Aller au contenu

Autopsie·Sciences & modèles

Autopsie · Économie du risque de catastrophe

Haïti face au prochain grand séisme : le coût que l’on peut déjà mesurer

Une lecture économique et financière du risque sismique

Réginald Surin·

Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗

On ne peut pas prédire le prochain grand tremblement de terre en Haïti. En revanche, on peut déjà encadrer son coût économique, comparer ce coût aux moyens du pays et mesurer ce qui serait disponible pour financer les premières semaines de reconstruction.

On ne peut pas prédire le prochain grand tremblement de terre en Haïti. Ni sa date, ni son épicentre, ni sa magnitude ne peuvent être annoncés à l'avance avec fiabilité. En revanche, on peut déjà encadrer son coût économique, comparer ce coût aux moyens du pays et surtout mesurer ce qui serait disponible pour financer les premières semaines de reconstruction.

C'est la question de cet article. Dans les sources publiques réunies ici, je n'ai pas trouvé de chiffre unique reliant, pour 2026, les pertes possibles, la capacité financière de l'État et les financements réellement préarrangés. L'objectif n'est donc pas de prétendre connaître la facture du prochain séisme à la virgule près. Il est plus modeste : mettre les données existantes sur une même échelle et répondre à trois questions simples. Combien pourrions-nous perdre ? Quelle part de cette perte pourrait revenir à l'État ? Et combien d'argent serait déjà mobilisable avant même l'arrivée de l'aide extérieure ?

Du séisme au risque économique

Pour comprendre le problème, il faut distinguer le phénomène naturel du risque économique qu'il crée. Une représentation simple repose sur quatre éléments : l'aléa, l'exposition, la vulnérabilité et la capacité d'absorption.

Risque = ( Aléa × Exposition × Vulnérabilité ) / Capacité d'absorptionFormule 1 · Représentation simplifiée du risque de catastrophe

L'aléa est la probabilité qu'un mouvement du sol d'une certaine intensité survienne. L'exposition désigne ce qui se trouve sur place : logements, écoles, entreprises, routes, ports, dépôts bancaires ou créances. La vulnérabilité indique la part de ces actifs qui pourrait être détruite. Enfin, la capacité d'absorption regroupe les moyens financiers et institutionnels permettant d'encaisser le choc et de redémarrer.

Cette distinction est importante parce qu'un gouvernement ne contrôle pas la faille géologique. Il peut en revanche agir sur les trois autres dimensions : limiter l'exposition par l'aménagement du territoire, réduire la vulnérabilité par des normes de construction effectivement appliquées et préparer à l'avance les instruments financiers qui permettront de payer les premières dépenses.

Pour passer de ces notions à un ordre de grandeur financier, regardons l’étude de la Banque mondiale. Son Haiti Country Disaster Risk Profile de 2017, repris en 2019 dans le projet Strengthening Disaster Risk Management and Climate Resilience, estime les pertes possibles selon plusieurs niveaux de rareté. Pour représenter un choc extrême, il utilise notamment une « période de retour de 250 ans ».

D’où vient le repère des « 250 ans » ?

Le nombre 250 ne vient pas du temps écoulé entre deux séismes haïtiens. Il vient du modèle de risque. Celui-ci combine de nombreux séismes plausibles, l’intensité des secousses qu’ils produiraient, les actifs exposés et leur vulnérabilité. Il obtient ainsi une gamme de pertes, des plus fréquentes aux plus exceptionnelles.

Ces pertes sont classées selon leur probabilité d’être dépassées en une année. Le repère « 250 ans » correspond à une probabilité annuelle de 1 sur 250, soit 0,4 %. C’est de là que vient le nombre : 1 / 0,004 = 250. La Banque mondiale précise que ce seuil sert à représenter un événement extrême.

Cela ne veut donc pas dire qu’un tel séisme arrive exactement tous les 250 ans, ni qu’Haïti a 250 ans devant elle. Avec une probabilité annuelle constante de 0,4 %, le risque cumulé atteint environ 11,3 % sur trente ans et 18,2 % sur cinquante ans. Rare ne signifie donc pas négligeable à l’échelle d’un bâtiment ou d’un prêt immobilier.

