Le baromètre débranché, ce que signifie réellement la stabilité du dollar
Réginald Surin · · English
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Des années durant, on a lu la santé de l’économie haïtienne dans le prix du dollar affiché chez les cambistes, faute de regarder les comptes publics ou les statistiques de production. La chronique explique ce que signifie la stabilité récente de ce prix, et pourquoi le baromètre est aujourd’hui débranché.
Pendant des années, le taux de change a été le baromètre de l’anxiété nationale. On ne lisait pas la santé de l’économie dans les comptes publics ni dans les statistiques de production, on la lisait dans le prix du dollar, affiché chez les changeurs, commenté dans les transports, redouté à chaque fin de mois. Quand il montait, le pays entier le savait avant de connaître le moindre indicateur officiel. L’inquiétude se mesurait à la voix des usagers du dollar, des commerçants, des familles qui recevaient des transferts, de tous ceux pour qui la gourde, en se dépréciant, fondait dans la main. Et la demande qui montait de partout était une seule : qu’on stabilise enfin cette monnaie devenue, faute de mieux, la réserve de valeur d’un pays qui n’en avait plus d’autre.
Cette stabilisation est arrivée. Depuis bientôt deux ans, le dollar ne quitte plus une bande très étroite. Il varie encore, mais à peine, de quelques centimes autour de cent trente et une gourdes, là où il bondissait naguère de plusieurs gourdes en quelques semaines. L’amplitude s’est écrasée au point que le baromètre que tout le monde surveillait paraît immobile, et cette quasi-immobilité est lue, presque partout, comme la bonne nouvelle qu’on attendait. C’est précisément ici qu’il faut s’arrêter, et accepter une question inconfortable. Se réjouir aujourd’hui de la stabilité du change après s’être tant alarmé de son instabilité, n’est-ce pas se contredire ? Le reproche est légitime, et il faut y répondre avant toute chose, sans quoi rien de ce qui suit ne mérite d’être lu. La réponse est que le change n’a pas changé de nature entre hier et aujourd’hui. C’est notre regard sur lui qui a changé. Hier nous lisions sa hausse comme un signal d’alarme, et nous avions raison, car elle en était un. Aujourd’hui nous lisons son calme comme un signal de retour à la normale, et c’est là, peut-être, que nous nous trompons. Car le pays, lui, ne va pas mieux. Il va plus mal. Un instrument qui indique que tout va bien dans un pays qui va plus mal n’est pas un instrument rassurant. C’est un instrument qu’il faut examiner.
Ce texte est cet examen. Il ne soutiendra pas que la stabilité serait une mauvaise chose, et il n’accusera personne. Il montrera, données à l’appui, pourquoi le soulagement que nous éprouvons devant ce chiffre immobile mérite d’être interrogé, et ce qu’il dissimule. La démonstration suit un fil unique. D’abord, comprendre ce qu’est vraiment un prix et pourquoi un marché vivant n’est jamais tout à fait calme. Ensuite, regarder ce que disent les données haïtiennes, comparées à celles des voisins. Enfin, mesurer ce que coûte la mécanique qui tient ce cours, et qui en paie le prix. Chaque étape prépare la suivante.
I. À quoi sert un prix
La fonction profonde d’un prix, celle qui justifie qu’on ait des marchés, n’est pas d’indiquer combien coûte une chose. Elle est de faire circuler de l’information entre des gens qui ne se parlent pas. Un importateur de riz sait que sa prochaine commande sera plus grosse. Un exportateur sait que sa récolte sera mauvaise. Une banque sait qu’un client va rapatrier des fonds. Une mère de famille à Carrefour constate que le virement de son fils a diminué. Chacun détient un fragment d’information sur l’offre et la demande réelles de devises, et personne ne détient le tableau complet.
Quand l’importateur achète des dollars en avance, son ordre pousse le cours très légèrement. Ce mouvement transmet aux autres, sans qu’ils sachent pourquoi, l’information qu’une tension se prépare. Le prix devient un tableau d’affichage vivant sur lequel s’inscrit, transaction après transaction, la somme de ce que chacun sait séparément. Friedrich Hayek a écrit en 1945 la formule restée la plus juste : le prix est un système de transmission d’information. Sa fonction n’est pas de refléter une valeur cachée, elle est de permettre à des gens qui ne se connaissent pas, et ne se coordonnent pas, d’agir comme s’ils se concertaient. Retenons-le, car tout en découle. Un prix qui bouge, c’est de l’information qui circule. Un prix qui ne bouge plus, c’est de l’information qui ne circule plus, ou qui passe désormais par un autre canal que le marché.
