Après les gangs, qui serons-nous ?
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Une vidéo de supplice circule depuis deux jours, et celle qui l’ordonne est suivie par des milliers de gens sur TikTok. La chronique quitte la carte des territoires perdus pour celle que personne ne dessine : ce que six années de violence ont installé dans les têtes, les enfants qui forment désormais entre 30 et 50 % des membres des gangs, et la seconde guerre qui commencera le jour où la première sera gagnée.
Une vidéo vue en deux jours par tout le pays pose une question que les cartes des territoires perdus ne posent jamais : ce que six années de violence ont fait de nous, et ce qu’il en restera lorsque les gangs auront disparu.
Il existe probablement un seuil à partir duquel une société doit cesser de compter seulement ses morts et commencer à compter ce que les morts ont détruit chez les vivants.
Haïti est peut-être en train de franchir ce seuil.
Depuis deux jours, une vidéo circule. On y voit une jeune femme se faire mutiler puis décapiter à la machette. Celui qui tient la lame est un chef de gang. Celle qui a voulu cette mort et qui la dirige, à ses côtés, est sa concubine : une jeune femme que des milliers de gens suivent sur TikTok. Autour d’eux, des hommes regardent, commentent, filment.
Il faut s’arrêter ici. Pas sur le sang. Sur le geste, et sur celle qui le commande. Sur cette femme qui, la veille, publiait des vidéos comme n’importe quelle fille de son âge, et qui peut passer du téléphone à la machette, de TikTok au supplice, sans que rien, apparemment, ne se brise entre les deux.
Car notre problème n’est peut-être plus seulement que des hommes armés soient devenus capables de tuer. Toutes les guerres produisent des tueurs. Quelque chose de plus inquiétant se produit lorsque l’univers du bourreau déborde de son territoire, lorsque ses codes contaminent ceux de la vie ordinaire, lorsqu’une jeune femme avec un public peut faire mutiler une autre jeune femme et que ce public, avant-hier encore, la défendait.
La question n’est alors plus seulement : comment vaincre les gangs ?
Après les gangs, qui serons-nous ?
La carte que personne ne dessine
Nous parlons beaucoup de territoires perdus. Nous dressons des cartes, nous colorions des quartiers, nous comptons les axes contrôlés, les commissariats abandonnés, les communes reconquises. Cette cartographie est nécessaire. Mais il existe une autre carte, que personne ne dessine parce qu’elle ne se dessine pas : celle des territoires perdus à l’intérieur de nous-mêmes.
Combien de choses inimaginables il y a dix ans sont-elles aujourd’hui simplement commentées ? Un corps brûlé. Une tête coupée. Un enfant tenant une arme automatique. Une exécution filmée. Nous regardons. Nous transférons parfois. Nous écrivons « mon Dieu ». Puis nous continuons notre journée.
Ce n’est pas de l’insensibilité, ou pas seulement. Aucun être humain ne peut vivre pendant des années dans l’effroi permanent ; le cerveau finit par baisser le volume de l’horreur pour que la vie ordinaire continue. Ce mécanisme nous a sauvés. Il a aussi un prix, et ce prix est collectif : l’exceptionnel devient familier, et le familier ne blesse plus.
Les chiffres donnent la mesure de ce que notre vocabulaire finit par dissimuler. Le rapport du Secrétaire général des Nations Unies d’avril 2026 recense 9 063 homicides en 2025, soit 76 pour 100 000 habitants, l’un des taux les plus élevés du monde. Entre décembre et février, le BINUH en compte encore 2 444. Mais que signifie encore 9 063 ? C’est précisément le problème. À force de compter les morts par milliers, nous perdons l’unité fondamentale de la tragédie : un. Un homme. Une femme. Une existence qui avait des souvenirs, une voix, des gens qui l’attendaient le soir. La statistique est indispensable pour comprendre la catastrophe et dangereuse lorsqu’elle nous empêche de la ressentir. Une société commence à mourir moralement le jour où le mort cesse d’être quelqu’un pour devenir une ligne dans le bilan du lundi.