Probabilité cumulée d’occurrence d’un événement selon l’horizon pour des périodes de retour de 100, 250 et 500 ans.
Graphique 1 · Probabilité cumulée d'occurrence selon l'horizon, sous l'hypothèse d'une probabilité annuelle constante. Calculs de l'auteur.

C’est ce repère que le Haiti Country Disaster Risk Profile utilise pour chiffrer le risque sismique extrême. Le résultat repris par la Banque mondiale en 2019 est une perte maximale potentielle de 2,41 milliards de dollars, soit 27,5 % du PIB de 2016. Il ne s’agit ni du coût annoncé d’un futur séisme, ni d’un séisme de magnitude précise : c’est un niveau de perte modélisé associé à ce seuil de rareté. La source de 2019 renvoie explicitement au Haiti Country Disaster Risk Profile de la Banque mondiale de 2017.

Le point de référence est donc bien 2016. Dans la suite de cet article, appliquer le ratio de 27,5 % au PIB de 2026 sert uniquement à construire un stress comparable en taille. Cela ne met pas à jour le modèle sismique de la Banque mondiale et ne transforme pas 10,77 milliards de dollars en prévision.

Deux risques, deux logiques financières

Haïti doit gérer deux profils très différents. Les cyclones et les inondations reviennent fréquemment et érodent le capital par petites et moyennes pertes répétées. Les grands séismes sont beaucoup plus rares, mais leur coût peut devenir systémique. Cette différence explique pourquoi on ne les finance pas de la même manière.

Le diagnostic Banque mondiale-MEF de 2014 estimait la perte annuelle moyenne à 118 millions de dollars pour les ouragans et à 26 millions pour les séismes. Ces montants sont annualisés : ils lissent sur une longue période des événements de fréquence et de gravité différentes. Ils ne doivent pas être confondus avec les 2,41 milliards de dollars du profil de risque de 2017, qui décrivent une perte extrême associée au repère des 250 ans. Les deux estimations proviennent d’exercices de modélisation différents et ne forment pas une même série statistique. Elles répondent à deux questions distinctes : combien le risque coûte en moyenne dans le temps, et jusqu’où peut monter un choc rare. Sur la période 1961-2012, le séisme de 2010 a concentré à lui seul 93 % des dommages recensés et 91 % des décès.

Le tableau suivant résume la différence qui compte pour la politique financière : les pertes fréquentes peuvent être partiellement absorbées par des réserves budgétaires ; les pertes extrêmes exigent des mécanismes capables de transférer une partie du risque avant la catastrophe.

CaractéristiqueRisques fréquents (cyclones, inondations)Risques rares et extrêmes (séismes)
FréquenceÉlevéeFaible
Sévérité d'un événementSouvent localisée à importantePotentiellement systémique
Origine principaleHydrométéorologiqueSismique
Effet économiqueÉrosion répétée du capital et des revenusDestruction brutale d'un stock important d'actifs
Réponse financièreRéserves, provisions, réallocationsAssurance, crédit contingent, transfert de risque

Tableau 1 · Deux profils de risque qui appellent des réponses financières différentes.

Entre avril et juillet 2026, l'Unité technique de sismologie du Bureau des Mines et de l'Énergie a détecté 136 séismes, dont 118 de magnitude inférieure ou égale à 3. Cette activité, qualifiée de faible à modérée, ne permet pas d'annoncer l'imminence d'un grand événement. Elle rappelle simplement que le risque sismique fait partie de l'environnement permanent du pays.

La question utile devient alors très concrète : si un choc majeur survenait dans l'économie haïtienne d'aujourd'hui, quel ordre de grandeur financier faudrait-il avoir en tête ?

Combien coûterait un grand séisme aujourd'hui ?

Il n'existe pas un seul chiffre valable pour toutes les questions. Trois méthodes peuvent être utilisées, mais elles ne mesurent pas la même chose. Les confondre donne l'illusion d'une précision que les données ne permettent pas.