II. Pourquoi un marché vivant n’est jamais parfaitement calme
Voici le point qui retourne la lecture commune. On croit qu’un bon marché est un marché calme. La théorie économique démontre le contraire, et le raisonnement vaut d’être suivi pas à pas. Imaginons un marché où le prix refléterait instantanément toute l’information disponible, un marché parfaitement transparent. Dans ce monde, se renseigner ne servirait à rien : il suffirait de lire le prix pour tout savoir, gratuitement. Mais si plus personne ne juge utile de se renseigner, alors plus personne n’apporte d’information par ses transactions. Et un prix que plus aucune information n’alimente ne reflète plus rien. Le marché parfaitement informé se détruit donc lui-même. Sanford Grossman et Joseph Stiglitz ont formalisé ce paradoxe en 1980 : un marché parfaitement efficient est impossible. Pour qu’un marché vive, il lui faut en permanence un peu de désordre, ce que les économistes appellent du bruit, qui laisse aux mieux informés une raison de continuer à s’informer.
La conséquence est incontournable. Une certaine volatilité n’est pas la maladie d’un marché, c’est sa respiration. Un cours qui bouge un peu chaque jour est un cours où l’information continue d’entrer. Un cours dont le mouvement tend vers zéro est un cours où l’information a cessé d’entrer, ou bien un cours déconnecté du mécanisme qui l’alimentait. La planéité parfaite n’est pas un signe de santé. C’est un symptôme dont il faut établir l’origine, et c’est l’objet de la suite.
III. Le fait, situé dans sa région
Une planéité ne se juge pas dans l’absolu, mais par comparaison. La bonne question n’est pas si le cours haïtien est stable, mais s’il l’est dans une mesure que les économies comparables n’atteignent pas. La Banque de la République d’Haïti publie chaque jour ouvrable le taux moyen acheteur. Sur l’exercice fiscal 2024-2025, cela représente 245 cotations, restées dans une bande de 1,67 gourde, soit une volatilité annualisée d’un peu plus de 1 %.
Ce chiffre prend son sens une fois rapporté aux voisins immédiats, économies elles aussi à fort poids des transferts. Les rapports officiels de taux de change du Trésor américain, source neutre et homogène, permettent la comparaison sur la même période.
| Pays (économie à transferts élevés) | Variation annuelle du change | Inflation g.a. | Régime |
|---|---|---|---|
| Honduras (lempira) | ≈ 10 % | 4,4 % | Bande glissante |
| Rép. dominicaine (peso) | ≈ 4 % | 3,8 % | Flottement géré |
| Guatemala (quetzal) | ≈ 1,5 % | 4,0 % | Flottement géré |
| Haïti (gourde) | ≈ 1,1 % | 31,9 % | Flottant en droit |
Sources : US Treasury Reporting Rates of Exchange (déc. 2024, juin et sept. 2025) ; FMI Country Report Honduras 2025 ; banques centrales ; IHSI pour l’inflation haïtienne.
La dernière colonne mérite un mot, car elle contient la clé de tout ce qui suit. Officiellement, depuis la libéralisation de 1990, la gourde est déclarée flottante : aucun texte ne fixe sa valeur, et c’est à ce titre que le tableau la classe parmi les régimes flottants en droit. Mais ce qu’un pays déclare et ce qu’il pratique sont deux choses distinctes. Un régime peut être flottant sur le papier et tenu dans les faits. La question n’est donc pas de savoir ce que le régime annonce, mais ce que le cours fait réellement. C’est précisément ce que la suite examine.
Le tableau dit déjà beaucoup, mais une image le dit mieux.
