Début de victoire sur les gangs, sabotage au sommet de l’État : l’addition salée de 20 milliards de dollars (1995-2024)
Réginald Surin · · English
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Vingt milliards de dollars entre 1995 et 2024. La chronique met ce montant en regard des gains réellement obtenus sur le terrain, et chiffre ce que les divisions au sommet de l’État ont coûté au pays.
Alors que la Police Nationale reprend l’avantage sur le terrain, une leçon d’économie politique révèle le coût astronomique de nos divisions et explique pourquoi le pays ne parvient jamais à se relever.
Par Réginald Surin
Économiste, Direction des Études et du Développement Commercial, SOGEBANK
Port-au-Prince, Janvier 2026
Il flotte sur la zone métropolitaine de Port-au-Prince, en ce mois de janvier 2026, une atmosphère étrange et paradoxale. C’est un mélange indéfinissable fait d’un espoir nouveau que l’on n’osait plus formuler à voix haute et d’une lassitude politique ancienne qui refuse obstinément de mourir. Pour la première fois depuis l’effondrement sécuritaire total de 2021, la peur a visiblement changé de camp. Les gangs de la coalition « Viv Ansanm », hier maîtres absolus des axes routiers et des quartiers populaires, montrent des signes de faiblesse inédits face à une Police Nationale d’Haïti (PNH) transfigurée, offensive et stratégique. Les blindés avancent, les barricades tombent les unes après les autres, et la souveraineté de l’État se réinstalle, mètre par mètre, sur le bitume de la capitale.
C’est un moment de bascule historique, une fenêtre de tir inespérée pour la restauration de la République. Pourtant, au moment précis où les forces de l’ordre risquent leur vie pour libérer le pays, une autre menace surgit, non pas des bidonvilles, mais des bureaux feutrés du pouvoir. Le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et la Primature, au lieu de former une union sacrée pour parachever cette victoire militaire, s’enferment dans une nouvelle guerre de tranchées pour le contrôle de l’Exécutif. Ce spectacle de désunion au sommet, en plein succès opérationnel, n’est pas seulement une faute morale ou une erreur stratégique ; c’est un sabotage économique dont nous payons le prix fort depuis trente ans.
Alors que les accusations d’ingérence internationale fusent de toutes parts et que les protagonistes de la crise actuelle cherchent des boucs émissaires à l’extérieur, une question fondamentale mérite d’être posée avec une rigueur scientifique froide : combien nous coûte réellement cette incapacité chronique à nous gouverner ? En tant qu’économiste, j’ai voulu dépasser le simple constat d’échec pour quantifier ce que tout Haïtien ressent intuitivement. Nous sommes prisonniers d’un cercle vicieux où chaque crise politique enterre un peu plus nos chances de développement. Les résultats de cette analyse économétrique complète, couvrant la période de 1995 à 2024 (dernière année de données consolidées), sont sans appel et devraient nous forcer à une introspection collective urgente. Le chiffre qui émerge de nos modèles est brutal : les crises politiques à répétition ont amputé l’économie haïtienne de 20,75 milliards de dollars de richesse cumulée.
COMPRENDRE LA MÉTHODE : LA VOITURE QUI AURAIT DÛ ROULER
Pour comprendre comment un pays peut « perdre » de l’argent qu’il n’a jamais produit, il faut saisir un concept économique fondamental : le PIB Potentiel. Imaginez l’économie haïtienne comme une voiture. Cette voiture dispose d’un moteur (nos ressources), de passagers (notre population) et de carburant (les investissements). Si la route est dégagée et que le conducteur est responsable, cette voiture a une « vitesse de croisière » naturelle. Elle ne roule peut-être pas aussi vite qu’une Ferrari, mais elle avance régulièrement. C’est ce qu’on appelle la croissance tendancielle.