MéthodeCe qu'elle mesure réellementExemple haïtienCe qu'elle ne dit pas
RétrospectiveLes dommages et pertes réellement observés après un événementSéisme de 2010 : 7,8 Md USD, soit 117 % du PIB d’alorsRien sur l’exposition actuelle
ProbabilisteUne perte modélisée associée à un niveau de probabilitéBanque mondiale : perte maximale potentielle de 2,41 Md USD, soit 27,5 % du PIB de 2016Ce que coûterait exactement un séisme en 2026
ConventionnelleUne hypothèse de test de résistance budgétaireStress budgétaire : choc calibré à 25 % du PIBUne estimation physique des destructions

Tableau 2 · Trois méthodes, trois questions différentes.

Première lecture : actualiser la facture de 2010. Les dommages et pertes avaient été évalués à environ 7,8 milliards de dollars. En corrigeant uniquement l'inflation américaine entre 2010 et 2026, on obtient environ 11,95 milliards de dollars. Ce calcul ne tient compte ni des nouveaux bâtiments, ni des déplacements de population, ni de la transformation de l'économie. C'est un équivalent monétaire, pas une estimation physique de ce qui serait détruit aujourd'hui.

L (2026) = L (2010) × [ CPI (2026) / CPI (2010) ] = 11,95 Md USDFormule 2 · Actualisation monétaire de la facture de 2010

Deuxième lecture : utiliser le repère de la Banque mondiale sur le séisme de période de retour de 250 ans. Le chiffre publié est une perte maximale potentielle de 2,41 milliards de dollars, soit 27,5 % du PIB de 2016. Si l’on applique mécaniquement ce même ratio au PIB nominal 2026 projeté par le FMI, on obtient 10,77 milliards de dollars. Cette transposition sert uniquement de stress budgétaire comparable en taille : elle ne met pas à jour le modèle sismique et ne constitue pas une estimation de ce qui serait physiquement détruit en 2026.

Troisième lecture : raisonner par rapport à l’ampleur macroéconomique effectivement observée en 2010. Le diagnostic de 2014 situe les dommages et pertes du séisme autour de 117 % du PIB de l’époque. À titre de stress, un choc équivalent à 100 % ou 120 % du PIB 2026 représenterait environ 39 à 47 milliards de dollars. Mais les 117 % de 2010 et les 27,5 % du modèle probabiliste ne sont pas directement comparables : le premier chiffre est une évaluation ex post des dommages et pertes d’un événement réel ; le second est une perte modélisée ex ante associée à un niveau de probabilité. Ils sont utilisés ici comme repères d’échelle, non comme résultats d’une même méthode.

Comparaison de plusieurs ordres de grandeur de pertes liées aux catastrophes en Haïti, en milliards de dollars.
Graphique 2 · Plusieurs lectures du même risque. La barre « 27,5 % » transpose au PIB 2026 le ratio calculé par la Banque mondiale sur le PIB 2016 ; elle ne constitue pas une actualisation du modèle sismique. Les scénarios à 100 % et 120 % du PIB sont des stress, non des prévisions.

Ces approches donnent donc des montants très différents parce qu'elles répondent à des questions différentes. C'est précisément pourquoi la prudence s'impose. Le seul chiffre robuste à ce stade n'est pas « le coût du prochain séisme », mais l'échelle de la vulnérabilité financière qu'un choc majeur ferait apparaître.

Pour le voir, comparons ces pertes aux moyens ordinaires de l'État. Le FMI projette les recettes domestiques de 2026 à 4,3 % du PIB, soit environ 1,68 milliard de dollars. On peut alors convertir chaque scénario en nombre d'années de recettes domestiques.

Années de recettes = Perte du scénario / Recettes domestiques annuellesFormule 3 · Comparaison du choc à la capacité fiscale
Poids de plusieurs scénarios de catastrophe exprimé en années de recettes domestiques de l’État haïtien.
Graphique 3 · Poids des scénarios en années de recettes domestiques. Ce ratio mesure l'échelle du choc par rapport à la capacité fiscale ; il ne suppose pas que l'État paierait la totalité des dommages.

Un choc de 25 % du PIB représente environ 5,8 années de recettes domestiques ; le stress équivalent à 27,5 % du PIB, 6,4 années ; un choc égal à 100 % du PIB, plus de 23 années. Ces comparaisons n'indiquent pas la durée réelle de reconstruction. Elles montrent simplement qu'un grand choc dépasserait très largement ce que les recettes courantes peuvent absorber seules.