IV. Ce qui est su, et ce qui ne l’est pas
Un lecteur rigoureux objectera, à juste titre, qu’un cours plat peut être le signe d’un marché qui fonctionne très bien. Si les forces profondes qui déterminent le change, l’offre de devises et la demande, sont elles-mêmes stables, alors un prix peu volatil est la réponse correcte d’un marché sain, et non un symptôme. Cette objection est la plus sérieuse qu’on puisse formuler, et il faut y répondre formellement, pas rhétoriquement.
Opposons deux hypothèses. La première : le cours haïtien est plat parce que ses fondamentaux sont stables et que le marché les reflète fidèlement. La seconde : le cours est plat parce qu’il est tenu, en dépit de fondamentaux instables. Le Guatemala fournit le test décisif, car il incarne précisément la première hypothèse. Son quetzal varie peu, environ 1,5 % par an, et c’est légitime : inflation autour de 4 %, réserves de change équivalant à plusieurs mois d’importations, faible dollarisation des dépôts, croissance positive. Au Guatemala, le calme du change est endogène. Il découle de fondamentaux eux-mêmes calmes. C’est un marché sain dont le prix, tranquille, dit la vérité d’un environnement tranquille.
Haïti présente la configuration exactement inverse sous une planéité comparable. Inflation à 31,9 %, soit huit fois celle du Guatemala. Septième année consécutive de récession. Dollarisation des dépôts entre 64 et 70 %. Transferts variant de plus ou moins 20 % d’une année sur l’autre. Les fondamentaux ne sont pas stables, ils sont parmi les plus instables de l’hémisphère. Or une variable déterminée ne peut pas être structurellement plus stable que les forces qui la déterminent, sauf si une intervention l’y maintient. Le contraste entre Haïti et le Guatemala n’est donc pas une coïncidence : c’est la réfutation de la première hypothèse. Là où les fondamentaux sont calmes, le change est calme par nature. Là où les fondamentaux sont déchaînés et le change reste calme, le calme est produit. La première hypothèse est éliminée non par argument, mais par contre-exemple structurel.
Ici, une mise au point s’impose, car elle évite un malentendu sur l’objet même de ce texte. Que le régime de change haïtien soit semi-administré n’est un secret pour personne. L’autorité monétaire ne le dissimule pas, les opérateurs le savent, et personne de sérieux ne soutient que la gourde flotte librement. Démontrer longuement que le cours est tenu reviendrait donc à prouver une évidence. Ce n’est pas le propos. Le fait que le cours soit ramené vers sa cible est admis, et il est d’ailleurs aisément vérifiable : la tendance du cours à revenir sur sa valeur de la veille est fortement marquée, et cette propriété résiste à l’ensemble des tests économétriques sérieux qu’on peut lui appliquer, du ratio de variance de Lo et MacKinlay aux modèles de volatilité conditionnelle de type GARCH, aux modèles ARMA, aux spécifications saisonnières et aux modèles à seuil avec test de linéarité de Hansen. Cet appareil n’est pas le cœur de l’argument. Il est une garde, à dégainer uniquement si quelqu’un venait prétendre l’inverse, à savoir que ce calme serait celui d’un marché libre ayant trouvé son équilibre. À celui-là, et à celui-là seul, on oppose une mesure robuste à tout. Pour tous les autres, le caractère tenu du cours est un point de départ, pas une conclusion.
La vraie question, celle que le débat public n’aborde jamais, commence exactement où s’arrête ce qui est su. Tout le monde sait que le change est administré. Personne ne dit ce que cette administration a fait du cours, ni ce qu’elle coûte, ni qui la paie. C’est cela, et cela seul, que la suite établit. Un cours tenu n’est pas seulement un cours guidé : c’est un cours qui a cessé de remplir la fonction pour laquelle un prix existe, transmettre de l’information. Et cette tenue n’est pas gratuite : elle se finance par une mécanique monétaire dont le coût se chiffre et dont le payeur a un visage. Le reste de ce texte ne cherche pas à prouver que le cours est tenu. Il part de ce fait admis pour montrer ce qu’il dissimule.
