Haïti ne s’effondre pas, elle est tenue
Réginald Surin · · English
Paru dans Le Nouvelliste le . Lire sur lenouvelliste.com ↗
Les élites extractives haïtiennes ne sont pas une anomalie morale, mais le produit d’un ordre institutionnel qui les sélectionne, les façonne et les récompense. La chronique pousse l’argument : ce qu’on prend pour un effondrement est un état tenu, entretenu par la boucle entre ce système et ceux qu’il fabrique.
Dans le débat haïtien, le mot « élites » agit comme une distraction nationale, une catharsis commode qui évite d’interroger le cadre institutionnel lui-même. On accuse des familles, des clans, des individus, mais on oublie que ce n’est ni leur origine, ni leur richesse, ni leur personnalité qui déterminent leurs comportements. C’est l’architecture des incitations qui les précède, les façonne, les sélectionne et, surtout, les récompense. Les élites haïtiennes ne sont pas une anomalie morale. Elles sont le produit optimal d’un ordre institutionnel qui fabrique mécaniquement l’extraction, la fragmentation et la prédation.
Qui sont ces élites dont on parle ?
L’élite n’est pas une caste unique. Elle englobe toute personne détenant une capacité à bloquer ou orienter les ressources. Le fonctionnaire qui verrouille une direction stratégique et négocie son aval contre rémunération. L’homme d’affaires qui manipule un monopole logistique en contrôlant l’accès au port ou à la douane. Le chef de gang qui contrôle un corridor et prélève sa taxe sur chaque camion qui passe. Le parlementaire qui négocie des budgets en otage et vend son vote au plus offrant. Le douanier qui peut bloquer ou accélérer un conteneur. Le technicien qui détient un segment de l’État fragmenté et en monnaye l’accès.
Ce réseau, hétérogène mais cohérent dans sa logique profonde, produit une dynamique où les stratégies individuelles convergent vers un même point : maximiser l’extraction avant d’être renversé, remplacé ou éliminé. Et dans cette structure, le peuple n’est pas un acteur. Il est le matériau sacrificiel. Pendant que les élites négocient leurs parts, des mères accouchent sans anesthésie dans des hôpitaux sans électricité. Des enfants meurent de choléra parce que l’eau potable n’arrive pas. Des familles entières fuient leur quartier avec pour seul bagage ce qu’elles peuvent porter sur leur tête.
Qu’est-ce que l’extraction, exactement ?
Parlons concrètement. L’extraction, ce n’est pas simplement voler. C’est capter de la richesse sans en créer. C’est organiser l’économie de telle sorte que les revenus proviennent non pas de la production, mais du contrôle des points de passage.
Prenons un exemple simple. Un importateur qui contrôle l’accès au port grâce à ses connexions politiques. Il ne construit pas d’entrepôts plus efficaces. Il ne réduit pas les délais de traitement. Il n’améliore aucun service. Il capte simplement une rente sur chaque conteneur qui passe, parce qu’il dispose d’un monopole de fait. Si un concurrent essaie d’entrer, il mobilise ses réseaux pour le bloquer administrativement. Le système le récompense non pas pour avoir créé de la valeur, mais pour avoir verrouillé un point de contrôle.
Autre exemple : le parlementaire qui bloque le vote du budget jusqu’à ce qu’on lui attribue, à lui ou à ses alliés, des marchés publics dans sa circonscription. Il ne produit aucune loi d’intérêt général. Il ne propose aucune réforme. Il monnaye son pouvoir de nuisance. Le système, là encore, récompense l’obstruction plutôt que la construction.
Dernier exemple : le gang qui contrôle un quartier et impose une taxe sur chaque activité économique ;transport, commerce, transferts d’argent. Il ne sécurise rien. Il ne fournit aucun service public. Il prélève. Et si l’État tente de reprendre le contrôle, le gang dispose de suffisamment d’armes et de combattants pour rendre l’opération si coûteuse que l’État renonce. Le système, une fois encore, valide la prédation.
Dans les trois cas, la logique est identique : celui qui capte les ressources n’est pas celui qui les crée. C’est ça, l’économie extractive. Une économie où les positions de pouvoir rapportent plus que les activités productives. Une économie où devenir intermédiaire vaut mieux qu’être entrepreneur. Une économie où bloquer vaut mieux que construire.