Cette faiblesse fiscale est au coeur du problème. Elle signifie que la préparation ne peut pas reposer uniquement sur l'idée que le budget sera réalloué après le désastre. Une partie du financement doit être organisée avant le choc.

Les réserves internationales de la BRH, projetées autour de 3,4 milliards de dollars à fin 2026, ne constituent pas davantage un fonds d'assurance. Elles soutiennent la liquidité extérieure et la capacité à payer les importations. Or une reconstruction majeure augmente précisément les besoins en médicaments, carburant, acier, ciment et équipements importés.

La contrainte est donc double : après un grand séisme, il faut trouver des ressources budgétaires pour reconstruire tout en préservant les devises nécessaires au fonctionnement de l'économie. Cette tension explique pourquoi la question du financement doit être posée avant la catastrophe.

Le choc ne s'arrête pas aux immeubles

Une catastrophe économique ne se résume pas aux maisons, aux écoles ou aux routes qui s'effondrent. Le séisme de 2010 permet de voir très concrètement ce qui se passe après la première secousse. L'évaluation post-désastre (PDNA) séparait les dommages, c'est-à-dire la valeur des bâtiments, équipements et infrastructures détruits, des pertes, c'est-à-dire l'activité qui n'a plus lieu ensuite : production interrompue, chiffre d'affaires perdu, salaires qui disparaissent, coûts supplémentaires. Sur les 7,8 milliards de dollars d'effets estimés en 2010, environ 55 % relevaient des destructions matérielles et 45 % de ces pertes de flux. Autrement dit, près d'un dollar sur deux de la facture ne correspondait déjà plus à un mur à reconstruire.

La distinction est encore plus nette dans les secteurs productifs. La PDNA y estimait 302 millions de dollars de dommages physiques, mais 934 millions de pertes d'activité : les trois quarts de l'effet économique provenaient donc de ce qui n'avait plus été produit, vendu ou gagné après le séisme.

SecteurDommages matériels (M USD)Pertes d'activité (M USD)Pertes / dommages
Industrie752683,6 ×
Commerce1494913,3 ×
Total (4 secteurs)3029343,1 ×

Tableau 3 · En 2010, les pertes d'activité ont largement dépassé les dommages matériels dans les secteurs productifs. Le total inclut également l'agriculture et le tourisme. Source : PDNA Haïti 2010, Productive Sectors Working Group. Montants arrondis.

Le tableau raconte mieux que n'importe quelle formule la propagation du choc. Dans l'industrie, environ 75 millions de dollars d'actifs avaient été endommagés, mais les pertes d'activité atteignaient 268 millions, soit plus de trois fois ce montant. Dans le commerce, 149 millions de dommages matériels s'accompagnaient de 491 millions de pertes. Une entreprise peut donc rester debout et pourtant perdre plusieurs mois d'activité parce que ses fournisseurs ne livrent plus, que l'électricité manque, que les routes sont coupées ou que ses clients ont eux-mêmes perdu leur revenu.

La chaîne est assez simple. Une route ou un port inutilisable retarde les marchandises ; une entreprise réduit sa production ; des salariés travaillent moins ou perdent leur emploi ; les ménages consomment moins ; les recettes fiscales diminuent au moment même où l'État doit financer les secours. Après le séisme de 2010, la Banque mondiale estimait ainsi que les recettes publiques projetées pour l'exercice 2009-2010 avaient chuté d'environ 20 %, sous l'effet combiné de la contraction de l'activité et des dommages subis par l'administration fiscale. Le choc physique s'était donc déjà transformé en choc budgétaire.

La reconstruction ajoute une dernière tension : elle accroît les besoins en carburant, acier, ciment, médicaments et équipements importés précisément lorsque l'économie et les finances publiques sont affaiblies. Il n'est pas nécessaire d'attribuer à cette propagation un multiplicateur artificiellement précis pour en comprendre le sens : les décombres ne sont que la première ligne de la facture. La suivante touche les revenus, l'État et, enfin, le crédit. C'est ce dernier canal qui rend la concentration bancaire dans l'Ouest particulièrement importante.