V. Les deux faces d’une même monnaie
Avant d’établir le coût, il faut lever une confusion qui traverse tout le débat public. On parle de la stabilité de la monnaie comme s’il s’agissait d’une grandeur unique. Il y en a deux, distinctes, et les confondre est précisément ce qui rend la situation illisible. Une monnaie a une valeur externe : ce qu’elle vaut face aux autres monnaies, que mesure le taux de change. Elle a aussi une valeur interne : ce qu’elle permet d’acheter chez soi, qui diminue exactement quand les prix montent. La première dit ce que la gourde vaut à l’étranger. La seconde dit ce qu’elle vaut au marché de Port-au-Prince. Ce sont deux choses séparées, et une monnaie peut parfaitement tenir l’une tout en perdant l’autre.
C’est exactement le cas haïtien. La valeur externe de la gourde est tenue : le dollar reste à cent trente et une gourdes. La valeur interne de la gourde s’effondre : les prix montent de près d’un tiers par an, donc ce que la même gourde achète à Port-au-Prince diminue d’autant. Ces deux faits ne se contredisent pas et ne coexistent pas par hasard. Ils sont liés par une relation de cause à effet que la suite démontre, et que l’on peut énoncer d’emblée sans détour : la stabilité de la valeur externe n’accompagne pas l’érosion de la valeur interne, elle est obtenue par elle. Tenir le change exige d’émettre de la monnaie, et la monnaie émise est ce qui détruit le pouvoir d’achat intérieur. Le titre de ce texte n’est donc pas une antithèse rhétorique. C’est l’énoncé d’une mécanique : le dollar est stable parce que l’assiette se vide. La démonstration de ce parce que occupe le reste de l’analyse.
VI. La chaîne comptable : ce que tenir un cours coûte
Ici l’analyse cesse d’être théorique et devient strictement comptable. Elle ne mobilise plus que des identités et des relevés publiés par la banque centrale. Si un cours est tenu, c’est qu’une main absorbe les déséquilibres. Dans une économie où les devises affluent par les transferts, l’excédent de dollars devrait faire baisser le cours. Pour l’empêcher, il faut acheter cet excédent. Le relevé des interventions du Service de Change montre que la banque centrale l’a fait, par des achats nets et soutenus, tout au long de l’exercice.
Acheter des dollars suppose de payer en gourdes, donc d’en émettre. Selon le relevé du Service de Change, la banque centrale a acheté 600 millions de dollars sur le marché pour l’exercice et en a vendu 22, soit des achats nets de 578 millions de dollars. Au cours moyen de la période, cela représente une injection de liquidité primaire de l’ordre de 76 milliards de gourdes. Ces achats ne sont pas lissés : trois mois en concentrent plus de la moitié, ce qui est la marque d’un pilotage actif plutôt que d’un ajustement passif.
Vient alors l’objection que tout banquier central formulera, et il faut y répondre de front. La banque centrale dispose d’instruments pour reprendre la liquidité qu’elle injecte : ses bons à sept, vingt-huit et quatre-vingt-onze jours, placés auprès des banques commerciales. Si elle stérilisait ainsi la totalité de ses achats de devises, la base monétaire ne croîtrait pas, et le maillon central de ce raisonnement tomberait. Le relevé des bons BRH, publié par la Direction du Contrôle de Crédit, montre que leur encours passe sur le même exercice de 21,6 à 22,5 milliards de gourdes. Il n’augmente que de 0,9 milliard. Rapporté aux 76 milliards injectés, le taux de stérilisation ressort autour de 1 %. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la liquidité créée pour tenir le change n’a pas été reprise, et le rapprochement des deux relevés officiels, celui des interventions et celui des bons, les voit se confirmer l’un l’autre.
Le rapprochement de ces deux chiffres n’est même pas indispensable. La stérilisation, par définition, neutralise l’effet de l’achat de devises sur la quantité de monnaie. Si elle avait été complète, l’expansion monétaire aurait été contenue. Elle ne l’a pas été : la base monétaire a crû de plus d’un cinquième sur la période. Cette croissance est, par construction comptable, la trace de ce qui n’a pas été stérilisé. L’objection des bons ne brise donc pas le maillon, elle en donne la mesure : la stérilisation a existé, elle est restée marginale, et la liquidité non reprise est ce qui nourrit l’inflation.