C’est sur cette carte-là, celle de nos regards usés, que la vidéo de cette semaine trouve sa place. Elle n’aurait pas pu exister il y a dix ans. Non parce que personne n’en aurait été capable, mais parce que personne ne l’aurait regardée jusqu’au bout.
Le vrai territoire conquis
Nous nous trompons peut-être sur la plus grande victoire des gangs. Ce n’est ni Village-de-Dieu, ni Canaan, ni Martissant. Ce n’est même pas la capacité de couper une route nationale ou d’assiéger une commune. Le territoire le plus précieux qu’ils aient conquis est notre conception du normal.
Lorsqu’une génération grandit en tenant un homme lourdement armé pour une autorité ordinaire ; lorsqu’un enfant apprend que le chef du quartier n’est ni le professeur, ni le juge, ni le policier, mais celui qui possède le plus de fusils ; lorsque l’on adapte ses horaires, ses vêtements, son itinéraire et son langage aux exigences des groupes armés, la domination n’est plus seulement territoriale. Elle est culturelle. Et une fille peut alors devenir la compagne d’un chef comme on devient la compagne d’un notable, avec un public pour l’applaudir.
C’est ici que la vidéo cesse d’être un fait divers. Hannah Arendt parlait de banalité du mal, et l’on cite souvent l’expression de travers. Elle ne disait pas que le mal était insignifiant. Elle observait que des actes monstrueux peuvent être accomplis non par des monstres, mais par des êtres humains qui ont cessé d’interroger ce qu’ils font. Le danger absolu commence lorsque nous avons besoin d’imaginer les bourreaux comme une espèce à part. Eux les barbares, nous la société. Eux les gangs, nous les honnêtes gens. Cette fiction rassure. La réalité haïtienne devient dérangeante quand la séparation se brouille, quand la jeune femme qui commande le supplice a le même téléphone, les mêmes filtres et les mêmes abonnés que nos filles.
Or cette frontière ne s’est pas brouillée toute seule. Il y a eu, pendant des années, des gens pour la brouiller.
Ceux qui ont loué la barbarie
Les gangs ne sont pas tombés du ciel sur Haïti. Ils ont eu besoin d’armes, de munitions, d’argent, de véhicules, de renseignements, de protections, de marchés, de complicités. Un bandit portant une arme dans un quartier populaire est spectaculaire. Celui qui rend son arme disponible l’est beaucoup moins. C’est pourtant là que commence une partie de notre faillite.
Les régimes de sanctions internationaux adoptés ces dernières années ne visent pas que des chefs de gangs. Ils nomment aussi des personnalités politiques, des membres des élites économiques et des intermédiaires accusés de financer des structures criminelles, de faciliter le trafic d’armes ou de blanchir leurs revenus. Il ne s’agit pas de condamner indistinctement tous les entrepreneurs, tous les politiques ou toutes les familles fortunées ; la généralisation serait aussi paresseuse qu’injuste. Mais l’innocence collective autoproclamée ne tient plus.
Pendant trop longtemps, la violence a été considérée par certains comme un instrument utilisable. Intimider un adversaire. Contrôler un quartier. Sécuriser une élection. Bloquer une route. Protéger un commerce. C’est l’une des plus vieilles histoires politiques du monde : les puissants croient pouvoir louer la barbarie à l’heure et la renvoyer lorsqu’ils n’en ont plus besoin. Mais la barbarie apprend. Elle accumule, elle s’arme, elle comprend qu’elle n’a plus besoin de son commanditaire. Et le jour où le monstre possède son propre territoire, ses propres revenus, ses propres alliances, tout le monde devient soudain défenseur de la République. Un peu tard.
On ne peut pas instrumentaliser pendant des années la faiblesse de l’État et découvrir avec stupéfaction que l’État est faible. On ne peut pas construire une société dans laquelle la loi est négociable pour les puissants et sacrée pour les pauvres, puis s’étonner que les pauvres aient compris, eux aussi, que la loi est négociable. La décomposition descend du sommet autant qu’elle remonte de la rue.