Cependant, en Haïti, nous avons passé les trente dernières années à donner de grands coups de volant, à freiner brusquement sans raison, voire à couper le moteur en pleine autoroute. Ces accidents volontaires, ce sont nos crises politiques : les coups d’État, les élections contestées, les opérations « Pays Lock », la violence des gangs. Mon travail d’économiste a consisté à utiliser un outil mathématique sophistiqué, appelé le « filtre Hodrick-Prescott », pour effacer virtuellement ces accidents de parcours et voir à quelle vitesse la voiture aurait dû rouler si nous avions eu des conducteurs normaux.
Le résultat de cette simulation est accablant. Si nous avions simplement laissé l’économie fonctionner à son rythme naturel (une croissance modeste mais stable de 1,68 % par an), nous aurions produit, année après année, beaucoup plus de richesses que ce que nous avons fait. En additionnant tout ce manque à gagner sur trente ans, on arrive à ce montant colossal de 20,75 milliards de dollars. Cet argent n’est pas une fiction comptable. C’est l’argent qui aurait dû payer les routes qui n’existent pas, construire les hôpitaux où nous ne pouvons pas nous soigner, et acheter les équipements qui manquent cruellement aujourd’hui à nos policiers.
LA PREUVE PAR L’ACCÉLÉRATION : LES QUATRE SAISONS DE L’ENFER
L’une des découvertes les plus effrayantes de notre analyse est que la destruction de notre économie n’est pas constante. Elle s’accélère de manière exponentielle, comme une chute libre. Nous avons divisé les trente années de l’étude en quatre périodes distinctes pour observer cette dynamique mortelle. Le tableau ci-dessous, fruit de nos calculs, montre comment nous sommes passés d’un dysfonctionnement chronique à un effondrement total.
Tableau 1 : L’Accélération de la Ruine Nationale (1995-2024)
| Période Historique | Contexte Politique Majeur | Perte Cumulée sur la période | Moyenne de Richesse détruite / an |
| 1995-2003 | Instabilité Chronique (Luttes post-coup d’État, crise électorale 2000) | $0.29 Milliard | −0.4 % |
| 2004-2009 | Ruptures & Chocs (Chute d’Aristide, transition, stabilisation fragile) | $2.88 Milliards | −6.4 % |
| 2010-2018 | Occasions Manquées (Gestion post-séisme, scandale PetroCaribe) | $6.25 Milliards | −8.2 % |
| 2019-2024 | L’Effondrement (Pays Lock, assassinat présidentiel, règne des gangs) | $11.33 Milliards | −19.4 % |
Ce tableau doit être lu avec attention car il contient une vérité terrifiante : plus de 50 % de la richesse totale détruite en trente ans l’a été au cours de la seule période 2019-2024.
C’est ici qu’intervient une notion scientifique cruciale : l’Effet de Seuil (Threshold Effect). Nos tests statistiques ont confirmé, avec une très haute probabilité (p-value de 0.038), qu’il existe un point de non-retour. Tant que l’instabilité reste modérée, l’économie souffre mais survit (comme entre 1995 et 2003). Mais quand l’instabilité dépasse un certain niveau critique, comme c’est le cas depuis 2019, l’économie ne fait plus que ralentir : elle change de régime. Elle se désintègre. Nous sommes passés de pertes annuelles de 0,4 % à des pertes de 19,4 %. Cela signifie scientifiquement que la crise politique actuelle n’est pas « une crise de plus ». C’est la crise de trop, celle qui a cassé les ressorts profonds de la machine.
POURQUOI NOUS NE NOUS RELEVONS JAMAIS : LA FAIBLESSE DE LA FORCE DE RAPPEL
Une question hante souvent les observateurs : pourquoi d’autres pays subissent des crises et s’en remettent en deux ou trois ans, alors qu’Haïti semble s’enfoncer toujours plus bas ? La réponse se trouve dans un paramètre économétrique que nous avons calculé grâce au modèle VECM (Vector Error Correction Model) : la Force de Rappel.
En physique comme en économie, la force de rappel est la capacité d’un système à revenir à l’équilibre après un choc. C’est l’élasticité de l’économie. Si vous tirez sur un élastique solide et que vous le lâchez, il revient vite à sa forme initiale. Notre étude révèle que la force de rappel de l’économie haïtienne est tragiquement faible : elle est de seulement 5,66 % par an.