| Maillon de la chaîne (milliards de gourdes, sauf indication) | Début / réf. | Fin / valeur | Variation |
|---|---|---|---|
| 1. Achats nets de devises BRH, exercice 24-25 (l’absorption, mesurée) | (flux) | 578 M USD | ≈ 76 mds Gdes |
| 2. Encours des bons BRH, variation sur l’exercice (la stérilisation) | 21,6 | 22,5 | +0,9 (≈ 1 %) |
| 3. Base monétaire (les gourdes émises en regard) | 429,5 | 522,2 | +21,6 % |
| 4. Masse monétaire élargie M3 (la diffusion) | 656,6 | 767,1 | +16,8 % |
| 5. Crédit au secteur privé (ce qui recule) | 165,7 | 148,9 | −10,1 % |
| 6. Inflation en glissement annuel (%) | 26,7 | 31,9 | +5,2 pts |
Sources : relevé des interventions sur le marché des changes, BRH Service de Change (DAI), exercice 24-25 ; relevé des bons BRH, Direction du Contrôle de Crédit ; composantes et contreparties de M3 ; bilan consolidé des banques commerciales, BRH.
Plus de monnaie pour une production qui recule depuis sept ans porte un nom : de l’inflation. Et l’inflation est un prélèvement. Quiconque détient de la monnaie nationale voit son pouvoir d’achat s’éroder d’autant. Les économistes nomment cela la taxe d’inflation :
Taxe d’inflation = taux d’inflation × monnaie détenue en gourdes
Le calcul, posé terme à terme, est vérifiable par quiconque dispose des séries publiques.
| Le calcul de la taxe d’inflation, terme à terme | Valeur (sept. 2025) |
|---|---|
| Monnaie détenue en gourdes (agrégat M2) | 389,2 milliards de gourdes |
| Taux d’inflation en glissement annuel | 31,9 % |
| Taxe = M2 × inflation | 124,1 milliards de gourdes |
| Conversion au cours moyen (131,5 Gdes/USD) | 944 millions de dollars |
| Pour mémoire : transferts annuels (2025) | ≈ 5 000 millions de dollars |
| Taxe rapportée aux transferts | ≈ 19 % |
| Pour mémoire : exportations (exercice) | ≈ 520 millions de dollars |
Sources : agrégat M2 (composantes de M3), indice des prix IHSI, déclarations BRH sur les transferts, statistiques du commerce extérieur.
Reprenons la chaîne d’un trait, car sa force tient à ce que chaque maillon est une identité ou un relevé officiel. Le cours est ramené vers sa valeur antérieure, l’estimation autorégressive l’établit de façon robuste, et le contrefactuel régional rend très difficile de l’attribuer à des fondamentaux stables, puisqu’ils sont au contraire parmi les plus instables de l’hémisphère. Que le cours soit tenu se lit directement dans le relevé des interventions : 578 millions de dollars d’achats nets sur l’exercice. Absorber suppose d’émettre des gourdes, le relevé des bons montre que cette émission n’a été reprise qu’à un pour cent. Une masse monétaire qui croît au-delà de la production nourrit l’inflation, les séries de prix l’attestent. L’inflation est une taxe sur les détenteurs de gourdes, l’arithmétique le démontre. Une réserve d’honnêteté s’impose : une part de l’inflation haïtienne est d’origine non monétaire, liée aux chaînes d’approvisionnement et à l’insécurité. Le montant de la taxe est donc une borne supérieure du coût strictement attribuable à la stabilisation, non un chiffre exact. Cette réserve n’affaiblit pas la chaîne, elle en délimite la portée avec exactitude.
VII. Ce que ce diagnostic ajoute, et ce qu’il n’est pas
Les preuves sont posées. Reste à dire précisément ce qu’elles établissent de neuf, et surtout ce qu’elles n’autorisent pas à conclure, car la frontière entre les deux est exactement ce qui sépare une analyse d’un procès. La littérature connaît depuis Calvo et Reinhart la propension des économies émergentes à stabiliser leur change tout en déclarant un régime flottant, ce qu’ils ont nommé la peur du flottement. Elle connaît, depuis les travaux sur la dollarisation financière, les contraintes que celle-ci impose à la politique monétaire. La présente analyse ne répète pas ces acquis. Elle propose une distinction. Le flottement administré décrit un marché qui fonctionne mais qu’on guide. Ce qui est documenté ici est différent : dans le cas limite d’un marché très peu profond et fortement concentré, soumis à des fondamentaux extrêmement instables, la stabilité observée n’est pas un flottement guidé, c’est l’extinction de la fonction informationnelle du prix. Le cours ne dit plus l’état du marché parce qu’il ne le mesure plus. Ce n’est pas une variante de la peur du flottement, c’est une catégorie distincte, qu’on pourrait nommer la planéité sans découverte.
