Le sacre et le silence
Réginald Surin ·
Il y a, dans certaines célébrations collectives, une intensité qui dépasse l’objet même qu’elles célèbrent. Ce texte interroge le moment où la visibilité remplace l’évaluation, et où l’adhésion se mesure au bruit plutôt qu’aux résultats.
Il y a, dans certaines célébrations collectives, une intensité qui dépasse l’objet même qu’elles célèbrent. Une place qui se remplit, des cortèges improvisés, des messages d’institutions qui, la veille encore, ne semblaient guère concernées. Les écrans relaient, les voix se superposent, les drapeaux ressortent des tiroirs. Pendant quelques jours, une figure concentre une ferveur que peu d’événements publics parviennent à susciter dans ce pays. Un communiqué du ministère de tutelle, un second au nom du Premier ministre, une réception à la chancellerie, parfois un stage offert, parfois une bourse, presque toujours la même intensité quel que soit l’objet. Puis la vague retombe. Elle laisse derrière elle une question que l’on n’ose pas toujours formuler : qu’avons-nous exactement célébré, et pourquoi cela, plutôt qu’autre chose ?
La question n’est pas neuve. Les sociétés ont toujours produit leurs héros du moment, leurs visages de saison, leurs triomphes éphémères. Ce qui s’est déplacé, c’est la frontière entre ce qui mérite reconnaissance et ce qui mérite simplement attention. La distinction, autrefois tenue par des institutions de médiation, l’école, la presse écrite, les corps professionnels, les académies, s’est considérablement amincie. Elle se joue désormais dans un espace où la vitesse de circulation d’une image pèse davantage que la densité du parcours qu’elle représente.
Un équilibre ancien, accéléré par les plateformes
Il serait commode de croire que ce déplacement est le produit des réseaux sociaux. La datation serait fausse. Ceux qui ont grandi ici dans les années deux mille se souviennent sans effort de concours télévisés inter-écoles qui mettaient à l’épreuve la culture générale et la rapidité intellectuelle de lycéens soigneusement sélectionnés. Les lauréats repartaient avec des récompenses modestes. Au même moment, sur les chaînes concurrentes, des émissions de visibilité, concours de beauté, castings, télé-crochets, distribuaient voitures, billets d’avion, dotations en numéraire d’un ordre de grandeur incomparable. Les deux formats cohabitaient, parlaient au même public, et envoyaient, sans se concerter, deux messages opposés sur ce que la société promettait en échange de l’effort. L’un de ces messages était entendu plus clairement que l’autre. Les adolescents qui regardaient ces programmes sont aujourd’hui des adultes, et leurs choix d’orientation, leurs filières d’études, leurs stratégies de sortie ne sont pas une surprise.
Ce que les plateformes numériques ont changé, ce n’est pas la hiérarchie implicite des modèles. C’est la vitesse à laquelle elle se transmet, la granularité avec laquelle elle se mesure, la puissance du signal de retour. La viralité a rendu visible un équilibre qui existait déjà, elle l’a densifié et accéléré. Elle ne l’a pas inventé.
Ce que Simon avait vu
Herbert Simon avait averti, dès les années soixante-dix, qu’une société riche en information deviendrait mécaniquement pauvre en attention. La ressource rare à gérer ne serait plus le savoir disponible, mais la capacité collective à se concentrer sur ce qui, parmi tout ce savoir, mérite d’être retenu. Un demi-siècle plus tard, cette intuition est devenue la matrice opérationnelle des plateformes. La valeur s’y mesure au temps de regard capté, aux partages, à la densité émotionnelle d’une séquence. Dans le langage de Bourdieu, on dirait que le capital symbolique s’est reconfiguré : ce qui confère autorité et reconnaissance n’est plus forcément ce qui atteste d’une compétence, mais ce qui atteste d’une visibilité.
Dans une économie avancée, cette reconfiguration reste partielle. Le capital symbolique de la visibilité cohabite avec d’autres capitaux, universitaire, professionnel, scientifique, qui disposent de leurs propres circuits de consécration, de leurs revues, de leurs prix, de leurs couvertures médiatiques, de leurs filières de financement. Dans une économie où ces circuits parallèles se sont effrités, la reconfiguration tend à devenir totale. Il ne reste plus qu’une seule grammaire de reconnaissance, et c’est celle de l’attention captée.