Faisons un peu de pédagogie pour comprendre ce chiffre. Une vitesse d’ajustement de 5,66 % signifie que lorsqu’un choc majeur frappe le pays (comme le départ d’un président ou une guerre des gangs), il faut mathématiquement près de 18 ans au pays pour absorber ce choc et revenir à son niveau normal. 18 ans ! Or, le drame haïtien est purement temporel : nous fabriquons des crises politiques majeures tous les 3 ou 4 ans, alors que notre économie a besoin de 18 ans pour guérir d’une seule d’entre elles.
Nous n’avons jamais le temps de cicatriser. Nous sommes comme un boxeur qui reçoit un nouveau coup de poing alors qu’il est encore au sol en train de compter les étoiles du coup précédent. C’est cette asymétrie entre le temps politique (court et chaotique) et le temps économique (long et lent) qui explique notre descente aux enfers. Lorsque le CPT et la Primature se disputent aujourd’hui, ils infligent une nouvelle fracture à un corps qui n’a pas fini de soigner celles de 2021, de 2019, et même de 2004.
LE BILAN DE 2024 ET LE MIROIR DOMINICAIN
L’ampleur de notre échec national ne se mesure jamais aussi bien que lorsqu’on le compare à ce que nous aurions pu être. Si l’on regarde le bilan de l’année 2024, point d’orgue de notre modélisation, nous pouvons observer trois futurs possibles pour mesurer le gâchis.
Tableau 2 : Les Trois Destins Possibles (Analyse de l’année de référence 2024)
| Scénario | PIB Annuel 2024 (Milliards $) | L’Argent qui manque (vs Réalité) | Ce que cela signifie concrètement |
| 1. La Réalité (Avec Crises) | $7.23 Milliards | - | Budget de l’État anémique, police sous-équipée, services publics inexistants. |
| 2. Le Potentiel (Stabilité) | $10.05 Milliards | +$2.82 Milliards (+39 %) | Assez pour doubler le budget de la PNH, de la Santé et de l’Éducation réunis. |
| 3. La Vision (Modèle RD) | $22.22 Milliards | +$14.99 Milliards (+207 %) | Une économie 3x plus puissante. Indépendance financière totale. |
Le premier constat est celui de la perte sèche immédiate. Sur la seule année 2024, à cause de la paralysie politique et des gangs, nous avons produit 7,23 milliards au lieu des 10,05 milliards que nous aurions dû atteindre avec une simple stabilité. Le « trou » est de 2,82 milliards de dollars sur une seule année. C’est un handicap de 28 %. Imaginez un athlète qu’on forcerait à courir un marathon avec un boulet de 30 kilos attaché à la cheville ; c’est exactement ce que la politique impose à l’économie haïtienne.
Mais le plus douloureux est la comparaison avec le troisième scénario, celui de la République Dominicaine. En 1995, l’écart entre nos deux pays n’était pas insurmontable. Si nous avions réussi à copier leur stabilité et leur taux de croissance moyen (4,5 % par an), notre PIB serait aujourd’hui de 22,22 milliards de dollars. Nous serions un pays trois fois plus riche. Un pays avec 22 milliards de dollars de PIB ne demande pas l’aide du Kenya pour sécuriser ses rues ; il a les moyens d’entretenir une armée professionnelle, une police technologique et des services de renseignement de pointe. L’écart de 15 milliards entre notre réalité et ce potentiel est le prix exact de notre incompétence politique. Ce n’est pas la fatalité qui a créé cet écart, c’est le choix de la stabilité fait par nos voisins, et le choix du chaos fait par nos dirigeants.
LA FACTURE INVISIBLE : 1 175 DOLLARS PAR FAMILLE
Les milliards de dollars sont des concepts qui peuvent sembler abstraits pour le citoyen qui lutte pour sa survie quotidienne. Il est donc indispensable de ramener ces chiffres macroéconomiques à l’échelle humaine. Nous avons divisé la perte annuelle de 2024 (le trou de 2,82 milliards) par la population haïtienne.