Il faut être d’une précision absolue sur ce que cette analyse n’affirme pas. Elle ne dit pas qu’une institution s’est trompée. Maintenir la stabilité dans une économie aussi dollarisée, où une dépréciation se transmettrait brutalement aux prix et aux bilans, est un arbitrage défendable entre deux maux, et l’analyse ne réclame aucune autre politique. Elle ne désigne aucun responsable, parce qu’il n’y a pas de faute dans cette histoire, il y a une mécanique. Ce qu’elle établit est plus exact et plus dérangeant : le mot stabilité, appliqué à ce cours, masque deux faits simultanés. Que ce cours ne remplit plus sa fonction de signal, ce que le comportement du cours et le contrefactuel régional établissent ensemble. Et que sa tenue a un prix, ce que la comptabilité monétaire chiffre. Lire la planéité comme une réussite gratuite, c’est prendre un thermomètre débranché pour un patient guéri, et oublier que tenir l’aiguille à sa place a coûté une dépense réelle, supportée par ceux qui n’ont que des gourdes en main.
VIII. Le baromètre débranché
Il reste une dernière marche, et c’est peut-être la seule qui touche directement les gens. Tout ce qui précède établit que le cours ne dit plus rien. Mais un prix qui ne dit plus rien n’est pas perçu comme silencieux. Il est perçu comme rassurant. C’est là que la question cesse d’être technique et devient humaine.
Revenons à présent à l’image par laquelle ce texte a commencé, celle du baromètre. Elle n’était pas une figure de style, elle était le cœur du problème, et il est temps de la nommer pour ce qu’elle est. Pendant les années d’instabilité, le réflexe de lire le cours pour savoir où va le pays s’est installé sur une expérience douloureuse et, à l’époque, fondée : sa hausse signalait réellement la dégradation. Mais ce réflexe a survécu à ce qui le justifiait. Aujourd’hui on regarde le cours, il ne bouge pas, on se rassure, et l’instrument que l’on consulte a été débranché de ce qu’il était censé mesurer, sans que personne l’ait remarqué. L’immobilité de l’aiguille, qui est le signe de la panne, est lue comme le signe du beau temps. La démonstration des sections précédentes donne maintenant à cette image sa portée exacte, et un nom.
Les économistes connaissent ce mécanisme et lui ont donné des noms. L’illusion monétaire, déjà décrite par Irving Fisher et réactivée par les travaux contemporains sur la rationalité limitée, est la confusion entre la constance du nombre et la constance de la valeur. L’ancrage nominal, étudié notamment par Shafir, Diamond et Tversky, est cette tendance à raisonner en unités monétaires affichées plutôt qu’en pouvoir d’achat réel. Appliqués au cas haïtien, ces mécanismes produisent une illusion d’ancrage collective : un nombre qui ne bouge pas est reçu comme une valeur qui ne s’érode pas, alors même que le pouvoir d’achat de cette monnaie se contracte de près d’un tiers par an.
Il faut nommer cette illusion avec exactitude, faute de quoi on la déformerait. Personne ne l’entretient. Le cours est publié honnêtement, chaque jour. L’illusion ne naît pas d’un mensonge, elle naît de la rencontre entre un instrument devenu muet et un public qui a appris, à ses dépens, à le lire comme un signal. C’est une illusion cognitive partagée, non une manipulation, et cette précision n’est pas un adoucissement, c’est la vérité du mécanisme.
Elle n’est pas pour autant sans effet, et c’est ce qui la rend grave. Une illusion de stabilité modifie les décisions. Le ménage qui croit sa monnaie stable n’épargne pas avec la prudence de celui qui sait son pouvoir d’achat menacé. L’épargnant maintient en gourdes ce qu’il aurait protégé. La petite entreprise ne se couvre pas contre un risque qu’elle ne voit plus. L’illusion ne se contente pas de masquer le coût, elle conduit les plus exposés à baisser la garde précisément au moment où ils devraient la tenir. Le silence du prix ne produit pas seulement une mauvaise lecture. Il produit, chez ceux qui ont le moins de marge, une mauvaise décision.