Le risque bancaire : une concentration difficile à ignorer

Le système financier ajoute une autre dimension au problème. La diversification protège un portefeuille de crédit lorsque les difficultés des emprunteurs ne surviennent pas toutes au même endroit et au même moment. Un séisme majeur dans la région métropolitaine crée au contraire un choc commun : locaux détruits, garanties immobilières endommagées, activité interrompue et revenus des ménages affectés simultanément.

La question n'est donc pas seulement le nombre de prêts accordés, mais leur concentration géographique.

Au 31 mars 2026, le Bureau d'information sur le crédit recensait environ 239,30 milliards de gourdes d'encours, dont 75,81 % dans le département de l'Ouest. Cette seule proportion suffit à montrer que le risque territorial est fortement concentré.

Répartition géographique de l’encours recensé par le Bureau d’information sur le crédit au 31 mars 2026.
Graphique 4 · Répartition géographique de l'encours recensé par le BIC au 31 mars 2026. L'indice de concentration présenté sur le graphique est descriptif ; il ne constitue pas un seuil prudentiel bancaire.

Un indice de Herfindahl appliqué à cette répartition ressort autour de 5 900 selon la façon de répartir les six départements regroupés dans le reliquat. Ce chiffre sert uniquement à résumer la concentration : il ne faut pas lui appliquer mécaniquement les seuils utilisés en droit de la concurrence.

Pour donner un ordre de grandeur, on peut soumettre l'encours BIC de l'Ouest, environ 181,41 milliards de gourdes, à quelques hypothèses de stress. Le tableau ci-dessous ne cherche pas à prévoir les défauts après un séisme. Il montre seulement comment la perte varie lorsque la part de l'encours mise sous tension et la perte finale sur ces crédits augmentent.

ScénarioEncours Ouest sous tensionPerte finale sur cet encoursPerte estimée (Md HTG)
Modéré20 %20 %7,26
Intermédiaire30 %35 %19,05
Extrême de sensibilité40 %50 %36,28

Tableau 4 · Trois scénarios de sensibilité appliqués à l'encours BIC de l'Ouest. Il s'agit d'un exercice illustratif, non d'une projection prudentielle.

Dans le scénario intermédiaire, 30 % de l'encours serait sous tension et 35 % de cette exposition serait finalement perdue, soit environ 19,05 milliards de gourdes. Dans le scénario extrême de sensibilité, la perte atteindrait 36,28 milliards. Ces montants ne doivent pas être comparés directement aux fonds propres publiés du système bancaire sans réconcilier les périmètres statistiques : l'univers du BIC et celui du bilan bancaire ne sont pas identiques.

Ce que montre l'exemple jamaïcain

Aucun État ne peut financer seul toutes les pertes possibles. Les stratégies modernes répartissent donc le risque en couches : le budget absorbe les petites dépenses, une ligne de crédit contingente fournit rapidement des liquidités, l'assurance paramétrique couvre une tranche plus élevée et, pour les événements extrêmes, une obligation catastrophe peut transférer une partie du risque aux marchés financiers.

L'intérêt de cette architecture n'est pas d'éliminer la catastrophe. Il est de savoir, avant qu'elle survienne, quel instrument paiera quelle tranche de perte et à quelle vitesse l'argent pourra être mobilisé.

Architecture comparée du financement du risque de catastrophe en Haïti et en Jamaïque.
Graphique 5 · Architecture comparée du financement du risque. Pour Haïti, le graphique rassemble les instruments et montants identifiés dans les sources publiques ; il ne prétend pas reconstituer une couverture consolidée à jour.

La Jamaïque offre un exemple régional concret. Après l'ouragan Melissa en 2025, le CCRIF a versé 70,8 millions de dollars. Une obligation catastrophe a apporté 150 millions de dollars supplémentaires sans créer de nouvelle dette au moment du choc. En mai 2026, le pays a émis une nouvelle obligation catastrophe de 200 millions de dollars.

Ce résultat ne signifie pas que le modèle jamaïcain puisse être copié mécaniquement en Haïti. Les capacités budgétaires, les marchés et les institutions diffèrent. Mais le principe est transposable : une catastrophe rare doit être préparée comme un problème de financement, avec des couches identifiées à l'avance.