Deux formes de réussite qu’il ne faut pas confondre
Une précision s’impose ici, car la confusion est fréquente et elle brouille le diagnostic. Toutes les victoires visibles ne se valent pas, et toutes ne relèvent pas de la même logique. Un concours d’éloquence, une performance oratoire construite après des années de travail, un prix international remporté dans une discipline exigeante, mobilisent une excellence cognitive réelle. Qu’ils soient accompagnés d’émotion, de mise en scène, de récit personnel n’en fait pas des objets de visibilité pure. Ils produisent de l’émotion parce que l’excellence, quand elle rencontre un public, en produit.
Ce qui doit être distingué, c’est la célébration qui récompense une construction longue de celle qui récompense la seule capacité à capter le regard. Un triomphe obtenu par la viralité d’une séquence de quelques secondes, une victoire décernée par le vote en ligne d’une communauté de partisans, une notoriété acquise par l’occupation stratégique d’un algorithme, n’appartiennent pas au même ordre de mérite que la publication d’une thèse, la rédaction d’un brevet, la réussite d’un concours scientifique ou oratoire exigeant. On aura compris, en lisant ce qui précède, que les concours d’éloquence construits, les olympiades scientifiques, les publications à comité de lecture appartiennent à la colonne de la construction longue, quelles que soient les émotions légitimes qu’ils suscitent au moment de leur consécration. La ligne de partage ne passe pas entre ce qui émeut et ce qui n’émeut pas. Elle passe entre ce qui a été construit et ce qui a seulement été vu. J’ajoute, pour être tout à fait honnête, une précision que la pudeur académique tend d’ordinaire à dissimuler derrière une fausse symétrie : ces deux ordres de mérite n’ont pas la même valeur pour la collectivité. Un pays ne se gouverne pas avec du capital d’attention. Il se gouverne avec du savoir transférable, de l’ingénierie fiable, du droit bien écrit, de la médecine bien formée. La raison en est mécanique, et elle ne tient pas à un jugement moral. Une audience numérique, fût-elle massive, ne peut pas être convoquée dans une salle de conseil pour rédiger un appel d’offres, ne peut pas auditer un compte public, ne peut pas opérer un patient, ne peut pas concevoir un pont. Elle ne se transmet pas non plus à la génération suivante sous forme de manuels, de procédures, de jurisprudence. Le capital qu’elle constitue est, par construction, individuel, périssable, et lié à la plateforme qui l’héberge. Prétendre que les deux se valent serait un mensonge diplomatique, et je n’ai pas l’intention de l’entretenir. La société peut célébrer les deux. Elle doit, en revanche, cesser de les célébrer comme s’ils produisaient, pour elle, le même type de bien public.
Il serait du reste malhonnête de prétendre que construire une audience numérique de plusieurs centaines de milliers ou de quelques millions de personnes ne demande aucun effort. Cela demande un travail réel, une régularité, une lecture fine de l’algorithme, une intuition de ce qui parle à un public donné, une persévérance face à une concurrence rude. C’est une compétence, elle a une valeur économique démontrable, et elle procure parfois à ceux qui la maîtrisent des revenus supérieurs à ceux de plusieurs professions qualifiées classiques. Le minimiser serait un réflexe conservateur, pas un argument.
Le problème n’est donc pas celui de l’effort individuel, qui existe des deux côtés. Il est celui de la nature du capital produit et du signal envoyé aux générations qui regardent. Une audience construite sur une plateforme appartient, au sens économique strict, à la plateforme et à son algorithme. Elle ne constitue pas un savoir transférable que la société pourra mobiliser demain pour diagnostiquer une épidémie, négocier un accord commercial, concevoir un ouvrage d’art, rédiger un code fiscal. Une thèse, même modeste, un brevet, même local, une publication dans une revue exigeante, construisent un capital cumulatif, transmissible, réutilisable par d’autres. La fonction sociale de la reconnaissance publique n’est pas de mesurer l’effort de celui qui réussit. Elle est de signaler aux générations suivantes les investissements en capital humain que la collectivité juge stratégiques pour son propre fonctionnement. Quand l’institution publique célèbre indistinctement les deux, elle ne dit pas que les deux se valent. Elle dit qu’elle a renoncé à peser leurs effets respectifs sur la capacité collective à faire fonctionner le pays.