Comment le système fabrique-t-il ces comportements ?
La critique morale échoue parce qu’elle analyse les individus au lieu d’analyser le système qui les fabrique. Douglass North l’avait anticipé : les institutions fonctionnent comme une machine à sélectionner des comportements. Elles produisent des élites adaptées à leur environnement. Dans un ordre où les institutions sont extractives, pour reprendre Daron Acemoglu et James Robinson, les élites dominantes n’ont aucun intérêt objectif à transformer l’économie. Elles ont intérêt à la maintenir dans un état semi-organisé permettant la circulation des rentes.
Observons comment le système opère cette sélection. Dans un environnement où les règles changent au gré des rapports de force, où aucun contrat n’est garanti par la justice, où la violence peut surgir à tout moment, où l’État ne protège personne de manière fiable, quel type d’acteur économique survit ?
Pas celui qui investit dans une usine à long terme. Son investissement initial est considérable, ses premiers profits n’arriveront qu’après plusieurs années, et rien ne garantit qu’entre-temps un concurrent ne bénéficiera pas d’un traitement de faveur qui le ruinera. Pas celui qui forme du personnel qualifié. Ses employés, une fois formés, partiront chez un concurrent ou émigrent, et il n’aura aucun recours légal pour récupérer son investissement. Pas celui qui joue selon les règles officielles. Ses concurrents, eux, contournent les normes en payant des fonctionnaires, et il se retrouve désavantagé.
Celui qui survit, c’est celui qui sait naviguer l’instabilité. Celui qui cultive des réseaux politiques pour sécuriser ses positions. Celui qui peut déplacer ses actifs rapidement quand le vent tourne. Celui qui diversifie ses sources de protection en finançant plusieurs camps à la fois. Celui qui, au fond, a compris que dans un tel système, miser sur la stabilité est suicidaire et parier sur le chaos est rationnel.
Le système sélectionne naturellement les prédateurs et élimine les bâtisseurs. Ce n’est pas une question de moralité. C’est une question de survie adaptative. Les « bonnes » élites, celles qui voudraient investir, produire, respecter les règles sont systématiquement éliminées par la compétition. Les « mauvaises » élites celles qui comprennent que le jeu réel n’a rien à voir avec les règles affichées prospèrent.
La boucle de rétroaction : comment le système se verrouille
On confond souvent causalité et responsabilité. Ce n’est pas « parce que les élites sont mauvaises » que le pays est faible. C’est parce que le système est faible que seules des élites capables de prospérer dans le chaos survivent. C’est la boucle de rétroaction fondamentale du sous-développement.
Voici comment le cercle se referme, étape par étape.
Un État faible ne peut pas lever l’impôt efficacement. Les fonctionnaires ne sont pas payés régulièrement, l’administration manque de moyens, les forces de sécurité sont sous-équipées. Pour compenser ce manque de revenus, l’État vend des monopoles à des acteurs privés. Il accorde des exemptions fiscales généreuses. Il distribue des licences d’importation exclusives. Il octroie des concessions sans appel d’offres transparent.
Ces acteurs, une fois installés dans leurs positions de rente, utilisent leur richesse pour affaiblir encore l’État. Ils corrompent les fonctionnaires pour bloquer toute réforme qui menacerait leurs privilèges. Ils financent des politiciens dociles qui défendront leurs intérêts. Ils capturent les agences de régulation censées les contrôler. Ils court-circuitent les tribunaux qui pourraient les sanctionner.
L’État devient encore plus faible. Sa capacité à lever l’impôt diminue encore pourquoi les contribuables ordinaires paieraient-ils quand les plus riches ne paient pas ? Sa légitimité s’effrite, pourquoi le peuple respecterait-il un État qui ne le protège pas ? Ses fonctionnaires, mal payés et démoralisés, deviennent encore plus perméables à la corruption.
Pour survivre, l’État vend encore plus de privilèges. Les monopoles se renforcent. Les rentes s’accumulent. L’économie productive se rétracte. Et le cycle recommence, chaque tour de boucle enfonçant un peu plus le pays dans l’équilibre bas.
C’est ce qu’on appelle une trappe institutionnelle. Un système où les comportements individuellement rationnels produisent un résultat collectivement désastreux, et où chaque acteur trouve avantage à perpétuer le système même qui le piège. Le problème n’est donc ni « les élites » en tant que personnes, ni « le système » comme abstraction. Le problème, c’est l’équilibre entre les deux, un équilibre pervers où la faiblesse de l’État est devenue l’infrastructure invisible de la reproduction de tous les pouvoirs.