Elle a même fini par devenir une économie. Taxes illégales sur les routes, extorsion des entreprises, rançons, postes de contrôle qui transforment l’accès au territoire en marchandise. Tuer n’est plus seulement un acte de rage ; dans certains espaces, la violence est un modèle économique, avec ses fournisseurs, ses intermédiaires et ses bénéficiaires, c’est-à-dire des intérêts qui dépendent de sa continuation. Voilà pourquoi la sortie de crise sera infiniment plus compliquée qu’une victoire militaire. On peut arrêter les exécutants et conserver intacte la machine qui les fabrique.
Reste que lorsque l’État s’attaque enfin à cette machine, il le fait à travers des hommes en uniforme. Et c’est là que se joue la frontière la plus dangereuse de toutes.
Quand l’uniforme ne suffit plus
Celle où celui qui doit protéger commence à reproduire celui qu’il combat.
Des accusations et des images circulent régulièrement sur des comportements prédateurs attribués à certains membres des forces de sécurité. Chaque cas doit être documenté avant d’être présenté comme un fait. Mais le problème général n’est pas une invention des réseaux : les rapports du BINUH imputent une part des morts non seulement aux gangs, mais aux opérations de sécurité, aux groupes d’autodéfense et aux foules pratiquant la justice populaire, et signalent des exécutions sommaires que l’Inspection générale de la police est appelée à instruire.
Cela ne met évidemment pas la Police nationale et les organisations criminelles sur le même plan. La PNH compte des femmes et des hommes qui risquent leur vie chaque jour pour empêcher l’effondrement du pays. Précisément pour cette raison, toute prédation commise sous uniforme est particulièrement destructrice. Le bandit qui vole confirme qu’il est bandit. Le policier qui vole détruit quelque chose de plus précieux que ce qu’il emporte : la différence entre le bandit et la loi.
Une République ne tient pas parce que l’État possède davantage d’armes que les criminels. Elle tient parce qu’il est censé posséder ce que les criminels n’auront jamais : la légitimité. Si cette différence disparaît, il ne reste que des groupes armés concurrents, et le citoyen choisit celui qu’il craint le moins. Il ralentit devant chaque uniforme avec la même inquiétude que devant un homme armé.
Mais il serait encore trop facile de terminer le procès avec les gangs, les élites et les policiers. Il reste nous.
Ce que nous avons appris à négocier
Nous avons appris à vivre. C’était nécessaire. Nous allons travailler, nous faisons des mariages, nous envoyons les enfants à l’école, nous discutons du dollar, nous rions. Et heureusement : refuser de vivre serait offrir une victoire supplémentaire à ceux qui détruisent le pays.
Mais cette extraordinaire capacité haïtienne d’adaptation a une face sombre. Nous pouvons nous adapter à presque tout, même à l’inacceptable. Une route devient dangereuse, nous changeons de route. Un quartier tombe, nous l’évitons. Une famille quitte le pays, nous l’appelons sur WhatsApp. Un massacre survient, nous partageons la nouvelle. Puis le lendemain arrive. Cette résilience dont nous sommes si fiers devient un piège lorsqu’elle dispense le système de changer. Un peuple capable de survivre à tout risque de finir par tolérer tout.
Et pendant que nous tolérons, quelqu’un regarde. Une société transmet toujours quelque chose à ses enfants, même lorsqu’elle ne l’a pas décidé. L’enfant qui voit un homme armé obtenir ce que son père diplômé n’obtient pas apprend quelque chose. L’enfant qui voit la compagne d’un chef de gang devenir une célébrité numérique apprend quelque chose. L’enfant qui voit une tête coupée circuler comme divertissement sur le téléphone de sa mère apprend quelque chose. Nous pouvons lui enseigner l’instruction civique le lendemain matin. La leçon de la veille était plus convaincante.
Cet enfant n’est pas une figure de style. En mai 2026, la Représentante spéciale des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés a quitté Haïti avec deux chiffres : le recrutement d’enfants par les gangs a presque triplé en 2025, et les enfants représentent désormais entre 30 et 50 % de leurs membres. Ces enfants ne disparaîtront pas avec la prochaine opération de police. Ils grandiront. Certains auront appris à douze ans que l’arme donne un revenu, un statut, une protection, parfois une identité. Certains auront vu tuer avant d’avoir passé un examen. Nous parlons de désarmement comme s’il suffisait de retirer le fusil. Le fusil le plus difficile à retirer est celui qui s’est installé dans l’imaginaire.