Le résultat est précis : le coût de la crise politique pour chaque Haïtien est de 235 dollars américains par an. Pour une famille moyenne de cinq personnes, cela représente une perte de revenu de 1 175 dollars par an.
Posez-vous la question : que feriez-vous avec 1 175 dollars américains de plus cette année ? Pour l’immense majorité des familles haïtiennes, c’est une somme vitale. C’est la différence entre envoyer ses enfants à l’école ou les garder à la maison. C’est la différence entre pouvoir payer une opération chirurgicale d’urgence ou laisser un proche mourir faute de soins. C’est la différence entre manger à sa faim et sauter des repas.
Ces 1 175 dollars représentent la « taxe politique » invisible que chaque famille paie sans le savoir. Ce n’est pas une taxe prélevée par la Direction Générale des Impôts, mais une taxe prélevée par l’inflation, par le chômage, par la fermeture des entreprises, et par le coût exorbitant de la vie dû à l’insécurité. Lorsque le Conseil Présidentiel et la Primature prolongent la crise d’une semaine, ils ne font pas que de la politique ; ils plongent la main directement dans la poche de chaque famille pour y voler cet argent.
LE SABOTAGE ACTUEL : POURQUOI L’INCERTITUDE TUE LA REPRISE
C’est armé de cette compréhension économique que nous devons juger la sévérité de la crise politique de ce mois de janvier 2026. Sur le terrain, la Police Nationale est en train de créer de la valeur économique réelle. C’est un concept fondamental : la sécurité est la première des infrastructures. Quand la police libère la route nationale numéro 2, elle ne fait pas que chasser des bandits ; elle permet aux camions de marchandises de circuler, elle fait baisser le prix des produits alimentaires à Port-au-Prince, elle permet aux paysans du Sud de vendre leurs récoltes. C’est le début d’un cercle vertueux de croissance.
Cependant, l’économie a une psychologie fragile. Elle a horreur de l’incertitude. Pour investir, pour embaucher, pour consommer, les gens ont besoin de savoir de quoi demain sera fait. En déclenchant une guerre de pouvoir au sommet de l’État en pleine offensive policière, nos dirigeants envoient un signal désastreux. Ils disent à tout le monde : « Attention, ne vous réjouissez pas trop vite. L’État est toujours instable. Le gouvernement peut tomber demain. Le chaos peut revenir. »
Ce signal est un poison qui stoppe net la reprise. L’investisseur qui s’apprêtait à rouvrir son usine voit les nouvelles et décide d’attendre. Le commerçant qui voulait baisser ses prix décide de les garder élevés « au cas où ». La diaspora garde son argent. En créant cette incertitude politique, le CPT et la Primature sabotent activement les efforts de la police. Ils transforment une victoire militaire possible en une défaite économique certaine.
CONCLUSION : IL FAUT CHOISIR ENTRE L’EGO ET LA SURVIE
L’économie n’est pas une science occulte, c’est une mécanique implacable. Et la mécanique nous dit trois choses aujourd’hui :
• Nous avons franchi un seuil critique de destruction (le fameux effet de seuil de 2019).
• Nous sommes trop fragiles pour supporter de nouveaux chocs (notre force de rappel est trop faible).
• Nous avons une fenêtre d’opportunité unique grâce aux succès de la police.
Les 20,75 milliards de dollars perdus sont derrière nous, ils sont irrécupérables. Mais l’avenir immédiat est encore entre nos mains. Si la classe politique déclare un armistice immédiat, si elle sanctuarise la victoire sécuritaire et offre enfin de la stabilité, nous pouvons commencer à remonter la pente. Nous pouvons récupérer une partie des 28 % de PIB qui nous manquent aujourd’hui.
Mais si les jeux de chaises musicales continuent au Palais National alors que les policiers se battent dans les rues, alors nos dirigeants devront assumer une responsabilité écrasante devant l’histoire. Ils ne seront pas seulement jugés pour leur incompétence politique, mais ils seront comptables de la ruine définitive de la nation. Les chiffres sont là, ils ne mentent pas, et ils accusent. Il est temps d’arrêter de compter nos pertes en milliards pour commencer enfin à compter nos victoires.