Les pays qui ont brisé la boucle
Pour comprendre comment s’en sortir, il faut regarder les pays qui ont rompu avec leur stagnation. Rwanda, Chili, Costa Rica, Botswana, Corée du Sud. Aucun d’eux n’a avancé par vertu. Tous ont avancé par transformation brutale des incitations.
Le Rwanda de Paul Kagame a construit l’un des États les plus disciplinés d’Afrique non pas parce que ses dirigeants seraient moralement supérieurs, mais parce que le système punit de manière implacable la défaillance administrative. Concrètement : chaque fonctionnaire, du ministre au technicien, signe un contrat de performance annuel avec des objectifs précis et mesurables. Si les objectifs ne sont pas atteints, le fonctionnaire est révoqué. Pas de négociation, pas d’excuses, pas de protection politique. Cette discipline brutale a transformé une administration corrompue en machine efficace en moins d’une décennie. Le système a changé, les comportements ont suivi.
Le Chili de Pinochet a imposé une discipline technocratique sous contrainte autoritaire. Une équipe d’économistes formés à l’université de Chicago, les fameux « Chicago Boys » a restructuré l’économie entière en s’appuyant sur le pouvoir dictatorial pour neutraliser les résistances. Privatisations massives, ouverture commerciale, discipline budgétaire rigoureuse, indépendance de la banque centrale. Les résultats économiques ont été spectaculaires, même si le coût politique et humain a été considérable. Le point crucial : ces technocrates pouvaient agir sans craindre les pressions électorales à court terme. Leur horizon temporel était long parce qu’ils étaient protégés des turbulences politiques immédiates.
Le Costa Rica a pris une décision radicale en 1948 : abolir l’armée. Cette décision n’était pas idéaliste. Elle était stratégique. Sans armée, impossible de prendre le pouvoir par la force. Les coups d’État deviennent impraticables. La seule voie d’accès au pouvoir devient l’élection, ce qui oblige les élites à construire des coalitions durables plutôt que de parier sur la violence. Résultat : le Costa Rica est devenu le pays le plus stable et le plus prospère d’Amérique centrale, avec des institutions démocratiques robustes et une classe moyenne étendue.
La Corée du Sud de Park Chung-hee a bâti un capitalisme productif en imposant aux conglomérats, les chaebols une logique de performance exportatrice sous peine de mort économique. Le gouvernement accordait des crédits préférentiels, des protections douanières, des exemptions fiscales. Mais en échange, il exigeait des résultats précis : objectifs d’exportation, investissements en recherche, création d’emplois. Si un chaebol échouait, ses privilèges étaient retirés et redistribués à un concurrent. Cette discipline a transformé des entreprises familiales en champions mondiaux. Samsung, Hyundai, LG : toutes ont été forgées dans ce système où l’État récompensait l’investissement et punissait la rente.
Le Botswana a transformé une rente minière potentiellement destructrice les diamants en institutions robustes grâce à un pacte élitaire où le coût de la prédation individuelle dépassait le gain immédiat. Les chefs traditionnels, qui auraient pu se battre pour contrôler les mines, ont accepté un compromis : centralisation des revenus au niveau national, redistribution transparente selon des règles constitutionnelles, et surtout, mécanismes de contrôle mutuel entre ethnies. Aucun groupe ne pouvait capturer seul la rente, donc tous avaient intérêt à maintenir le système de partage équitable.
Dans tous ces cas, la clé n’a jamais été la moralité des élites. La clé a été un changement des règles du jeu suffisamment violent, clair et irréversible pour forcer les élites à rediriger leur intelligence vers la construction plutôt que vers l’extraction. La transformation institutionnelle commence toujours par une phase de contrainte, jamais par un consensus moral.
Observez le pattern : dans chaque cas, quelqu’un ou quelque chose a modifié radicalement le calcul coût-bénéfice des acteurs dominants. Au Rwanda, la révocation immédiate a rendu la corruption trop risquée. Au Chili, la protection autoritaire a permis des réformes impopulaires à court terme. Au Costa Rica, l’abolition de l’armée a fermé la voie du coup d’État. En Corée, la discipline de performance a rendu la rente moins rentable que l’exportation. Au Botswana, le contrôle mutuel a empêché la capture individuelle.