Haïti dispose déjà de certains instruments, notamment de la couverture du CCRIF et de mécanismes budgétaires d'urgence. Ce que les sources publiques réunies ici ne permettent pas d'établir clairement, c'est leur articulation actuelle, leurs limites disponibles et le montant total qui serait effectivement mobilisable après un grand séisme. Le problème n'est donc pas nécessairement l'absence de tout instrument ; c'est l'absence d'une architecture consolidée et lisible.

Cette distinction est importante. Avant de proposer un nouvel instrument, il faudrait d'abord savoir ce qui existe réellement, dans quelles conditions il peut être déclenché et quelle fraction du besoin il couvre.

C'est à ce point que l'analyse rejoint la gouvernance publique : la meilleure stratégie financière commence par un inventaire fiable.

Le chiffre central : le déficit de financement

Pour estimer correctement le besoin d'après-catastrophe, il faut connaître les actifs exposés, leur vulnérabilité, les interruptions d'activité possibles et la part qui reviendrait au secteur public. Haïti ne dispose pas encore, dans les sources publiques examinées ici, d'un inventaire consolidé permettant de fermer cette équation avec précision.

Le chiffre le plus utile n'est pourtant pas nécessairement la perte totale. C'est l'écart entre cette perte et l'argent déjà sécurisé avant le choc. Cet écart est le déficit de financement.

Dans cette définition, le financement préarrangé doit être pris au sens strict : réserves effectivement affectées, ligne de crédit contingente signée, limites d'assurance en vigueur ou autre mécanisme contractuellement disponible. Les recettes fiscales ordinaires ne doivent pas être assimilées à un fonds de catastrophe, puisqu'elles financent déjà le fonctionnement courant de l'État.

G = L − FFormule 4 · Déficit de financement : pertes à financer moins ressources préarrangées

Faute d'un inventaire public consolidé de ces ressources pour 2026, il serait trompeur de publier ici un déficit net comme s'il était connu. On peut en revanche calculer les besoins bruts associés à plusieurs conventions. Sur un stress de 25 % du PIB, les dommages publics directs représenteraient environ 2,65 milliards de dollars si l'on retient 27 % ; l'hypothèse de travail de 70 % utilisée dans le diagnostic de 2014 conduit à 6,86 milliards. Le ratio de 156 % observé pour le coût du programme de reconstruction après 2010 donne 15,29 milliards, mais il mesure autre chose : un programme de reconstruction peut dépasser la valeur des dommages publics directs.

Hypothèse / conventionBesoin brut (Md USD)Ce que le chiffre mesure
Dommages publics directs : 27 %2,65Part physique attribuée au secteur public
Hypothèse de travail : 70 %6,86Charge publique élargie retenue par le diagnostic
Programme de reconstruction 2010 : 156 %15,29Coût historique du programme, pas part directe des dommages publics

Tableau 5 · Besoins bruts associés au stress de 25 % du PIB. Ces montants ne sont pas des déficits nets de financement.

Ce tableau montre surtout pourquoi la définition du besoin doit être explicite. Selon que l'on parle des seuls actifs publics détruits, d'une charge publique élargie ou du coût d'un programme de reconstruction, le montant change fortement. Avant de rechercher une précision supplémentaire, il faut donc s'accorder sur l'objet que l'on mesure.

La problématique de fond peut maintenant être formulée sans équation compliquée : Haïti connaît une exposition sismique élevée, concentre une grande partie de son crédit et de son activité dans l'Ouest, dispose de recettes domestiques faibles au regard d'un choc extrême et ne publie pas encore un inventaire consolidé des financements préarrangés. Le risque n'est pas seulement de perdre beaucoup ; c'est de devoir chercher l'argent après avoir perdu.

L'objectif de cet exercice n'est donc pas de dire que le prochain séisme coûtera 10, 12, 40 ou 47 milliards de dollars. Les données disponibles ne permettent pas une telle certitude. Elles permettent en revanche de montrer que les ordres de grandeur peuvent dépasser très vite la capacité fiscale du pays, et qu'un chiffre manque encore : combien serait réellement disponible dans les premières heures, les premiers mois et les premières années ?