Pourquoi la foule a souvent raison
Il serait facile, et paresseux, de juger que la foule se trompe. Dans un contexte marqué par une fatigue collective prolongée, par l’insécurité quotidienne, par l’érosion des perspectives, les victoires rapides et incarnées remplissent une fonction que les réussites longues ne peuvent pas remplir. Elles offrent un exutoire, une fierté partagée, une respiration collective. Elles disent qu’il est encore possible, même ici, de gagner quelque chose. Ce n’est pas rien, et cela ne mérite ni mépris ni condescendance. Les psychologues sociaux ont documenté depuis longtemps qu’une population en incertitude aiguë se rallie d’abord aux figures qui condensent une promesse d’émotion positive immédiate, et seulement ensuite aux figures dont la valeur demande à être décodée.
La difficulté ne vient donc pas de la foule. Elle vient de ce qui se passe autour d’elle. Elle vient des institutions dont la fonction historique est précisément d’arbitrer, de hiérarchiser, de distinguer les ordres de mérite, et qui choisissent de se placer dans le prolongement de la vague plutôt qu’en dialogue avec elle. Une institution qui applaudit ce que tout le monde applaudit joue un rôle de miroir. Elle ne joue pas son rôle propre. Le risque n’est pas qu’elle se trompe de cible. Le risque est qu’elle cesse, peu à peu, d’être perçue comme un lieu où une hiérarchie autre que celle des tendances peut encore se former.
L’institution qui cesse d’arbitrer
Dans la théorie des institutions, il y a une différence fondamentale entre celles qui arbitrent et celles qui suivent. Les premières imposent une hiérarchie aux préférences collectives, quitte à les contrarier, et tirent leur légitimité de leur capacité à construire une autre échelle de valeur. Les secondes se branchent sur le flux d’attention et tirent leur légitimité de leur synchronisation avec lui. Dans un État affaibli, la seconde posture devient presque toujours la norme. Elle est moins coûteuse politiquement, elle produit un retour affectif immédiat, elle évite les arbitrages qui déplaisent. Chaque ministre, chaque ambassade, chaque communiqué qui relaie la victoire du moment fait exactement ce que l’on attend de lui, et il a raison de le faire au sens étroit. Ce qui manque, ce n’est pas la célébration. Ce qui manque, c’est le dispositif parallèle qui rend visibles les parcours que le flux d’attention ne porte pas spontanément.
Un État qui organise un prix national annuel de la recherche scientifique, qui dote de bourses identifiables les lauréats d’olympiades internationales, qui publie un annuaire des thèses soutenues par ses ressortissants dans le monde, qui couvre systématiquement, par sa presse d’État, les publications dans des revues exigeantes, construit une seconde chaîne de consécration. Cette seconde chaîne ne remplace pas la première, elle la complète. Elle signale aux familles, aux enseignants, aux adolescents, qu’un autre type de réussite existe et qu’il est reconnu par la puissance publique. En l’absence de ce dispositif, la reconnaissance publique se réduit mécaniquement à ce que l’attention collective produit d’elle-même. Or l’attention collective, on l’a vu, sélectionne d’abord ce qui se lit sans traduction.
L’observation, en Haïti, ne demande aucun appareil statistique. Il suffit de comparer, sur une période donnée, le traitement réservé à deux types d’événements. D’un côté, les victoires médiatiques produisent en quelques jours plusieurs communiqués officiels, des réceptions ministérielles, parfois l’octroi d’un stage ou d’une bourse, une présence prolongée dans les éditoriaux et les bulletins télévisés. De l’autre, les performances cognitives de longue construction, lauréats nationaux d’olympiades scientifiques, jeunes chercheurs publiés dans des revues à comité de lecture, ingénieurs récompensés à l’étranger, traversent l’espace public en un fragment de dépêche, sans relais institutionnel articulé, sans dispositif de consécration parallèle. Ce différentiel n’est pas une perception. Il est une constante observable, dossier par dossier, mois après mois, depuis au moins une décennie.
Ce que les jeunes gens observent
Les adolescents observent, avec une acuité qu’on sous-estime, ce que leur société rend visible, ce qu’elle récompense, ce qu’elle laisse dans l’ombre. Si l’effort intellectuel, la patience méthodique, la discipline d’un apprentissage long produisent moins de reconnaissance sociale qu’une exposition réussie, la conclusion rationnelle est vite tirée. Non pas que l’aspiration au savoir disparaît. Elle se déplace simplement dans une zone privée, presque intime, dissociée de toute promesse de gratification publique. On étudie encore, mais on n’espère plus vraiment que cela se voie. C’est précisément le moment où une économie de la connaissance commence, silencieusement, à se dépeupler.