À chaque fois, le système a cessé de récompenser les comportements destructeurs et a commencé à récompenser les comportements productifs. Les élites n’ont pas changé moralement. Elles ont changé stratégiquement, parce que la structure des incitations avait basculé.
Ce qu’Haïti doit faire concrètement
Haïti ne pourra avancer que si elle crée un système où la prédation devient coûteuse et où la coopération devient rentable. Cela suppose une révision constitutionnelle établissant un exécutif fort mais temporellement limité. Concrètement : un mandat présidentiel de douze ans, non renouvelable, avec des pouvoirs étendus pour réformer l’administration, réorganiser les forces de sécurité, imposer une discipline budgétaire et cibler des secteurs économiques prioritaires. Douze ans, c’est le temps minimum pour qu’une génération scolarisée aujourd’hui entre sur le marché du travail, pour qu’une infrastructure construite devienne rentable, pour qu’une réforme produise des résultats visibles. Mais douze ans non renouvelables signifient que le président ne peut pas organiser sa réélection. Son seul intérêt est de laisser une trace durable.
Ces pouvoirs doivent être encadrés par des garde-fous inaltérables : impossibilité de modifier la constitution pendant le mandat, obligation de publier les comptes publics chaque trimestre sous peine de destitution, maintien d’une cour constitutionnelle indépendante capable de censurer les abus, protection des libertés fondamentales, calendrier électoral fixe pour le retour à un régime avec contrepoids parlementaires renforcés.
Parallèlement, la reconstruction de l’État commence par la reconstitution de son territoire. Les corridors stratégiques doivent être sécurisés en premier. Un port fonctionnel où les conteneurs ne sont pas bloqués par des réseaux mafieux. Une douane disciplinée où les tarifs sont appliqués uniformément. Un axe logistique sécurisé où les camions peuvent circuler sans payer de taxes illégales aux gangs. Ces zones produisent immédiatement plus de richesse. Un importateur peut calculer ses coûts avec certitude. Un exportateur peut respecter ses délais. Un entrepreneur peut planifier ses investissements. Si ces zones montrent que l’ordre rapporte plus que le chaos, les élites économiques changent de calcul. Le système se renverse par la démonstration, pas par la morale.
Enfin, le ciblage sectoriel. Haïti ne peut pas tout développer simultanément. Elle doit choisir trois ou quatre secteurs où elle dispose d’atouts réels et y concentrer toutes les ressources. Agriculture à haute valeur ajoutée mangues, cacao, cafés transformés localement pour l’exportation. Industries légères d’assemblage, en profitant de la proximité du marché américain. Services numériques délocalisés centres d’appel, traitement de données, développement logiciel.
Pour chaque secteur, l’État accorde des avantages clairs mais exige des résultats précis et mesurables : objectifs d’exportation, création d’emplois, formation de personnel local, transfert de technologie. Si une entreprise bénéficie d’avantages sans produire de résultats, elle perd ses privilèges qui sont immédiatement redistribués à un concurrent. Cette discipline transforme progressivement l’élite économique : ceux qui prospèrent ne sont plus ceux qui captent des rentes, mais ceux qui produisent et exportent.
Le véritable enjeu
Haïti n’est pas prisonnière d’une fatalité. Elle est prisonnière d’un équilibre stratégique. Tant que la prédation sera rationnelle, elle prévaudra. Tant que la coopération sera un pari dangereux, personne n’y entrera. La transformation commence lorsque les règles du jeu inversent cette équation.
Le véritable enjeu est clair : détruire l’équilibre institutionnel qui rend les élites indispensables. Détruire les structures qui transforment leurs intérêts privés en logique de gouvernance nationale. Faire en sorte que les élites n’aient plus la possibilité, ni l’intérêt, de reproduire le chaos.
Haïti n’a plus besoin de catharsis. Elle a besoin d’ingénierie institutionnelle. Elle a besoin d’un système qui punisse la prédation, récompense l’investissement, protège la durée, discipline l’arbitraire et rende impossible le retour au chaos.
Haïti sortira du gouffre le jour où il deviendra rationnel de construire. Et ce jour-là, le peuple redeviendra non pas une victime, mais la finalité même de l’ordre politique.