IX. Conclusion
Ce qui précède peut être énoncé sans recourir à aucune image. La stabilité du taux de change haïtien ne se comporte pas comme le produit d’un marché qui formerait librement son prix. Trois constats convergent. Le premier : le cours est significativement ramené vers sa valeur de la veille, comportement robuste à toutes les spécifications, qu’aucun modèle de marché ordinaire ne reproduit. Le deuxième : dans un environnement aussi instable, une planéité de cette ampleur ne peut guère être endogène, le Guatemala fournissant le cas inverse où la même planéité, elle, l’est. Le troisième : tenir le change a exigé 578 millions de dollars d’achats nets de devises sur l’exercice, dont les bons de la banque centrale n’ont repris qu’environ un pour cent, le reste se déversant dans la masse monétaire. Le premier établit un fait sans en fixer définitivement la cause. Les deux autres sont une série de comparaisons et une chaîne d’identités. Ensemble, ils rendent l’explication par un marché libre très difficile à soutenir, sans qu’il soit besoin de la déclarer impossible.
De ces constats découle la proposition centrale, qui unifie ce que le débat public traite à tort comme deux nouvelles séparées. La valeur externe de la gourde et sa valeur interne ne varient pas indépendamment. La première est tenue au moyen de la dégradation de la seconde. La stabilité du dollar ne s’observe pas en même temps que l’inflation, elle s’obtient par elle. Le coût de cette opération est mesurable : il équivaut, en borne supérieure, à environ un cinquième des transferts annuels de la diaspora, et il est supporté par la fraction du pays qui ne détient sa richesse qu’en gourdes. Ce texte n’accuse personne et ne réclame aucune autre politique. Maintenir le change dans une économie aussi dollarisée est un arbitrage défendable. Nommer exactement ce qu’il coûte, et qui le paie, n’est pas une mise en cause, c’est une exigence de méthode.
Un dernier point relève non plus de la mesure mais de la lecture. Une société qui a longtemps souffert de l’instabilité du change a fini par en faire l’indicateur auquel elle se fie pour juger de sa propre situation. Cet indicateur ne renseigne plus sur ce qu’on lui fait dire. S’y fier sans le savoir conduit les agents les plus exposés à ne pas se protéger contre une érosion qui les atteint pourtant. Ce n’est pas le moindre des coûts, et c’est le seul que la statistique ne chiffre pas.
Le dollar est stable. L’assiette est vide. Ce ne sont pas deux observations contradictoires. C’est une seule mécanique, énoncée de ses deux extrémités. La première est tenue parce que la seconde se vide. L’aiguille du baromètre ne tremble plus, et c’est précisément pour cela qu’il faut cesser de la lire comme une promesse. Le savoir ne modifie pas la politique monétaire. Il modifie ce qu’il est honnête de dire à son sujet.
Repères bibliographiques et sources
Friedrich A. Hayek, The Use of Knowledge in Society, American Economic Review, 35(4), 1945. Sanford J. Grossman et Joseph E. Stiglitz, On the Impossibility of Informationally Efficient Markets, American Economic Review, 70(3), 1980. Andrew W. Lo et A. Craig MacKinlay, Stock Market Prices Do Not Follow Random Walks, Review of Financial Studies, 1(1), 1988. Guillermo Calvo et Carmen Reinhart, Fear of Floating, Quarterly Journal of Economics, 117(2), 2002. Eldar Shafir, Peter Diamond et Amos Tversky, Money Illusion, Quarterly Journal of Economics, 112(2), 1997. Irving Fisher, The Money Illusion, 1928. Données primaires : Banque de la République d’Haïti (Service de Change DAI, relevé des interventions sur le marché des changes ; Direction du Contrôle de Crédit, relevé des bons BRH ; agrégats monétaires ; bilans consolidés des banques commerciales) ; Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique ; US Treasury Reporting Rates of Exchange ; Fonds monétaire international, Country Report Honduras 2025.