Les comparaisons internationales ne consolent pas. Les téléréalités, les concours de visibilité, les plateformes d’influence structurent aujourd’hui des carrières entières dans des économies bien plus stables que la nôtre. Mais ces économies disposent, en parallèle, d’écosystèmes intellectuels suffisamment denses pour absorber la concurrence du bruit. Universités bien financées, revues prestigieuses, prix scientifiques couverts par la presse nationale, mécénat privé tourné vers la recherche. La viralité y existe, mais elle n’occupe pas seule le champ de la reconnaissance. Là où ces contrepoids sont fragiles ou intermittents, l’économie de l’attention tend à occuper tout l’espace disponible, faute d’adversaires à sa mesure.
La question qui reste
Il serait tentant, à ce stade, de prescrire. De dire ce qu’il faudrait célébrer davantage, ce qu’il faudrait célébrer moins. L’injonction manque sa cible, parce qu’elle confond le symptôme et la structure. Ce ne sont pas les foules qu’il faut rééduquer. Ce sont les mécanismes de médiation qu’il faut réapprendre à habiter. Une société qui souhaite maintenir vivante une pluralité de mérites doit consentir à financer, à protéger, à rendre visibles les parcours qui ne produisent pas spontanément d’émotion virale. Cela suppose des arbitrages, parfois impopulaires, de la part d’institutions qui ont pris l’habitude de s’aligner plutôt que de distinguer.
Reste une interrogation, que je formule sans y répondre. Lorsque la visibilité devient le principal critère de la valeur, que faisons-nous des formes de réussite qui, par nature, ne se laissent pas photographier ? Une démonstration mathématique, une avancée clinique, une recherche historique patiente, ne produisent pas d’images spectaculaires. Elles produisent, à terme, des effets que les sociétés qui ont su les accueillir ont appris à reconnaître, parfois à regret, souvent trop tard. Il n’est pas certain que nous disposions encore du temps long nécessaire pour opérer cette reconnaissance différée. Il n’est pas certain non plus que nous ayons vraiment mesuré ce que nous perdrions à cesser complètement de l’opérer.
Entre le sacre et le silence, il y a moins un choix à faire qu’un équilibre à reconstruire. La question n’est pas de savoir qui mérite la foule. Elle est de savoir quelles institutions, quelles voix, quels espaces voudront encore, demain, porter ce qui ne fait pas foule.
Je sais que ce texte prendra, chez certains lecteurs, une tournure qu’il ne cherche pas. On y lira une critique de telle ou telle victoire récente, alors qu’il n’en nomme aucune et qu’il place, très explicitement, les excellences cognitives réelles du côté qu’il défend. On me reprochera sans doute d’écrire, au mauvais moment, ce qui se pense en privé sans se dire en public. J’ai hésité, je l’avoue. Il est plus confortable de saluer la victoire du moment, de s’en réjouir avec les autres, de laisser la question pour une autre semaine, pour un autre mois, pour un temps où elle ne dérangera plus personne. Mais cet autre temps n’est jamais venu dans ce pays, et il y a quelque chose qui tient à la fois du devoir professionnel et de la fatigue personnelle à regarder, année après année, les meilleurs de nos jeunes partir pour des sociétés qui savent, elles, reconnaître ce qu’ils valent. Je n’écris pas pour chercher l’approbation d’un lectorat ni pour m’épargner le désagrément de déplaire. J’écris parce qu’il me semble que le silence prolongé sur cette question coûte plus cher à la nation que la parole qui la nomme. Celui qui voudra voir, dans cet article, une attaque contre les figures qu’il admire, le verra. Le texte, lui, parle d’autre chose.
Entre le sacre et le silence, il n’y a pas un choix à trancher. Il y a un équilibre à refonder. Une nation qui ne sait plus distinguer ce qu’elle doit à ceux qui la bâtissent dans l’ombre de ce qu’elle doit à ceux qui l’illuminent pour un soir, cesse, peu à peu, d’être une nation. Elle devient une audience. Et l’on a rarement vu, dans l’histoire, une audience gouverner longtemps son propre destin.
La vraie question, celle que nous transmettrons, qu’elle soit résolue ou non, à la génération qui vient, n’est pas de savoir qui mérite la foule. Elle est de savoir quelles institutions, quelles voix, quels espaces voudront encore, demain, porter ce qui ne fait pas foule. Il nous reste peu de temps pour y répondre. Il ne nous reste plus le luxe de ne pas la poser.