décidera où entrer, où rester, où circuler et où frapper ensuite, sans que l’adversaire puisse attendre tranquillement qu’il s’épuise.

La souveraineté n’est pas un drapeau planté sur une position reconquise. C’est la capacité de faire en sorte que ce qui a été repris aujourd’hui n’ait plus jamais à l’être demain.

Note de méthode

La chronologie a été recoupée sur les sources ouvertes suivantes. Bel-Air, 30 décembre 2025 : communiqué de la PNH du 31 décembre, Le Nouvelliste. Bercy, 2 janvier : PNH, Le National, Juno7. Delmas 6, 14 janvier : PNH, Le Nouvelliste, Reuters. Delmas 2, 19 janvier : Le Nouvelliste. Carrefour-Aéroport : sous-commissariat rouvert le 7 février (AP). Marassa, Duval, Santo 25, 1er mars, et Martissant, mi-mars : Le Nouvelliste des 2 et 23 mars. Bilan du premier trimestre (32 opérations, 46 fusils, 19 pistolets, 6 drones) : conférence de presse de la PNH du 25 mars. FAd’H : Le Nouvelliste des 25 mars et 29 avril ; inspection ministérielle des sites du centre-ville, iciHaïti, 6 juin. Village de Dieu, 1er juin : PNH, Le Nouvelliste, Rezo Nòdwès. Tabarre, 21 juin : exposé du commandant de la Force de répression des gangs au Conseil de sécurité, 20 juillet. Militaires formés en Martinique : Outre-mer la 1ère, août 2026. Calendrier électoral : communiqué du CEP du 27 juillet. Kenscoff, 23 au 24 août : bilans de 47 tués, 22 exécutés dans une église, plus de cinquante enlevés et 2 600 déplacés (AP, Haitian Times, Le Nouvelliste, secrétaire général de l’ONU) ; attaques précédentes du 4 au 9 juillet (ONU) ; surveillance par drone rapportée par Le Nouvelliste. Le chiffre de « près de 118 opérations et patrouilles » est celui rapporté par Gazette Haïti le 27 mai ; il est conservé comme indicateur d’activité, non comme décompte d’offensives.

Pour la Colombie, effectifs, doctrine, Joint Task Force Omega, La Macarena et contrôle territorial proviennent du rapport GAO-09-71 (octobre 2008). Pour Rio, Human Rights Watch, « Good Cops Are Afraid » (2016). Pour Mossoul, Thomas D. Arnold et Nicolas Fiore, « Five Operational Lessons from the Battle for Mosul », Military Review, janvier-février 2019. Sur les drones des groupes armés : rapports S/2025/420, S/2025/597 et S/2026/32.

Les passages sur la préparation opérationnelle reposent sur des entretiens directs avec des policiers, dont des membres d’unités spécialisées, dont les identités ne sont pas publiées. Ils ne constituent ni un échantillon représentatif ni un audit des programmes de formation ; ils sont utilisés lorsque plusieurs récits convergent, et les formulations ont été bornées à ce que ces témoignages permettent d’établir.

L’Anatomie de la Fracture

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