Note méthodologique

Les calculs présentés ici doivent être lus comme des ordres de grandeur. Le ratio de 27,5 % correspond à une perte maximale potentielle modélisée par la Banque mondiale et rapportée au PIB de 2016 ; sa transposition au PIB 2026 n’est qu’un stress équivalent. Il ne doit pas être assimilé aux 117 % du PIB mesurés après 2010, qui regroupent les dommages et pertes observés ex post. De même, les pertes annuelles moyennes de 118 millions de dollars pour les ouragans et de 26 millions pour les séismes proviennent du diagnostic de 2014, tandis que le repère de 2,41 milliards provient du profil de risque de 2017 : ces estimations éclairent des dimensions différentes du risque et ne sont pas combinées comme une même série. Les scénarios bancaires reposent sur l’encours du BIC et ne constituent pas une projection prudentielle. Enfin, le déficit net de financement n’est pas calculé faute d’un inventaire public consolidé des ressources préarrangées actuellement disponibles.

Sources

Bureau des Mines et de l'Énergie, Unité technique de sismologie : bulletins sismiques mensuels d'avril à juillet 2026. · US Geological Survey, « Can you predict earthquakes ? ».

Banque mondiale et Direction des études économiques du ministère de l'Économie et des Finances, « Diagnostic sur l'impact économique et budgétaire des désastres en Haïti », équipe dirigée par Michel Matera, projet Gestion des risques de désastres et reconstruction (P126346), financement Union européenne au titre du programme ACP-UE de réduction du risque naturel administré par le GFDRR, copyright 2014. Profil de risque historique et modélisation probabiliste MPRES, tableaux 2 et 3 ; impact du séisme de 2010 à 117 % du PIB ; part publique des dommages et coût des programmes de reconstruction, tableau 4. Reproduction autorisée à des fins non lucratives sous réserve de citation de la source.

Banque mondiale, PDNA Haïti 2010 : effets totaux estimés à 7,804 Md USD ; environ 55 % de dommages matériels et 45 % de pertes de flux économiques ; secteurs productifs, 302 M USD de dommages et 934 M USD de pertes. · Banque mondiale, communiqué du 17 août 2010 : baisse d'environ 20 % des recettes publiques projetées pour l'exercice 2009-2010 après le séisme.

Banque mondiale, Strengthening Disaster Risk Management and Climate Resilience Project (P165870), Project Appraisal Document, 25 avril 2019, p. 7, note 8, citant Haiti Country Disaster Risk Profile, World Bank 2017 : pertes maximales potentielles associées à une période de retour de 250 ans, estimées pour les séismes à 2,41 Md USD, soit 27,5 % du PIB de 2016 ; la note 7 précise que ce repère est indicatif d’un événement extrême. · PDNA Haïti 2010.

Fonds monétaire international : World Economic Outlook d'avril 2026, PIB nominal 2026 de 39,18 Md USD ; rapport pays de mai 2026, recettes domestiques à 4,3 % du PIB ; communiqué du 6 avril 2026, réserves brutes autour de 3,4 Md USD ; rapport pays CR 26/107, importations de biens et services. · Banque mondiale et FMI, Debt Sustainability Analysis 2026, choc catastrophe conventionnel de 25 % du PIB.

Banque de la République d'Haïti : note sur la politique monétaire du deuxième trimestre 2025-2026, actifs bancaires, avoirs des actionnaires, portefeuille brut de crédits du système bancaire, encours du Bureau d'information sur le crédit et répartition géographique au 31 mars 2026. · US Bureau of Labor Statistics : indice des prix à la consommation, moyenne 2010 de 218,056 et niveau de juillet 2026 de 333,918.

CCRIF SPC : versement d'environ 40 M USD à Haïti après le séisme du 14 août 2021, correspondant à la limite de la police sismique 2021-2022, avec rétablissement de la somme assurée pour le reste de l'exercice au titre du RSIC ; versement de 70,8 M USD à la Jamaïque après l'ouragan Melissa. · Banque mondiale et ministère des Finances de la Jamaïque : obligations catastrophe de 2021, 2024 et 2026 ; remboursement intégral de 150 M USD déclenché par Melissa en octobre 2025 ; nouvelle émission de 200 M USD en mai 2026.