C’est pourquoi la crise haïtienne n’est plus seulement sécuritaire. Elle est institutionnelle, économique, éducative, et, oui, civilisationnelle. Le mot peut paraître excessif. Il ne l’est plus. Une civilisation n’est ni ses bâtiments, ni son PIB, ni sa Constitution. Elle commence par quelques interdits simples. On ne torture pas celui que l’on capture. On ne vole pas celui que l’on doit protéger. On ne vend pas la justice. On ne transforme pas un enfant en soldat. Lorsque ces évidences doivent de nouveau être démontrées, la crise est déjà beaucoup plus profonde que celle de l’ordre public.
Deux guerres
Haïti doit gagner la guerre contre les gangs. Il n’existe aucune ambiguïté là-dessus : reconquérir le territoire, désarmer, rouvrir les axes, restaurer le monopole de la force légitime.
Mais cette victoire, si elle arrive, ne suffira pas. Il faudra ensuite gagner une seconde guerre, contre ce que les gangs auront laissé en nous. Une ville se reconquiert en quelques semaines. Une conscience collective demande une génération. Et il serait tragique d’attendre la victoire militaire pour commencer, car c’est aujourd’hui que l’enfant apprend.
Cette seconde guerre a des chantiers précis. Les unités judiciaires spécialisées dans les crimes de masse et les crimes économiques existent sur le papier ; il faut qu’elles jugent, et que la première affaire jugée soit une affaire que tout le pays a vue. Le contrôle d’intégrité des policiers que le BINUH réclame depuis des mois doit avoir lieu. Les financiers désignés par les sanctions doivent être poursuivis ici, leurs flux tracés, leurs avoirs confisqués, avec la même détermination que celui qui tient la machette. Le programme PREJEUNES et ses centres de transit pour les enfants sortis des gangs n’ont qu’un premier site, aux Cayes ; c’est là, et non dans les discours, que se joue la réponse aux 30 à 50 %. Et l’école doit redevenir capable de concurrencer le prestige du chef armé, ce qui suppose que travailler rapporte davantage que servir un réseau.
Il faudra surtout restaurer ce qu’aucun budget international ne peut acheter : le prix moral de la vie humaine. Faire à nouveau d’un assassinat un scandale. D’une mutilation un événement insupportable. D’un enfant armé une honte nationale et non une curiosité numérique. D’un policier prédateur une trahison de l’uniforme. D’un financier de gang un paria, quels que soient sa maison, son patronyme et son compte. Et de celle qui commande un supplice devant une caméra, une femme dont plus personne ne regarde les vidéos.
Car chaque jour, quelque part en Haïti, un enfant regarde. Il regarde ce qui rapporte, qui commande, qui meurt, qui est puni. Et surtout qui ne l’est pas. C’est ainsi qu’une société enseigne ses véritables valeurs. Pas dans ses discours. Dans les conséquences qu’elle donne aux actes.
Nous reprendrons peut-être Port-au-Prince. Peut-être même tout le territoire. Les murs se reconstruisent, les commissariats se réoccupent, les armes se saisissent. Mais comment reconstruit-on l’interdit ? Comment explique-t-on à un enfant devenu homme que ce qu’il a vu toute son enfance n’était pas normal ? Comment rend-on à une femme la certitude que son corps n’est pas un territoire de guerre ? Comment réapprend-on la honte à ceux qui ont découvert que l’impunité pouvait être un métier, et la cruauté une audience ?
La question la plus importante de cette guerre n’est peut-être pas de savoir combien de gangs auront disparu. Elle est de savoir ce qui restera de nous lorsqu’ils auront disparu. Nous pourrions découvrir, trop tard, que pendant que nous nous battions pour reprendre le pays aux gangs, les gangs avaient conquis quelque chose de beaucoup plus difficile à libérer : une partie de nous-mêmes.